L’armée est la colonne vertébrale du régime depuis près de dix ans

L’armée est la colonne vertébrale du régime
depuis près de dix ans

Le Monde, ALGER correspondance, 5 juillet 2001

Alors que de janvier 1992 à aujourd’hui, l’Algérie a « consommé » quatre présidents de la République, la hiérarchie militaire a toujours fait preuve d’une remarquable stabilité. Le journal El Watan s’en inquiétait récemment, évoquant un conflit de générations entre « décideurs » et « jeunes loups », ces derniers étant des officiers issus non pas de la guerre de libération, comme leurs aînés, mais d’écoles militaires. Selon ce journal, la guerre sourde qui oppose les uns aux autres s’amplifierait actuellement – en raison de l’affairisme de certains au détriment de l’économie nationale.

La stabilité de l’équipe dirigeante militaire a eu pour conséquence de placer les hommes qui la composent presque constamment sous les feux de l’actualité, contrairement à la discrétion qui prévalait avant les émeutes d’octobre 1988 (réprimées au prix de plusieurs centaines de morts parmi les civils). Que le journal El Watan, porte-parole d’une élite moderniste francophone – qui a soutenu et incité les dirigeants de l’armée à interrompre en 1992 un processus électoral largement gagné par les islamistes du FIS –, rejoigne plus ou moins l’appréciation de l’homme de la rue est significatif. Et ce qui se dit à l’étranger ou sur Internet à travers les publications du Mouvement algérien des officiers libres (MAOL) est connu et commenté de façon très contrastée par les Algériens.

L’opinion publique n’avait pas attendu les textes subversifs des « cyberdéserteurs » pour manifester sa suspicion. C’est ainsi qu’en 1997, elle avait surnommé « pont des généraux » un nouvel ouvrage permettant le transfert des marchandises d’importations du port d’Alger vers une autoroute… Bouteflika lui-même a accrédité la réputation d’affairisme de la hiérarchie militaire en fustigeant, il y a un an et demi, « les quatorze personnes » monopolisant, selon lui, le commerce extérieur du pays.

Si le livre La Sale Guerre de l’ex-officier Habib Souaïdia n’est pas distribué dans les librairies algériennes, il a été largement évoqué par la presse nationale. L’ouvrage a suscité un tel émoi en Algérie que le général Lamari, chef d’état-major des armées, s’est senti obligé de réagir dans un communiqué distribué aux troupes, dénonçant une opération visant à donner de l’armée un « visage dictatorial » ainsi qu’un « rôle politique obscur et handicapant ».

RELATIONS CHAOTIQUES

Le 23 avril, le journal El Watan a provoqué une autre tempête en affirmant que le général Mohamed Mediene, le patron de la puissante direction renseignement et sécurité (l’ancienne sécurité militaire) depuis 1990, était partant. Ses pairs lui auraient fait ainsi payer son insistance à faire venir Abdelaziz Bouteflika au pouvoir il y a deux ans. L’information n’a pas tardé à être démentie, mais elle montre à quel point l’armée est au cœur de l’actualité en Algérie.

Officiellement, les militaires se sont retirés du jeu politique depuis l’avènement du multipartisme, à la fin des années 1980. Pourtant, ce retrait est en permanence contesté par les opposants politiques, lesquels ne manquent pas d’arguments. Clairement affiché en janvier 1992 avec l’arrêt du processus électoral au nom de la « sauvegarde de la République », le rôle politique de l’armée s’est poursuivi avec la désignation des présidents de la République, de Mohamed Boudiaf à Abdelaziz Bouteflika.

Au cours des années sanglantes, de 1992 à 1995, l’Algérie n’ayant plus d’institutions élues, ce rôle a été de plus en plus visible. Quand, à partir de 1995, une série de scrutins ont pourvu le pays en institutions élues – présidence, Assemblée, Sénat –, des accusations de fraude ont surgi et la polémique s’est intensifiée. La suite des événements allait plutôt donner raison à ceux qui accusent l’armée d’être au cœur du système politique algérien. A l’automne 1998, par exemple, des divergences entre l’armée et le président Zeroual ont amené ce dernier, à la suite d’une virulente campagne de presse contre le général Betchine, son conseiller, à écourter son mandat, et à provoquer une présidentielle anticipée.

Entre Bouteflika et l’armée, les relations ont toujours paru très chaotiques. La première année de son mandat, le chef de l’Etat a prévenu publiquement qu’il n’était pas question pour lui de n’être qu’un « trois quarts » de président. Depuis, Abdelaziz Bouteflika a mis un bémol à ses critiques et préféré accuser, à la faveur des émeutes de Kabylie, des « comploteurs » de vouloir semer la zizanie – avec l’aide de l’étranger – entre l’armée et lui-même. Il paraît probable qu’en ces jours de contestation du régime, le président n’a pas d’autre choix que d’essayer de ressouder les rangs.

Le rôle déterminant de l’armée dans le système politique algérien n’est donc pas un secret. Si une partie des classes moyennes algériennes le justifie, il est critiqué par certains courants politiques, mais toujours avec beaucoup de prudence dans la formulation. Durant les manifestations publiques, par exemple, on n’hésite pas à s’en prendre au « régime des généraux », mais jamais à l’armée en tant qu’institution.

Ce distinguo entre l’armée et ses chefs – généraux en activité ou à la retraite –, on le retrouve même chez les opposants les plus déclarés. Il rejoint dans le fond le sentiment partagé au sein de la population selon lequel il est impératif de préserver l’armée, recours et arbitre, alors que la société est traversée depuis plus d’une décennie par de fortes turbulences. Et si l’armée algérienne n’a plus le statut mythique qu’elle avait auprès de la population avant 1988, bien peu imaginent, et même souhaitent (y compris parmi les islamistes du FIS), qu’une véritable réforme du système politique ait lieu sans elle.

——————————————————————————–

Larbi Belkeir veut saisir la justice française

Mis en cause par l’ex-capitaine des services algériens Aboud Hichem, dans Le nouvel observateur du 14 juin, pour une série de « coups tordus », le général Larbi Belkeir a l’intention de saisir la justice française. Les généraux, notamment ceux à la retraite, entendent dorénavant répliquer à leurs adversaires plutôt que de garder le silence. Pourtant, l’initiative a déplu au journal oranais Le Monde aujourd’hui, qui n’a pas hésité à s’exclamer en gros titre : « A quoi joue Larbi Belkeir ? » Ce quotidien, réputé pro-Bouteflika, n’apprécie manifestement pas l’idée que d’anciens militaires algériens se retrouvent sur la « scène médiatico-judiciaire française ».

Saluant a contrario le choix du ministère algérien de la justice de poursuivre Souaïdia, l’auteur de La Sale Guerre, devant des tribunaux algériens, le journal d’Oran regrette le recours aux tribunaux français où, dit-il, les débats risquent d’être un « mélange explosif »sur le rôle de l’armée dans la vie politique algérienne.