Exactions et tortures au temps du Hirak algérien : le cas de Kamel Larbaoui

A.T., Algeria-Watch, 24 août 2021

Âgé de quarante ans, chômeur, Kamel Larbaoui est activement impliqué depuis les premières heures à Annaba sa ville natale, dans le Hirak du peuple algérien. Dans le contexte particulièrement tendu de la campagne pour l’élection d’Abdelmadjid Tebboune en décembre 2019, le régime soucieux de restreindre au maximum la contestation populaire avait choisi de durcir la répression, les forces de sécurité ont donc été mobilisées dans ce sens. Très clairement, certains éléments de ces services ont considéré qu’ils avaient toute latitude pour empêcher toute manifestation en s’acharnant très brutalement sur les manifestants non violents du Hirak.

Kamel Larbaoui est l’une des victimes de ces intolérables dépassements. Rien ne laissait prévoir que ce mercredi 13 novembre 2019 allait se terminer dans un déchaînement de brutalité gratuite. Comme il en avait l’habitude avant chaque manifestation, Kamel Larbaoui s’était rendu dans la matinée au Cours de la Révolution, la place principale de la ville, pour s’attabler à la terrasse d’un café. Cette vaste esplanade, centre symbolique d’Annaba, est un lieu commode de rassemblement et par excellence celui de ralliement des hirakistes.

Kamel Larbaoui s’apprêtait à rejoindre un sit-in contre l’élection présidentielle. Alors qu’il traverse la rue, un individu se dirige vers lui et sans crier gare, sans se présenter, lui assène un coup de poing si violent qu’il se retrouve au sol. Une fois à terre l’homme s’acharne sauvagement sur sa victime, au vu et au su de tous les passants ; il lui écrase la tête contre le sol pendant de longs moments et lui inflige plusieurs séries de coups violents. L’identité de l’agresseur est connue, il s’agit de Walid Naamoun, un agent des Renseignements généraux (RG). Couvert de sang, lunettes écrasées et ne réalisant pas ce qui lui arrive, Kamel Larbaoui est alors embarqué sans ménagement dans un fourgon de police par le même Walid Naamoun et ses collègues.

À l’arrivée au commissariat central d’Annaba, les agents de police vont essayer de l’amadouer en lui demandant d’oublier l’incident. Kamar-Zaman Boubir, chef de sûreté de la wilaya et premier responsable de la police, s’est lui-même déplacé pour rencontrer Kamel Larbaoui, lui demandant de ne pas ébruiter l’affaire. Encore sous le choc, étourdi par les coups reçus et dans un état de grande faiblesse, Kamel Larbaoui est conduit à l’hôpital Ibn Rochd. Devant la gravité des blessures, le médecin décide de lui faire passer un scanner. Sans même attendre les résultats de cet examen, les agents de police le ramènent au commissariat pour l’interroger pendant plusieurs heures avant de le relâcher.

Très éprouvé par cette double épreuve, de violence aveugle suivie d’un interrogatoire absurde, Kamel Larbaoui, très inquiet, est aussitôt retourné au centre hospitalier Ibn Rochd pour connaître le résultat du scanner. Il apprend alors qu’il souffre de trois fractures au niveau du lobe frontal, d’une blessure au niveau du disque intervertébral, d’une commotion cérébrale, ainsi que de nombreuses contusions et hématomes au niveau de la tête et sur le reste du corps. Devant la gravité de son état, l’équipe médicale décide de garder Kamel Larbaoui sous surveillance toute la nuit à l’hôpital. Alors que sa famille et ses proches viennent lui rendre visite, ils constatent la présence d’agents des RG à l’entrée du centre hospitalier.

Le lendemain, le 14 novembre 2019, il se rend à l’hôpital Ibn Rochd pour récupérer son dossier médical. Il apprend que ce dossier a mystérieusement disparu. Il insiste alors longuement pour revoir un médecin légiste. Il finit à force d’insistance par récupérer son dossier. Commence alors le chemin de croix pour déposer une plainte contre l’agent Walid Naamoun. Kamel Larbaoui se présente deux jours de suite, les 17 et 18 novembre 2019, au commissariat central pour être écouté. Sans succès. Après de longues heures d’attente, il finit par comprendre que sa plainte ne sera jamais enregistrée par la police d’Annaba.

Il décide alors de se présenter au tribunal d’Annaba. Pour donner suite à la plainte, le juge d’instruction exige que lui soient fournis le nom et l’adresse du policier agresseur. Cette demande étonne les avocats qui en ont pourtant vu d’autres : c’est bien aux services judiciaires de mener une enquête pour l’identification et la domiciliation de l’agresseur. Kamel Larbaoui a donc été contraint de se constituer partie civile devant le juge d’instruction du tribunal d’Annaba pour faire avancer sa plainte.

Cette effroyable agression s’est traduite par trente jours d’incapacité de travail et de nombreuses séquelles. Kamel Larbaoui souffre aujourd’hui encore de douleurs chroniques au niveau du cou et de la tête. Encore sous traitement médicamenteux, il souffre de stress post-traumatique, la mémoire de l’agression l’empêche de dormir. Mais le calvaire du militant du Hirak ne s’arrête pas là.

En effet, Kamel Larbaoui devient la cible des services de sécurité. Le 18 octobre 2020, il est arrêté pour une projection vidéo sur Facebook en direct de la Marina d’El Kattar. Il y dénonçait lors d’un sit-in l’inaction des garde-côtes algériens face au phénomène des harragas. Arrêté par la police avec d’autres manifestants, il va être conduit au commissariat central et relâché a 3 heures du matin.

Le lendemain, Kamel Larbaoui est revenu dans la Marina pour s’enquérir de l’état des familles des harragas. Alors qu’il s’attable à un café dans les environs, des agents en civils l’interpellent, l’embarquent et le kidnappent dans une voiture blanche de marque Skoda. Il est conduit à la brigade de gendarmerie de Annaba et placé en détention. Pendant trois jours, il lui sera interdit de communiquer avec ses proches ou ses avocats.

Le 3 novembre 2020, Kamel Larbaoui est condamné en première instance à six mois de prison ferme par le tribunal de Annaba pour : outrage à corps constitué ; publication d’informations pouvant porter atteinte à l’intérêt national ; ingérence sans compétence dans le travail des pouvoir publics ; incitation à un attroupement non armé. Sa peine sera réduite à trois mois en appel, ce qui lui permet de quitter le Centre pénitentiaire d’Annaba le 20 janvier 2021.

Décidé à maintenir sa plainte contre l’agent des RG Walid Naamoun, il est confronté à de nombreuses manœuvres judiciaires. Ainsi, par exemple, son avocate est empêchée de consulter les caméras de surveillance du Cours de la Révolution, lieu de l’agression. Plus révélateur, le procureur ne tient compte que des propos du policier, ce qui ne manque pas de choquer ceux qui connaissent le déroulement des faits : le ministère public abandonne son rôle de protecteur de la société pour prendre parti contre la victime. De plus, Kamel Larbaoui, qui n’a jamais reçu de convocation pour toutes les dates des audiences, doit sans cesse se déplacer en personne au tribunal de Annaba pour assurer le suivi de son affaire. La date du procès est complètement occultée et l’affaire Kamel Larbaoui, qui n’est jamais évoquée dans les médias, est sans cesse repoussée.

En attendant, Kamel Larbaoui qui se remettait difficilement de cette épreuve, continuait de subir des pressions, il était ainsi l’objet de menaces parfois anonymes, mais parfois aussi formulées à visage découvert par des policiers. Quant à l’agent Walid Naamoun qui l’a agressé, il exerce toujours à Annaba. Ce déni manifeste de justice n’empêche pas les services de sécurité de maintenir la pression et de harceler ce paisible citoyen. Le 10 juillet 2021, une brigade de la gendarmerie a arrêté Kamel Larbaoui à son domicile. Cette arrestation a été effectuée simultanément avec celle d’autres hirakistes d’Annaba : en l’espace de quelques jours, sept personnes ont été interpellées (Bilal Triki, Azzou Beloucif, Abdelkader Touil, Abdelmoumene Bentorki, Kamel Larbaoui, Brahim Bousmina, Fatiha Daoudi). Il semble que les services de renseignements, comme à Oran, sont en train de monter de toutes pièces le dossier d’un prétendu réseau terroriste à Annaba. Présenté devant le procureur du tribunal d’El Hadjar (Annaba) le 15 juillet, Kamel Larbaoui a été placé sous mandat dépôt.

Kamel Larbaoui fait partie des nombreux hirakistes arrêtés à Annaba au cours des premières semaines de juillet 2021. Il n’appartient à aucune organisation politique, il compte simplement parmi les innombrables citoyennes et citoyens qui revendiquent un État de droit fondé sur le respect des libertés et de la démocratie. Usant de son droit à l’expression, Kamel Larbaoui refuse la violence, son combat est résolument pacifique. Il n’a pas échappé pour autant à la vague de répression aussi aveugle que brutale déployée par le régime et ses services de sécurité contre tous ceux qui ont le courage d’exprimer pacifiquement leurs opinions. Kamel Larbaoui, dans sa quête de dignité, est l’un des rares à avoir déposé plainte contre un membre des Renseignements généraux (RG) pour sévices graves.