« J’ai fait un arrêt cardiaque sous la torture »

« J’ai fait un arrêt cardiaque sous la torture »

 

Ce qui suit est le récit de tristes moments passés dans les geôles du régime dictatorial algérien, tels que je les ai vécus jour après jour… J’ai frôlé la mort à plusieurs reprises. Je n avais jamais pensé que la barbarie pouvait atteindre un tel stade et que des Algériens pouvaient faire de tels actes de sauvagerie.

Ce qui suit est ce que ma mémoire traumatisée a pu retenir de l’enfer que j’ai passé. Dieu en est témoin.

1er jour (27 mai 1994)

Je revenais en compagnie d’un ami d’un voyage en Europe, via le Maroc. Nous voyagions dans une Audi 100. Il était 10 heures 30. Au niveau de la douane, nous avons été surpris par le mauvais accueil des douaniers, leur brutalité et les insultes a notre encontre. Après la fouille du véhicule, nous sommes restes en attente près de quatre heures, sous la garde des agents. s nous ont saisi tout ce que nous avions ramené de voyage, comme vêtements, lunettes de vue… Même nos propres habits nous ont été enlevés. Nous sommes restés avec nos pantalons seulement. Personnellement, ils m’ont saisi 5800 francs français, 1200 dinars algériens et 200 dirhams marocains. Même la cuisinière ramenée du voyage a été saisie. Les agents de douane travaillaient en collaboration avec les services de sécurité qui ne se sont pas gênés pour nous frapper et à nous humilier.

Nous avons alors été transférés, les yeux bandés, dans un centre de la Sécurité militaire à Maghnia (Tlemcen).

L’interrogatoire a commencé sous les coups et les insulte C’était un véritable entraînement pour eux. Ils s’exerçaient et échauffaient leurs muscles sur nous. L’un des agents de la SM nous donnait des coups de poing, l’autre des coups de pied, un troisième nous bastonnait avec une canne. Ils nous ont posé des questions sur des faits totalement étrangers pour nous et avec lesquels nous n avions aucune relation. Cette situation a duré deux heures, puis nous avons été transférés dans un véhicule Volkswagen vers un vaste terrain où nous attendait un hélicoptère. Nous avons été pratiquement jetés à l’intérieur sous les insultes et les menaces de nous jeter par-dessus bord en plein ciel.

L’atterrissage s’est fait quelques minutes plus tard sur un autre terrain Je pense qu’il s’agissait d’une base militaire d’Oran, le trajet était court et l’accent des militaires était celui de là-bas.

Nous avons été emmenés directement vers une salle spécialement aménagée pour la « question », d’après sa disposition et les instruments qui s’y trouvaient. L’enfer d’une torture aveugle et cruelle a commencé. Les questions portaient sur des faits avec lesquels nous n’avions rien à voir. Ils nous ont questionné sur des personnes que nous ne connaissions pas. Lorsque nos réponses ne leur convenaient pas, ils redoublaient d’efforts dans le supplice.

Ils m’ont fouetté avec un gros câble électrique, puis m’ont frappé avec une barre. Ils sont ensuite passés à la gégène en me plaçant des électrodes sur les lobes des oreilles et sur le sexe.

C’était atroce. A la fin, ils m’ont plongé la tête dans un bassin d’eau sale, jusqu’à l’asphyxie. Cette séance a duré de 17 heures à environ minuit. C’était inimaginable. Il faudrait quand même que l’opinion publique sache de quoi ils sont capables.

J’ai du mal à citer, par respect et par pudeur, les autres méthodes utilisées contre moi, qui m’ont humilié et touché à mon honneur. Avec tout le respect que j’ai pour l’opinion publique qui lira peut-être un jour ce témoignage, je dois raconter comment ils m’ont attaché le sexe avec un fil solide et tiré de toutes leurs forces vers le plafond. Je hurlais de douleur. Je souhaitais que la mort m’emporte pour échapper à cette cruauté barbare. Je me suis évanoui et, selon mon compagnon d’infortune, j’aurais fait alors un arrêt cardiaque. Toujours selon mon ami, les tortionnaires se seraient affolés. Ils auraient fait appel à un médecin militaire qui aurait utilisé un défibrillateur, pour réanimer mon cour. C’est grâce à Dieu et à Sa miséricorde que je suis encore en vie. En me réveillant quelques heures plus tard, je me suis retrouvé complètement dévêtu, la poitrine brûlante, étourdi… Ce n’était pas un cauchemar, c’était la triste réalité. Malgré mon état de santé extrêmement critique, j’avais les poignets et les chevilles liés.

Au fur et à mesure que je reprenais conscience, je voyais mon corps endolori, couvert de sang. J’avais une soif intense. Pas une seule goutte d’eau ne m’a été donnée. Je n’ai pas fermé les yeux de ce qui restait de cette nuit. Les gardiens frappaient régulièrement à la porte de ma cellule pour m’empêcher de dormir, en me traitant de tous les noms.

2 e jour (28 mai 1994)

Dans la matinée, j’ai reçu la visite du médecin militaire. Il m’a demandé si j’allais bien. Je ne savais comment lui répondre. J’étais dans un piteux état.

Une heure après, trois hommes sont venus. Ils ont pénétré dans la cellule et m’ont roué de coups sans me poser une seule question. Quelques instants plus tard, un officier est venu. Il m’a dit textuellement: « Ici il n’y a ni justice, ni droits de l’homme ni Bon Dieu. » Puis il m’a insulté, en proférant des obscénités indignes de son grade. C’était un langage de voyou. Il m’a ensuite dit: «Qu’es-tu venu faire en Algérie, espèce de harki, de traître à la patrie ?» Puis il est parti en fulminant.

En milieu de matinée, on m’a fait sortir en compagnie de mon ami, les yeux mal bandés. On nous a fait monter dans un véhicule qui a démarré en trombe. Nous nous sommes retrouvés sur un aéroport. À travers mon bandeau, j’ai aperçu la piste et le petit avion qui nous attendait.

L’avion s’est posé sur l’aérodrome militaire de Boufarik.

Nous étions aux environs de 19 heures 30. Le soleil commençait àse coucher J’ai aperçu, toujours à travers mon bandeau, six à sept agents en civil sur la piste d’atterrissage. Deux d’entre eux avaient des caméras et nous filmaient. Nous avons été conduits vers un véhicule banalisé qui nous attendait. Il nous a menés vers une destination inconnue. Nous avons été jetés dans des cellules d’isolement. Il faisait nuit. J’ai été réveillé en pleine nuit et emmené dans un bureau. J’avais en face de moi un colonel, et à ses côtés un commandant. Ils m’ont précisé d’emblée qu’ils savaient tout sur moi, depuis longtemps, et que je n’avais rien à leur apprendre de nouveau (!). Ils m’ont dit que j’étais surveillé depuis 1965 ! Honnêtement, je pensais qu’ils tentaient de m’intimider. J’ai été surpris quand ils m’ont montré un volumineux dossier portant mon nom. Il y avait tout ce qui concernait mes activités politiques depuis les années 1960, mon opposition à Houari Boumediene, mes activités politiques avec Ben Bella. Le colonel était correct et respectueux.

Puis on m’a sorti du bureau des officiers et on m’a enfermé à nouveau dans ma cellule d’isolement, sans boire ni manger depuis quarante-huit heures.

3e jour (29 mai 1994)

J’ai été transféré d’assez bonne heure dans l’un des bureaux du centre. De nombreuses questions m’ont été posées. La torture a repris, avec, cette fois-ci, la technique du chiffon et la gégène. Ils m’ont cité plusieurs noms et m’ont demandé quelles étaient mes relations avec les personnes citées. Ils m’ont montré plusieurs photos de ces personnes qui m’étaient inconnues. Finalement, ils m’ont confronté avec des personnes que je ne connaissais pas.

4e et 5e jours (30 et 31 mai 1994)

On m’a oublié dans ma cellule et c’était tant mieux. Deux journées sans supplices.

Du 6e au 11e jour (1er au 6 juin 1994)

Je suis resté dans ma cellule. Mon état de santé était précaire. Mes plaies s’étaient infectées. Mon corps était endolori. Je ne pouvais ni m’asseoir, ni marcher, ni dormir.

12e jour (7 juin 1994)

Ce jour-là, on s’est souvenu de moi et on est venu me chercher pour une nouvelle séance de torture qui a été brève.

13 e jour (8 juin 1994)

J’ai été transféré vers une caserne et isolé dans une cellule… Un officier est venu me voir dans la cellule. Le soir, j’ai été à nouveau ramené au centre de la Sécurité militaire.

14e jour (9 juin 1994)

Mes geôliers m’ont emmené voir un médecin vu que mon état de santé s’était dégradé. Je leur en suis reconnaissant. Malheureusement, cette rahma (miséricorde) n’a pas duré longtemps. Le soir même, j’ai été emmené dans la salle de torture ou j’ai été brutalisé. Ils m’ont questionné sur mes relations avec les fils de Abassi Madani et sur mes relations en France et à Oran. La séance de torture a duré près de deux heures et demie. Ils m’ont questionné sur une organisation dont j’entendais le nom pour la première fois, l’OLTA. Le quotidien Le Matin avait cité cette organisation ainsi que mon nom. J’ai été atrocement torturé pour mon « appartenance » à une organisation fictive et sur dénonciation d’un quotidien. C’était la première fois que j’entendais parler de ce sigle. Ils m’ont ensuite présenté une liste de noms. Ils m’ont confectionné un nouveau dossier et m’ont enfermé dans ma cellule.

15e jour (10 juin 1994)

Rien de particulier à signaler.

16 e jour (11 juin 1994)

Une journée sans torture. J’ai été emmené dans un bureau où ils ont complété mon dossier.

17e jour (12 juin 1994)

J’ai été transféré vers une caserne des environs d’Alger. Il paraît qu’il s’agissait de Châteauneuf. La nuit, on est venu me sortir de ma cellule et on a pris des renseignements. Un colonel est venu me voir et me questionner sur mes activités au sein du mouvement islamique. Il m’a surpris en me disant qu’il me connaissait depuis fort longtemps. Il m’a interrogé sur mes activités politiques avant que je ne connaisse Ben Bella et m’a dit: « Tu as toujours été un terroriste. » Je n’ai pas répondu à cette provocation.

18 e jour (13 juin 1994)

Rien à signaler.

19 e jour (14 juin 1994)

J’ai été emmené tôt dans la salle de torture. C’était pour une séance de bastonnade. Les tortionnaires se sont rués sur moi avec des câbles et des barres de fer. Ils ne m’ont posé aucune question. Ils me disaient seulement: «Parle! Parle! » Ils ont voulu pratiquer sur moi des actes que la pudeur et le respect m’interdisent de décrire. Les tortionnaires avaient des gueules d’animaux enragés. Aucune retenue ni pitié. Ils n’avaient à aucun moment le comportement d’êtres humains. Un cour de pierre. C’était désolant.

20 e et 21 e jours (15 et 16 juin 1994)

Les tortionnaires ont continué à remplir mon dossier. Leur imagination était débordante. Ils pouvaient tout se permettre. Des renseignements sur mes activités, ma vie, mon appartenance politique. Celui qui remplissait le dossier était correct. Les autres me menaçaient, avec leur langage vulgaire.

Du 22e au 32e jour (17 au 27 juin 1994)

Rien à signaler.

33e jour (28 juin 1994)

J’ai été torturé ce jour-là car ils voulaient obtenir des renseignements sur une personne demeurant à Oran et qui aurait été citée par une autre personne torturée. Je ne connaissais pas cette personne.

34 e jour (29 juin 1994)

On m’a fait signer sous la contrainte et la menace le procès verbal que je n’avais pas lu. On m’a forcé à signer le texte. Devant ces barbares, je n’avais pas le choix.

35e et 36e jours (30 juin au l er juillet 1994)

Rien à signaler.

37e jour (2 juillet 1994)

On m’a interrogé avec brutalité sur une personne qui aurait été arrêtée à… Paris

Du 38e au 40e jour (3 au 5 juillet 1994)

Durant ces trois jours, je suis resté enfermé dans ma cellule.

41e jour (6 juillet 1994)

J’ai été présenté au tribunal d’exception d’Alger, après quarante jours de séquestration et de tortures. Le juge m’a signifié mon incarcération à la prison d’El Harrach.

Kentour Brahim.

Prison d’El Harrach, le 20 août 1994.

(N° d’écrou 72230)

Source: CAMLDHDH, Livre blanc sur la répression en Algérie (1991-1995), tome 2, Hoggar 1996.

 

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