Algérie : les ambiguïtés de l’armée

Algérie : les ambiguïtés de l’armée

Le Monde, 28 janvier 2004

De conspuée et rendue responsable de toutes les plaies de l’Algérie ou presque, la hiérarchie militaire est maintenant courtisée et sollicitée.
De l’extérieur, la situation en Algérie paraît plus incompréhensible que jamais, en tout cas paradoxale. D’un côté, la hiérarchie militaire accède à la revendication majeure de la classe politique en proclamant sa neutralité dans l’élection présidentielle du printemps prochain. De l’autre, cette même classe politique multiplie les appels… pour que l’armée intervienne dans le processus électoral.

Quelle revanche pour la hiérarchie militaire ! De conspuée et rendue responsable de toutes les plaies de l’Algérie ou presque, la voilà courtisée, sollicitée. Jamais on ne l’a autant louée, flattée et ménagée. Jamais on n’a autant regardé de son côté pour tenter de sonder ses intentions.

Quelle est donc la stratégie de la Grande Muette ? En a-t-elle vraiment une, à trois mois de l’élection présidentielle ? Ce qui est sûr, c’est qu’elle savoure sa victoire. Elle est en train de conduire à Canossa une classe politique coupable, à ses yeux, d’inconsistance et de lâcheté (en faisant mine d’oublier qu’elle porte une lourde responsabilité en ce domaine…).

Début janvier, par le biais de la revue El-Djeich, le chef d’état-major a assuré une nouvelle fois que l’armée n’interviendrait pas dans l’élection présidentielle. Le général Lamari demandait dans le même temps à ses troupes de se tenir à l’écart des débats qui secouent la classe politique.

Sous couvert de désengagement de la scène politique et de « neutralité », c’est en réalité un marché de dupes qu’a proposé le commandement militaire aux candidats à la présidentielle, ainsi qu’à la société algérienne dans son ensemble.

A quoi rime un retrait de l’armée du champ politique si l’administration reste sous la coupe du président en place ? Où est le libre arbitre quand les finances publiques, la justice, le ministère de l’intérieur ou encore ceux de la communication ou de la solidarité sont mis au service du chef de l’Etat et de sa réélection ? Tous les candidats à l’élection présidentielle d’avril se sont émus de cette situation.

Pour tenter d’y remédier, onze personnalités, d’opinions et de parcours opposés, ont réussi un quasi-exploit : se regrouper en un « front antifraude » et mettre au point un texte commun, rendu public le 12 janvier.

Il s’agit d’Ali Yahia Abdennour, secrétaire général de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (Laddh), de cinq anciens chefs de gouvernement (Ali Benflis, Ahmed Benbitour, Mouloud Hamrouche, Redha Malek, Mokdad Sifi), de plusieurs leaders de partis politiques et/ou candidats déclarés ou potentiels à la présidentielle, dont Ahmed Taleb Ibrahimi, du Wafa (islamo-nationaliste modéré, non agréé), et Saïd Saadi, du RCD (Rassemblement constitutionnel et démocratique, kabyle), d’une figure de la guerre de libération (Cherif Belkacem) et enfin d’un membre atypique de l’armée algérienne, l’opposant et général à la retraite Rachid Benyellès.

Sans jamais prononcer le nom du président Bouteflika, ce « groupe des onze » a dénoncé dans un manifeste les méthodes employées par le chef de l’Etat et son « clan » pour se maintenir au pouvoir coûte que coûte. La justice est « instrumentalisée », ont-ils souligné. L’administration est « vassalisée » et le pluralisme politique vidé de son sens ; les médias audiovisuels « confisqués ».

Les signataires réclament la dissolution du gouvernement et son remplacement par un cabinet de transition. Ils demandent la création d’une instance indépendante chargée de contrôler l’administration avant, pendant et après l’élection. Ils attirent l’attention sur les représailles exercées à l’encontre de tous ceux qui refusent, au sein de l’administration et de la justice surtout, de se soumettre au bon vouloir du pouvoir en place.

Trois personnes sont particulièrement visées par cette « charte anti-fraude »: le chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia, dont le parti, le RND (Rassemblement national démocratique), a annoncé officiellement son soutien au président Bouteflika (s’il se confirme que le chef de l’Etat brigue un second mandat).

Yazid Zerhouni, un fidèle du président Bouteflika, aux commandes du ministère de l’intérieur, est la deuxième cible du manifeste. Impopulaire, devenu le bouc émissaire de la presse privée, M. Zerhouni est considéré comme trop partial. Il faut dire que le ministre de l’intérieur multiplie les maladresses, comme cette déclaration publique rapportée par la presse, selon laquelle il se voit mal annoncer, en avril prochain, « une victoire autre que celle du président Bouteflika ».

Troisième cible : Abdelaziz Belkhadem, le chef de la diplomatie. Ce proche de M. Bouteflika a pris la tête, en septembre 2003, du Mouvement de redressement du FLN. Sans existence légale, mais largement relayé par les médias audiovisuels publics, ce mouvement regroupe tous ceux qui militent pour un second mandat du chef de l’Etat et s’opposent à son principal rival, le secrétaire général du FLN, Ali Benflis. Il s’agit, pour la plupart, de « déçus » du FLN version Benflis. Celui-ci les a marginalisés lors du dernier congrès du parti en mars 2003, en s’attribuant les pleins pouvoirs, ou les a écartés des listes électorales lors des législatives et locales de 2002.

RAPPEL À L’ORDRE

Pour l’instant, la charte « anti-fraude » du « groupe des onze » n’a reçu aucune réponse de la présidence de la République. Mais que la signature d' »éradicateurs » connus – c’est-à-dire hostiles à tout dialogue avec les islamistes du FIS (Front islamique de salut) – figure, au bas de ce texte, à côté de celle de « réconciliateurs » de la première heure en dit long sur l’inquiétude et la détermination qui prévalent à Alger.

L’armée seule a les moyens d’imposer sur le terrain la neutralité de l’administration – et l’expérience pour le faire -, ne serait-ce que par le biais de la sécurité militaire, omniprésente dans le pays. Le fera-t-elle ?

De nouvelles déclarations du chef d’état-major conduisent les Algériens à penser que oui, à tort ou à raison. « Toute personnalité politique investie des prérogatives de président de la République qui compte toucher à l’ordre républicain, remettre en cause le pluralisme politique, tenter un réaménagement constitutionnel à la mesure de sa personne ou mépriser la société et le peuple trouvera devant elle l’armée », a déclaré, le 14 janvier à Alger, le général Lamari à quelques journalistes, au cours d’une conversation informelle, à deux pas du président Bouteflika. « Nous avons étudié tous les scénarios, que nous ne pouvons rendre publics, et nous demeurons comme d’habitude toujours vigilants par rapport à ce qui se passe dans notre pays », a-t-il ajouté.

Bien que ces propos sonnent comme un rappel à l’ordre au chef de l’Etat, tous les scénarios restent plausibles à Alger. Il est impossible d’en privilégier un car l’élection se jouera au tout dernier moment. Par calcul ou par peur des réactions toujours imprévisibles du président Bouteflika – car elle le craint à présent, après l’avoir porté au pouvoir en 1999 -, la hiérarchie militaire ne dévoilera sa stratégie qu’à la toute dernière minute.

Parmi les options envisagées, l’armée peut amener le président à reconsidérer sa candidature en lui signifiant clairement qu’il ne doit pas compter sur son soutien. Elle peut le laisser continuer d’organiser sa propre réélection, donc emporter la victoire. Quitte à intervenir le jour où une explosion populaire généralisée – considérée comme inéluctable tant la situation sociale est désastreuse – se produira. Serait-ce l’un des scénarios envisagés par le général Lamari ?

Florence Beaugé