Luis Martinez: « La peur de la démocratie »
Propos recueillis par Christophe Israel, le JDD.fr., 10 Avril 2009
>> La réélection d’Abdelalziz Bouteflika à la présidence de l’Algérie avec plus de 90% des voix, couplée à un taux de participation très élevé, soulève de lourdes interrogations sur le caractère démocratique du régime. Luis Martinez, spécialiste du Mahgreb au Centre d’Etudes et de recherches internationales (Ceri), analyse pour leJDD.fr un scrutin particulier.
Abdelaziz Bouteflika a été réélu à 90% des voix. Qui a décidé des chiffres? Bouteflika ou les généraux?
La victoire à 90 % était prévisible, les rivaux ne disposaient ni de l’appareil d’Etat, ni de la logistique d’un grand parti politique populaire. L’élection ne pouvait que se traduire par un plébiscite. Dans cette élection les « généraux » ont peu de responsabilité. Le Président souhaite faire revivre la fiction d’un président populaire sur le modèle de Houari Boumediene (1965-1979). La différence avec cette période c’est qu’il y avait un parti unique (FLN), le choix était limité, le président pouvait facilement s’approprier le vote. Aujourd’hui il y a des partis de l’opposition et une opinion moins crédule sur les résultats officiels. L’enjeu de l’élection n’était pas vraiment là. Il était davantage dans la participation.
Une participation (74,11%) très supérieure à celle attendue…
Ce taux officiel soulève des doutes quant à sa véracité. Tout simplement parce qu’il ne semble par correspondre à l’affluence observée dans les bureaux de votes, et surtout parce qu’un tel taux se justifierait si l’électorat était dans l’attente d’un « sauveur ». A la fin de la décennie 1990, le vote Bouteflika s’expliquait par la volonté de tourner la page des années de violence, d’oublier le drame de la guerre civile. Mais là, il est difficile de trouver des arguments crédibles capables d’expliquer une telle mobilisation. Même durant la période de passion politique (90-91) le taux de participation dépassait à peine les 50%! Le choix de divulguer des chiffres aussi importants est un risque car ils soulèvent de sérieux doutes. Un taux de participation de 40-50% aurait donné une impression plus conforme à la réalité.
L’opposition a dénoncé des fraudes. Comment parler d’une élection démocratique?
Cette élection montre davantage la peur de la démocratie. Le président est plébiscité. Le message consiste à faire croire qu’il n’y a pas de vide politique, que la nation dispose d’un chef d’Etat fortement soutenu par sa population. L’image du président dans la population n’est pas mauvaise, la rente pétrolière a permis de réinjecter dans l’économie de la croissance. En revanche sur le plan politique, Bouteflika a refait surgir le « boumediénisme », ce qui se traduit par un affaiblissement des institutions. A la différence de Chavez au Venezuela, il n’y a pas eu de référendum pour modifier la Constitution mais un vote de l’Assemblée Nationale.
« Populisme et le clientélisme peuvent fonctionner momentanément… »
L’opposition a-t-elle les moyens d’exister politiquement? Les libertés fondamentales existent-elles toujours?
L’opposition à les moyens d’exister mais ne dispose pas des ressources (financières et institutionnelles) pour rivaliser. A la différence du FIS dans les années 1990, elle n’a pas réussi à produire un discours alternatif mobilisateur. Aussi elle est bloquée dans un rôle de dénonciateur. Les libertés fondamentales existent toujours mais les défenseurs des droits humains en Algérie soulignent qu’ils ne sont pas suffisamment soutenus, en particulier par l’UE. Le danger serait pour l’Algérie de faire du « bénalisme » (en référence à Ben Ali, président de la Tunisie, ndlr). L’Algérie n’est pas la Tunisie, et l’Etat n’a pas les moyens de contraindre la population.
Que faut-il attendre de ce troisième mandat d’Abdelaziz Bouteflika?
Si la priorité du président est d’entrer dans l’histoire comme le « sauveur » de l’Algérie après la guerre civile (1990-1998) et sa réintégration dans la communauté internationale, il ne doit pas répéter les mêmes erreurs que Boumediene. Le populisme et le clientélisme peuvent fonctionner momentanément grâce aux revenus du pétrole. Mais les problèmes sérieux demeurent toujours: dépendance pétrolière, faiblesse des institutions, chômage, corruption, etc. Ce sont autant d’ingrédients explosifs s’ils ne sont pas pris au sérieux et qui menaceront à nouveau la stabilité de l’Algérie dans le futur.
Où en est le processus de réconciliation nationale? Les plaies de la guerre civile qui a déchiré l’Algérie sont-elles refermées?
La politique d’amnésie a fonctionné, le drame est enfoui dans la mémoire collective et il se dégage un accord tacite pour ne pas le faire resurgir. La peur des responsabilités mutuelles a paralysé les protagonistes d’hier. Des associations essayent courageusement de placer les responsabilités de chacun dans le débat public, mais elles trouvent peu de partenaires pour les soutenir. C’est une plaie qui s’est refermée sans avoir été désinfectée…
Abdelaziz Bouteflika évoque un possible référendum sur une amnistie générale en faveur des islamistes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Est-ce envisageable?
L’Aqmi ne peut pour l’instant accepter cette main tendue car cela signifierait leur échec. Ce groupe considère encore que le temps et la géopolitique jouent en sa faveur. Le référendum est en fait un bon outil pour le régime, cela démontrera son intention de faire la paix y compris avec les plus radicaux.
Luis Martinez est chercheur au Centre d’Etudes et de recherches internationales (Ceri), rattaché à Sciences-Po. Il a publié en avril 2009 La peur de la démocratie au Maghreb (Cahier de Chaillot).

