Nouveau phénomène social observé pendant le ramadhan

Violences inter-quartiers

El Watan, 22 septembre 2009

Les nerfs à fleur de peau, l’Algérien serait-il devenu incapable de régler ses conflits sans recourir à la violence ? La délinquance revient au galop, en effet, à travers cette nouvelle forme de violence urbaine qu’est la bataille rangée entre clans ou quartiers entiers.

Après la recrudescence du hooliganisme et l’augmentation exponentielle des agressions multiples, l’actualité enregistre, notamment à l’Est, des affrontements quasi quotidiens de cette ampleur, trahissant un repli sur soi et le développement de l’esprit de clan. A la faveur du Ramadhan, devenu hélas un prétexte aux réactions brutales et grossières, cette réalité est amplifiée à qui mieux mieux. Au beau milieu du mois sacré, deux quartiers à Constantine se sont affrontés dans de violentes batailles à l’arme blanche et au cocktail Molotov. Il s’agit des cités populaires et populeuses des Chalets des pins et de la rue de Roumanie qui ont vécu un climat de terreur à cause des affrontements répétés entre bandes de jeunes issus des deux quartiers. Plusieurs blessés, dont un mineur, ont été enregistrés dans les deux camps de pugilistes surchauffés, alors que l’intervention musclée des forces antiémeute a permis l’arrestation de plusieurs personnes, suivie par la mise sous mandat de dépôt de quatre individus.

A l’origine, un jeune a interpellé un groupe de jeunes, leur demandant de s’éloigner de la maison où il habite avant que ses amis ne s’impliquent pour signifier aux « étrangers » de quitter leur quartier. Ces derniers acceptent mal l’affront et c’est la bagarre. Une simple altercation verbale pour un motif anodin s’est vite transformée en une bataille rangée d’une violence aveugle où le sang a coulé sans heurter les états d’âme des belligérants. La chose n’est pas un fait isolé et c’est pendant le Ramadhan que ce type de délinquance remplit, hélas, les rubriques des faits divers. A Constantine, d’autres cas ont été signalés à la nouvelle ville Ali Mendjeli, véritable coupe-gorge où tout peut devenir matière à exprimer la haine de l’autre. Partout ailleurs, on dénombre des histoires similaires. A Aïn Fakroun, dans la wilaya d’Oum El Bouaghi, deux tribus se sont « fait la peau » à cause d’un litige entre deux familles sur un terrain microscopique les séparant, de surcroît propriété de l’Etat. L’affrontement, qui a mobilisé pas moins de 100 personnes et fait au moins 17 blessés, suivait un conflit similaire, survenu dans la commune de Berriche, dans la même wilaya et pour le même motif, faisant 20 blessés parmi les antagonistes.

D’autres bagarres ont été signalées à Aïn M’lila, B’hir et Ouled Zouaï, pour ne citer que ces endroits-là, avec comme dénominateur commun le foncier comme unique objet de conflit. Il faut dire que dans ce registre, beaucoup d’Algériens n’ont pu profiter de l’arbitrage de l’Etat, absent ou bien inefficace quand il est appelé à résoudre ce type de problèmes posés par les citoyens. A Annaba, les estivants, présents sur la plage de St Cloud et sa belle corniche, le 23 août dernier, ont vécu une nuit de terreur quand une bande de jeunes délinquants a investi les lieux pour les transformer en champ de bataille, semant une panique indicible parmi les familles et les automobilistes. De quoi dissuader les candidats au tourisme local, d’autant que l’article qui décrivait les faits soulignait que la bagarre a eu lieu à moins d’une centaine de mètres d’un commissariat de police, demeuré aux abonnés absents. Les mêlées sanglantes se suivent et se ressemblent. Le 25 juillet dernier, deux tribus se sont livré bataille pour le monopole des bons de ciment autour de la cimenterie de Hammam Dhalaâ, à M’sila, rapporte un journal arabophone.

L’affrontement a fait des blessés et plusieurs kiosques appartenant aux antagonistes ont été détruits, les privant de leur unique source de revenus. La liste est loin d’être exhaustive. Dans une mechta près d’El Eulma, le 9 août dernier, le sang a coulé entre deux grandes familles incapables de gérer le conflit qui les oppose. Il ne s’agit pas de simples bastonnades mais bien d’affrontements où des outils d’agriculture ont été employés comme armes. Même les Chinois, qui prennent racine chez nous, s’invitent dans cette montée, à l’échelle sociale, de l’adrénaline et descendent dans les champs de bataille, ajoutant une touche à ce qui devrait être un « débat » algéro-algérien. Le 3 août dernier, la grande cité de Bab Ezzouar, à Alger, a vécu des scènes d’une violence inouïe entre une bande d’ouvriers chinois qui a tabassé un commerçant du quartier et des riverains qui tenaient « naturellement » à venger leur voisin et compatriote.

Ni la morale sociale ni les codes juridiques ne font autorité, désormais, devant la force de l’instinct grégaire et les pulsions animales. La perte de repères, l’échec de l’école, les stigmates de la violence terroriste et du discours islamiste, la paupérisation, le chômage et l’oisiveté chez les jeunes sont les sources multiples du fléau pour le simple observateur. Les sociologues et les spécialistes des comportements sociaux ont du pain sur la planche pour décrypter les nouveaux codes et expliquer les causes sociales ainsi que les mécanismes qui impliquent et déterminent ces formes extrêmes d’expression urbaines et suburbaines.

Par Nouri Nesrouche


Nouveau phénomène social observé pendant le ramadhan

Les batailles rangées sont légion

El Watan, 22 septembre 2009

Une simple altercation verbale pour un motif anodin se transforme en une bataille rangée d’une violence aveugle où le sang a coulé sans heurter les états d’âme des belligérants. Ni la morale sociale ni les codes juridiques ne font autorité, désormais, devant la force de l’instinct grégaire et les pulsions animales. La violence est décidément devenue le moyen de prédilection des citoyens algériens pour exprimer leur mécontentement ou régler leur litige, même les plus anodins. L’on assiste à une multiplication de rixes entre bandes rivales, des batailles rangées entre tribus et même des altercations familiales mortelles. Ainsi, jeudi dernier à M’sila, dans la ville de Magra, une simple partie de dominos entre les membres d’une même famille a tourné au pugilat. Des dizaines de personnes armées, munies de faucilles, de gourdins et de couteaux, se sont livrées une véritable bataille rangée. A son issue, il a été enregistré la mort d’un jeune père de famille, âgé de 28 ans, 19 blessés et l’arrestation de 15 personnes.

Les causes des différents incidents régulièrement rapportés par la presse sont pour la plupart tout aussi anodines. Ainsi, la daïra de Seddouk, dans la wilaya de Béjaïa, a vécu, à la mi-août dernier, de violents affrontements entre jeunes de deux villages de la commune de M’cisna. La raison de cette « guerre tribale » n’est qu’un tournoi de football intervillages. Débutés à cinq minutes de la fin de la rencontre qui opposait les équipes des deux villages rivaux, les échauffourées se poursuivront des jours durant, engendrant des dizaines de blessés et occasionnant la destruction de nombreux édifices publics et privés. Il n’est par ailleurs pas rare qu’une simple dispute de voisinage, entre commerçants et clients ou pour une place de parking, ne vire à la bagarre générale. Les deux belligérants s’échangent des insultes, parfois des coups, et détalent pour appeler en renfort, frères, cousins et amis.Il y a quelques jours, la localité d’El Outaya, dans le nord de Biskra, s’est transformée en champ de bataille à la suite d’un accident de la circulation. Les propriétaires des deux véhicules ne se contentant pas d’établir un constat en bonne et due forme en viennent aux mains. Les familles de ces derniers ont été appelées à la rescousse et se sont dépêchées sur les lieux munies d’armes blanches. La bataille a pris fin grâce à l’intervention des éléments de sécurité, mais on dénombre pas moins de huit blessés graves et plusieurs véhicules complètement détruits. Parfois ce sont des quartiers entiers qui vivent dans la hantise d’une « guerre de gangs », comme ce fut le cas la semaine dernière à Dergana. Un vendeur de bananes agresse un enfant, qui ameute « ouled el houma ». Ces derniers, accompagnés de « copains », affrontent, en pleine ville, la bande rivale, afin de régler des comptes. Cette tendance à se faire justice soi-même traduirait, selon les experts, d’un manque de foi dans la justice et la perte de confiance des citoyens en l’équité de ceux qui sont censés faire régner la loi. Mais pas seulement, la violence semble avoir pris racine dans les mœurs devant un Etat totalement absent.

Par G. L.

 


Abdelmadjid Merdaci-Sociologue

« Exorciser la mémoire des violences subies »

- On assiste à une recrudescence des batailles rangées entre tribus ou cités. Peut-on parler d’un nouveau phénomène de société ?

- Dès lors qu’un événement s’inscrit de manière récurrente dans l’espace public et a fortiori s’il engage des groupes, il exprime un état de la société. Celui des « batailles rangées », encore trop récent pour faire l’objet de recension systématique et d’une analyse informée, croise, selon toute apparence, deux registres, celui de la violence endémique de la société algérienne d’une part, et celui des bandes, essentiellement juvéniles, d’autre part, qui assurent une partie du procès de socialisation de ces acteurs à la fois dans la continuité des enracinements familiaux et dans le désir de construction autonome d’appartenance et de substitution. La rue, le club sportif, les musiques ou encore la mosquée peuvent être autant de codes de ces projections dans le champ social. Ces faits doivent être aussi entendus en relation avec le caractère profond, durable, de la plus significative des mutations de la société algérienne : l’urbanisation qui inscrira à l’horizon 2020 près de 90% de la population algérienne. Ainsi donc, c’est d’une certaine manière les accrocs du passage de la tribu à la cité, les ratés de l’acculturation urbaine que signalent les phénomènes relevés.

- S’agit-il d’une résurgence de l’esprit de clan au sens khaldounien ?

- Pour autant que la sociologie khaldounienne s’était assignée l’analyse des relations entre ce qu’il nomme « omran el badaoui » (la civilisation rurale) et « omran el hadhari » (la civilisation citadine) dans le sens de la montée en puissance, et vers la cité, du premier et de sa progressive substitution à l’autre enclin au déclin, la mobilité sociale, ses fondements économiques et culturels restent à la base de la démarche d’Ibn Khaldoun. J’entends bien que la question porte aussi sur la possibilité d’une nouvelle forme de « aççabiya » et sur ce terrain, seule une recherche empirique pourrait apporter des éléments de réponse. A mon sens, le problème devrait alors se poser en termes de construction d’identités multiples de ces acteurs juvéniles et notamment de la récurrence de la violence dans ces constructions.

- Quelles peuvent être les causes de l’apparition de cette nouvelle forme de violence ?

- Quels que soient les registres de la violence en Algérie, de la violence faite au femmes ou aux enfants en passant par les formes de violence politique ou d’inquisition religieuse, les fondements historiques et anthropologiques, des chocs multiples de la colonisation aux traumas de la guerre d’indépendance, l’impératif reste fondamentalement celui de la mobilisation informée des acteurs sociaux, du débat démocratique et du travail d’expertise pour à la fois exorciser les mémoires des violences subies et initier une forme d’apaisement et de travail de deuil collectif et pour récuser la violence comme modalité de règlement des conflits entre individus et groupes sociaux. Les exemples les plus récents en la matière indiquent que nous n’en prenons pas le chemin.

- Quelle est la part de responsabilité de l’Etat dans cette régression, sachant que les conflits entre tribus sont dus essentiellement aux problèmes de foncier ?

- La responsabilité décisive de l’Etat tient en la gestion quasi cynique des inégalités de tous ordres au sein de la société que traduisent les hégémonies de l’incompétence, de l’impunité, de la corruption, des phénomènes générateurs de puissantes frustrations et vecteurs du recours à la violence.

- La répression est-elle la seule solution pour juguler ce problème ?

- La répression est l’un des socles du régime autoritaire algérien. Celle des libertés individuelles et collectives est concomitante aux autres modalités d’exercice du contrôle sur la société, y compris le recours aux énoncés religieux. L’histoire des sociétés se lit sur le long cours et celle de la société algérienne aussi. L’expérience coloniale a largement enseigné que la répression, quels qu’en aient été les motivations et les objectifs, aura été contre-productive et n’aura pas empêché le projet national algérien.

Par Nouri Nesrouche

 
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