Les suites des graves accusations contre l'Armée algérienne

Les révélations de Libération, selon lesquelles l'enlèvement des sept moines français de Tibhirine, n mars 1996, aurait été ordonné par les services algériens, ont suscité des réactions significatives au sein du monde politique algérien alors que se dessine une polémique sourde sur l'affaire.

 

Assassinat des moines de Tibhirine

Benflis dénonce la campagne contre l'armée

Le Matin, 28 décembre 2002

Suite à la publication de « révélations » sur l'assassinat des moines trappistes de Médéa par le quotidien français Libération, le Chef du gouvernement a mis en garde contre toute atteinte à l'ANP.
Lors de son intervention, jeudi, à l'ouverture des travaux du conseil national de l'Union nationale des paysans algériens (UNPA), le Chef du gouvernement s'est interrogé sur la portée des attaques contre l'Armée nationale populaire (ANP) suite au témoignage de Abdelkader Tigha, un ancien membre de la Sécurité militaire. Un témoignage publié le 23 décembre dernier par le quotidien français Libération, et qui a fait état, faut-il le rappeler, de l'implication de l'armée dans l'assassinat des sept moines trappistes français en 1996 à Tibhirine, dans la wilaya de Médéa. « Les détracteurs de l'armée ont choisi cette période marquée par la stabilité du pays pour renouveler leurs tentatives désespérées de porter atteinte aux institutions de l'Etat en relançant le doute sur le rôle de l'ANP durant les années noires qu'a vécues notre pays », a déclaré M. Benflis à la fin de son discours. Et de mettre en garde par ailleurs : « Leurs rumeurs et leurs campagnes contre l'Algérie ne nous auront jamais. Les différents corps de l'armée ont toujours fait face au terrorisme et à l'extrémisme. »
Le secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), Ahmed Ouyahia, a également réagi aux allégations de Abdelkader Tigha. Lors de la réunion, jeudi, des membres du bureau national, le RND a fortement dénoncé ces attaques. Il a accusé, sans donner de détail, des « cercles à l'extérieur et à l'intérieur du pays » d'être les instigateurs de cette campagne contre les forces de l'ANP. « On tente de nouveau de porter atteinte à l'Algérie et à la lutte antiterroriste menée par les éléments de la sécurité nationale et ceux de l'armée », déplore le RND. Et d'ajouter : « Ce genre de réactions fait preuve de la haine que portent certains cercles à notre pays. » Pour le parti d'Ahmed Ouyahia, ceux qui tiennent grief à l'ANP en exigeant l'ouverture d'une information judiciaire sur l'enlèvement des sept moines, « acte pourtant reconnu par ses commanditaires », précise le RND, ne font que trahir les Algériens en général et les victimes du terrorisme en particulier.
De son côté, l'archevêque d'Alger, Mgr Teissier, a affirmé dans une déclaration à l'ENTV lors du JT de 20 heures de mercredi dernier que les sept moines ont été tués par le Groupe islamique armé (GIA), alors dirigé par Djamel Zitouni.
« Nous n'avons pas de raison de remettre en cause ce que nous tenons de témoins et de voisins (du monastère), à savoir que les moines ont été éliminés par le GIA de Zitouni. Nous nous rendons régulièrement à Tibhirine, nous gardons le contact avec les habitants, les voisins », a indiqué Mgr Teissier. Réagissant au témoignage de Abdelkader Tigha, le prélat a encore avancé : « Nous sommes très étonnés que l'on puisse apporter des éléments à partir de la Thaïlande. Nous avons été très affectés par cet article qui, à deux ou trois jours de Noël, aura des conséquences pénibles pour les familles en relançant les doutes sur les origines du drame. »
Samira I.

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El Moudjahid accuse les socialistes français

Une affaire qui ne fait que commencer

Quatre jours après les « révélations » d'un certain Abdelkader Tigha, ancien cadre des services secrets algériens, qui a déclaré au quotidien français Libération que les responsables militaires algériens ont eux-mêmes ordonné l'enlèvement des sept moines français de Tibhirine, en mars 1996 (lire notre édition du 23 décembre 2002), l'affaire prend des proportions politiques inattendues avec, d'une part, la possible ouverture d'une information judiciaire à Paris sur demande du député UMP de la Haute-Vienne, Alain Marsaud, et les répliques significatives, ce week-end, du Chef du gouvernement Ali Benflis et du responsable du Rassemblement démocratique national (RND) qui montent au créneau pour défendre l'institution militaire (lire article par ailleurs). Ces ripostes ont lieu alors que le Président Bouteflika, chef des Armées et ministre de la Défense, se réfugie dans un silence déroutant. Le sentiment général qui prévaut à Alger est que nous sommes face à une campagne anti-ANP qui ne fait que commencer. Les autorités françaises, de leur côté, se refusent toujours de commenter l'affaire. Seule réaction française, si l'on peut dire, celle de Mgr Teissier qui, au nom de l'Eglise algérienne, a rejeté dans nos colonnes les allégations de Abdelkader Tigha et qui l'a répété jeudi soir à la télévision algérienne. El Moudjahid visait-il Aït Ahmed ?
Signe d'une polémique avancée : le quotidien gouvernemental El Moudjahid, dans un commentaire virulent à propos de l'affaire, intitulé « La french connection reprend du service », a accusé mercredi des « cercles » du Parti socialiste français d'avoir lancé la campagne anti-algérienne par le biais du quotidien Libération qui aurait, selon ce commentateur, publié l'affaire de Tibhirine à dessein. « Ces cercles, défaits par les élections (), tiennent grief au commandement de l'ANP (NDLR : Armée nationale populaire) () d'être le rempart imprenable contre les visées attentatoires à l'unité de la nation », a précisé El Moudjahid, en référence à la défaite des socialistes aux dernières élections présidentielle et législatives françaises. Le journal note
qu'« au moment où les relations entre Alger et Paris connaissent un réchauffement avec la visite en mars du Président Jacques Chirac et le lancement de l'Année de l'Algérie en France, voilà que les tenants du " Qui tue qui " reprennent du service ». Or, de pareilles accusations accréditent la thèse selon laquelle la campagne actuelle serait inspirée, voire pilotée par Hocine Aït Ahmed et le FFS, très proches du Parti socialiste français et de l'Internationale socialiste. De fil en aiguille, ils donnent crédit à une autre thèse qui accuse Abdelaziz Bouteflika d'être de connivence avec le chef du FFS. El Moudjahid en avait-il conscience au moment de publier le commentaire ?
A. M.

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Le commentaire

Silence, on achève l'ANP

Le Chef du gouvernement a enfin réagi, jeudi, aux graves accusations portées contre l'ANP et les services de sécurité qu'un journal français influent tient pour être responsables de l'enlèvement, puis de l'assassinat des sept moines trappistes de Tibhirine. Dans l'allocution prononcée devant les membres du conseil national de l'Union nationale des paysans algériens (UNPA), Ali Benflis s'en est pris violemment aux instigateurs de cette nouvelle campagne médiatico-politique qui vise, selon lui, à affaiblir l'ANP et, surtout, à entretenir le doute sur le combat antiterroriste dans lequel elle est engagée. Ali Benflis rompt ainsi l'inquiétant silence officiel observé jusqu'ici par les plus hautes autorités de l'Etat sur une affaire qui les interpelle directement et qui, logiquement, aurait dû susciter leurs plus vives réactions. L'une des moindres aurait été, entre autres, la montée au créneau du chef de l'Etat lui-même, en sa qualité de chef suprême des armées et, de surcroît, ministre de la Défense. Ses fonctions, qui n'ont rien d'honorifiques, l'obligent à s'impliquer ouvertement, avec la verve qu'on lui sait, dans un débat qui concerne avant tout une institution de la République, sa propre armée, celle qui lui a donné l'inestimable honneur de la diriger. L'armée algérienne, faut-il le rappeler, vient de subir un terrible affront, encore un autre, que lui seul est en mesure de laver car les attaques dont elle est l'objet ont pris une toute autre dimension en France, avec la possible ouverture d'une information judiciaire à Paris, sur demande d'un député de la majorité présidentielle, l'UMP. On le sait, depuis que le terrorisme islamiste a tenté de prendre le Pouvoir par les armes, avec la bénédiction de l'Internationale socialiste, que l'opinion française est, en partie, acquise à la thèse que l'Armée algérienne a une main dans les assassinats d'étrangers et qu'elle est impliquée dans les massacres collectifs de populations civiles. Les révélations de Libération font partie intégrante, on le sait aussi, du complot « socialiste » qui vise à assujettir politiquement et économiquement l'Algérie, en faisant plier l'unique rempart, l'ANP, qui contrarie ce dessein. C'est de bonne guerre, pourrait-on dire, mais est-ce une raison suffisante pour expliquer l'incroyable mutisme des autorités algériennes, notamment celui du Président ? Dans ce cas de figure, le silence du Président équivaut à une dérobade, à une fuite de responsabilités dont on peut mesurer aisément les conséquences sur les rapports, déjà difficiles, entre Alger et Paris, mais aussi et, surtout, sur le moral des forces armées et de sécurité engagées sur le terrain de la lutte antiterroriste. Celles-ci doivent, désormais, se prémunir et des embuscades meurtrières des katibat de Hattab et de la félonie du pouvoir politique.
Ali Laïb


 

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