Algérie: les moines de Tibehirine tués dans un ratissage de l'armée ?

Un ex-juge français réclame une information judiciaire.

Libération, 24.12.02, Par Jose Garçon, 24 décembre 2002

«Le frère d'un des moines, que j'avais reçu à l'époque, parlait déjà d'un montage des autorités algériennes.»

Alain Marsaud, ex-juge et député UMP lus de six ans après l'enlèvement et l'exécution de sept moines français du monastère de Tibehirine, en Algérie, l'affaire pourrait prendre à Paris un tour judiciaire après les révélations à Libération d'Abdelkader Tigha, un ex-cadre de la Sécurité militaire algérienne. Celui-ci implique en effet directement sa hiérarchie dans ce rapt. «Le frère d'un des moines, que j'avais reçu à l'époque, parlait déjà d'un montage des autorités algériennes», nous affirmait hier Alain Marsaud, ancien juge antiterroriste et député UMP. Dès 1996, le magistrat avait d'ailleurs demandé par deux fois au garde des Sceaux l'ouverture d'une information judiciaire. En vain. Aujourd'hui, Alain Marsaud réitère sa demande auprès de Dominique Perben, estimant que «la moindre des choses serait d'aller entendre Abdelkader Tigha», détenu en Thaïlande pour défaut de visa après avoir fui l'Algérie en 1999. «Il est temps de connaître la vérité», dit Marsaud. A commencer par les conditions dans lesquelles les moines furent exécutés.

Rivalité. En 1996, Abdelkader Tigha est en poste dans un centre militaire de Blida. C'est là, à son grand étonnement, qu'il voit arriver le 27 mars au matin les sept moines qui viennent d'être enlevés (Libération d'hier). Selon Tigha, les otages seront rapidement remis à Djamel Zitouni, chef des GIA à l'époque, et dont il ne fait plus de doute aujourd'hui qu'il a été retourné depuis longtemps par Alger. C'est dans une rivalité entre maquis que Zitouni va être contraint de remettre les moines à un autre groupe des GIA : l'opération est en train d'échapper à ses commanditaires. Le 30 mai, les têtes des moines sont découvertes à la sortie de Médéa, la ville que surplombe leur monastère.

Reste à savoir dans quelles circonstances ils ont été exécutés. Paris avait alors instamment demandé aux autorités algériennes de ne procéder à aucun ratissage pour ne pas mettre leur vie en péril. Fin mai 1996, le général Lamari, chef d'état-major de l'armée, déclenche néanmoins une attaque sur le périmètre où sont détenus les religieux. Sans lésiner sur les moyens : napalm et artillerie lourde. «Les trappistes pourraient bien avoir été tués dans ce ratissage», nous confiait hier une des sources les plus proches du dossier. Ce serait la seule manière d'expliquer que les têtes des moines aient pu être retrouvées dans une zone que l'armée venait de passer au crible. «Quels impacts, quelles brûlures portaient les corps pour qu'il ait fallu les faire disparaître ?», poursuit la même source. Michel Lévêque, alors ambassadeur de France à Alger, sera en tout cas le seul à pouvoir assister à la mise en bière.

Bombe. Les interrogations sur le rôle de la Sécurité militaire dans ce drame ne sont pas nouvelles pour les responsables politiques et religieux, en France comme en Algérie. Les conditions de l'assassinat de Pierre Claverie, évêque d'Oran, deux mois après les moines, n'ont fait que les renforcer. En déplacement à Alger le 1er août 1996, Mgr Claverie regagne Oran dans un avion qu'il n'avait pas prévu de prendre grâce à une place débloquée à la dernière minute. A peine arrivé dans sa résidence, une bombe actionnée à distance - une première en Algérie - pulvérise sa voiture. En savait-il trop sur l'affaire des moines ? Nombre de diplomates occidentaux alors en poste à Alger admettaient en tout cas à l'époque que «les autorités avaient autant de raisons de l'éliminer que les islamistes». La sophistication de cet attentat faisait pencher plusieurs d'entre eux en faveur de la première hypothèse.

Hier à Paris, le Quai d'Orsay se refusait à tout commentaire sur les révélations d'Abdelkader Tigha.

 

 
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