La presse française accuse les services algériens d'être derrière le rapt et l'assassinat des moines de Tibhirine en 1996 : la campagne contre l'Armée s'accélère à l'approche de la présidentielle de 2004.

Bouteflika derrière la cabale contre l'armée

Le Matin, 24 décembre 2002

Bouteflika, à mesure qu'approche l'échéance de la présidentielle de 2004, monte des cabales contre l'Armée algérienne.
La rencontre sans résultat avec Ali Benhadj, organisée par son frère à l'insu des autorités militaires, les négociations avortées avec le chef du GSPC traqué par l'ANP, ont été précédées, l'été dernier, par l'affaire Khalifa à travers laquelle Bouteflika voulait discréditer les généraux algériens accusés d'être derrière la fortune du groupe de Abdelmoumène Khalifa. Hier, le journal français Libération revenait sur l'assassinat des moines de Tibhirine en 1996 en donnant la parole à un ancien lieutenant
du DRS impliquant l'armée algérienne dans ce massacre.

Libération donne sa version sur la mort des moines de Tibhirine

L'Armée au banc des accusés

Le quotidien français Libération relance les accusations dont continue de faire l'objet l'armée algérienne en faisant parler un ancien lieutenant de l'implication de celle-ci dans l'assassinat des moines de Tibhirine en 1996.

Le quotidien français, Libération, revient, dans son édition d'hier, à la récurrente question du « Qui tue qui ? » par le biais, cette fois, d'un certain Tigha Abdelkader, 34 ans, ancien lieutenant de l'ANP à la Ire Région militaire, présenté, par ce journal, comme étant un « cadre » du DRS. Arrêté par la police thaïlandaise, après l'expiration de son visa, il est emprisonné, depuis deux ans, au centre de détention de l'immigration de Bangkok. Avant, Tigha tenta d'arracher le droit d'asile en France, sans suite, en négociant avec des agents de la DGSE ses « informations » sur, entre autres, l'implication, selon lui, des services algériens dans « l'affaire des moines de Tibehirine ».
Ce qu'il dit. Le 24 mars 1996, Tigha, alors en poste au Centre territorial de recherche et d'investigation (CTRI) à Blida, surprend à l'intérieur de l'enceinte militaire un certain Djamel Azout, donné pour être le bras droit de Djamel Zitouni, « émir » du GIA.
Le lendemain à 9 h, il aperçoit le numéro deux du DRS, le général Smaïn Lamari, qui va tenir une réunion de deux heures à l'issue de laquelle une alerte de premier degré est ordonnée.
Dans la nuit du 26 au 27 mars, deux fourgons (J5) arrivent au CTRI avec à leur bord les sept moines trappistes. Ils seront interrogés pendant deux jours par le dénommé Azzout avant de les envoyer vers Tala Acha, le PC de Zitouni, avant d'être, une énième fois, « transférés » vers le maquis de Bougara, sur demande de l'émir de la région, un certain Hocine Besiou dit Abou Mossâab, sur pressions, dit-il, des « lieutenants » malgré, semble-t-il, le refus de ce même Azout et Zitouni. Coïncidence, Azout disparaît, selon Tigha, une fois au CTRI.
Tihga nous explique, enfin, que le DRS ayant constaté que « l'affaire » commençait à lui échapper et souhaitant se débarrasser de « l'agent » Zitouni devenu « encombrant », « exige » de ce dernier de regagner le maquis de Bougara afin de « rapatrier » les sept moines ; Zitouni sera tué sur la route. Après près de soixante jours, les têtes des sept moines trappistes seront retrouvées à la sortie de Médéa.
Les « révélétions » de Libération sur l'implication de l'armée dans des attentats terroristes, selon des témoignages d'ex-militaires, ne sont pas les premières du genre. Cela avait commencé par Habib Souaïdia, ancien sous-officier de l'ANP, qui tout au long de son livre La Sale Guerre avait tenté de démontrer la culpabilité de l'armée, notamment dans certains massacres de civils, suivi par un ancien colonel Samraoui, dans une opération quasi synchronisée. Canal+ a monté, dernièrement, une opération du même acabit dans une émission qui voulait montrer l'implication des services algériens dans les attentats du RER St-Michel en 1995.
Tarik F.
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Mgr Teissier : « Nous ne donnons pas foi à cette information »

«Ce que je peux dire au nom de l'Eglise d'Algérie est que nous n'avons aucune information nouvelle qui nous permette, aujourd'hui, d'ajouter foi à la version publiée dans son édition d'hier, par le quotidien français Libération se basant sur les déclarations d'un ancien lieutenant de l'armée algérienne impliquant les services du DRS d'être derrière l'assassinat des moines de Tibhirine, à Médéa. Je tiens à préciser que celui qui a donné les informations les plus claires est Benhadjar qui était lui-même dans la région en contact avec les différents groupes terroristes et ses déclarations ont été largement publiées par la presse. A ces informations s'ajoutent celles de Mohammed Balhi qui a témoigné sur cet assassinat dans son livre sur les moines de Tibhirine ainsi que celles données dans le film réalisé par M. Saïdi sur le père Célestin, l'un des sept moines assassinés. Nous n'avons aucune autre information donc pour donner crédibilité à la version de Libération. »
R. M.

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Les anomalies du récit

Selon Libération de mardi 23 décembre, c'est la Sécurité militaire algérienne qui a organisé l'enlèvement des sept moines trappistes. Le journal se base sur les révélations de Abdelkader Tigha, ancien membre des services secrets. Son récit comporte au moins une anomalie. Les sept moines trappistes ont été exécutés le 21 mai 1996. Alors que Djamel Zitouni a été tué, selon Hassan Hattab, auteur du communiqué signé en commun avec Antar Zouabri, le 16 juillet 1996, soit deux mois plus tard. Cette date ainsi que la version de la mort de Zitouni ont été confirmées par Sid Ali Benhadjar, dissident du GIA, à plusieurs interlocuteurs, dont René Guitton, actuel directeur des Editions 1 et auteur d'un ouvrage sur les moines trappistes ­p; Si nous nous taisons, éditions Calmann-Levy, Paris 2001.
Le même Benhadjar a également livré sa version sur l'affaire des moines et la mort de Zitouni dans des entretiens accordés à Algérie Interface ainsi qu'à plusieurs journaux algériens. A moins que cette nouvelle version de la mort des moines n'est qu'un nouvel épisode accréditant la thèse de l'implication des services algériens afin de disculper la défaillance de la DGSE et de la DST qui s'étaient alors marchées sur les pieds dans cette affaire (voir La Nébuleuse islamiste en France et en Algérie, éditions 1, Paris 2002 de Hassane Zerrouky)
H. Z.
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Le commentaire

Le jeu malsain de Bouteflika

Par Mohamed Benchicou

L'année 2002 n'en finit pas de s'achever péniblement pour la réputation de l'armée algérienne. On pensait y avoir fait le tour des machiavélismes dont on a pris plaisir à charger les généraux accusés, tour à tour, par le sergent Habib Souaïdia d'ignobles massacres contre la population, par le capitaine Aboud Hicham des pires agissements mafieux aux dépens de la patrie, par Noël Mammère de blanchiment de l'argent volé par le biais du groupe Khalifa, par Canal + d'avoir conçu et réalisé l'attentat contre le RER de Saint-Michel. Et bien non : il nous faudra terminer l'année en apothéose et ajouter aux émerveillements passés, celui d'apprendre, sur la foi de déclarations d'un ancien membre de la Sécurité algérienne détenu à Bangkok, que les chefs militaires algériens ont kidnappé puis assassiné les moines de Tibhirine en 1996 ! Une accablante incrimination qui prend toute sa dimension dans ce contexte de forte spiritualité qu'est la célébration de Noël, la naissance du Christ dont précisément les trappistes de Tibhirine avaient pour mission de perpétuer le message. Il faut se résoudre à croire que, s'agissant de l'armée algérienne, tout ce qui est excessif oublie d'être dérisoire Alors, épargnons-nous les illusions : l'année 2003 sera, pour l'armée algérienne, pire que celle qui l'a précédée. La campagne de dénigrement des généraux va s'accélérer pour trois raisons fort simples : parce qu'elle est pilotée à partir d'Alger par le cercle présidentiel, parce qu'elle est la bataille avancée pour la présidentielle de 2004 et parce qu'elle vise, très prosaïquement, à placer la hiérarchie militaire en « posture de renégociation » du mandat de Bouteflika. Or, et c'est ce qui complique tout, le rapprochement entre l'armée et Bouteflika semble impossible : l'épisode Ali Benhadj a montré qu'il y a aujourd'hui un vrai casus belli, provoqué par la politique pro-islamiste du chef de l'Etat. Abdelaziz Bouteflika n'aura pas l'appui de l'armée pour un second mandat sauf, pense-t-il, dans le cas hypothétique où il arriverait à l'y contraindre par la force, par le chantage d'un jugement international, dans le cas miraculeux où il vindrait à se placer en arbitre dans un différend entre l'opinion et les généraux. En fragilisant l'institution militaire, le Président Bouteflika se prête à un jeu aussi malsain qu'effarant : il est en passe de plonger le pays dans la plus grande crise jamais vécue depuis l'Indépendance. Les bonnes âmes des Tagarins avaient prévu de le laisser terminer son mandat : ce serait bien la première fois dans l'histoire que la légalité sert de poignard pour un spectaculaire hara-kiri.
M. B

 

 
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