L'armée algérienne accusée dans la mort des moines de Tibéhirine

Abdelkader Tigha, ancien membre des services secrets, emprisonné depuis deux ans au centre de détention des immigrés de Bangkok a fait un récit des circonstances de l'enlèvement des moines en 1996.

Henri Tincq, Le Monde, 24 décembre 2002

Six ans après l'enlèvement et l'exécution, le 21 mai 1996, des sept moines français de Tibéhirine (près de Médéa en Algérie) par les Groupes islamistes armés (GIA) – selon la version officielle d'Alger –, la thèse d'une responsabilité directe dans le drame de la sécurité militaire algérienne ressurgit.
Abdelkader Tigha, ancien membre des services secrets, emprisonné depuis deux ans au centre de détention des immigrés de Bangkok, fait un récit des circonstances de l'enlèvement des moines que publie Libération du lundi 23 décembre, qui implique, pour la première fois de manière aussi détaillée, les autorités algériennes. Il confirme d'abord le rôle d'agent double de Djamel Zitouni, le chef des GIA, assassiné et retrouvé mort en juillet 1996. C'est le propre bras droit de Zitouni, Mouloud Azzout, que l'informateur de Libération s'étonne de rencontrer, le 24 mars 1996 – deux jours avant l'enlèvement des moines – au Centre de recherche et d'investigation de Blida. Azzout passe même la nuit à la caserne.

Le 26 mars, c'est le général Smaïn Lamari en personne – numéro deux du département du renseignement et de la sécurité – qui, toujours à Blida, aurait un entretien de deux heures avec Azzout. Deux camionnettes banalisées quittent la ville le soir même pour "une mission spéciale à Médéa", à 40 km de Blida. Dans la nuit, les deux fourgons rentrent : "On croyait à une arrestation de terroristes. C'était malheureusement les sept moines qui venaient d'être kidnappés", assure Tigha. Selon lui, les religieux trappistes, connus pour leur fidélité aux paysans de la région, auraient été interrogés par Azzout, avant d'être emmenés au commandement de Zitouni, dans les maquis, au lieu-dit Tala Acha.

Le récit recoupe ensuite des hypothèses souvent émises, dans les milieux diplomatiques, après le drame de Tibéhirine. Ce sont des rivalités internes aux GIA qui ont fait déraper un enlèvement préparé et conduit, selon Tigha, par la sécurité algérienne, via Zitouni, pour impressionner la France. Abou Mosaab, autre émir des maquis, qui dirige la zone Blida-Bougara, exige que Zitouni et Azzout leur remettent les moines. Ces deux derniers cèdent sous la pression des " lieutenants des GIA", dont Tigha, dans la partie la plus obscure de son récit, ne dit rien de plus. Les moines sont conduits dans les maquis de Bougara. Azzout retourne à Blida, s'explique sur ce transfert, puis disparaît. La sécurité algérienne exige alors de Zitouni qu'il aille lui-même récupérer les otages dans les maquis de Bougara, mais " Zitouni est abattu sur le trajet dans une embuscade tendue par l'Armée islamique du salut", témoigne Tigha. Ajoutant : " Sa neutralisation et la disparition d'Azzout supprimaient toute trace incriminant nos services."

Le 21 mai 1996, après près de deux mois d'une prise d'otages qui bouleverse la France et ternit les rapports entre Paris et Alger, accusée de peu de diligence dans l'enquête, les sept moines trappistes ont la gorge tranchée.

 

 
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