Le massacre de Bentalha

Nesroullah Yous
Paris (salle Chaptal au SEIN), le 30 octobre 1999

 

Introduction par Fausto Giudice :
Je vais donner la parole à un ami, si je peux me permettre de le désigner ainsi, Nesroulah Yous. Ce que j'aime chez lui, c'est qu'il est vraiment l'Algérien moyen. Ce n'est pas un militant politique, il était petit entrepreneur et pour son grand malheur, il habitait à Bentalha et une certaine nuit de septembre 1997, il a vécu l'horreur en direct. Il a été blessé. C'est un rescapé. Certains d'entre vous ont vu son témoignage sur envoyé spécial. C'est un témoignage qui met à bas toute la machine de propagande qui a été construite par le régime sur ce massacre de Bentalha avec les Khalida Messaoudi, les André Glucksmann et les Bernard Henri-Lévy et j'en passe et des meilleures.

Si nous tenons à lui donner la parole, c'est pour qu'il continue son entraînement en prévision de son témoignage un jour, nous l'espérons vivement, devant un tribunal impartial qui jugera les responsables de ce massacre. Et pour cette autre raison aussi : C'est que c'est une excellente thérapie pour surmonter le traumatisme que de témoigner, non pas devant des caméras qui sont un peu froides et inhumaines mais devant des gens.

Donc Nes, je te laisse la parole.

Intervention de Nesroullah Yous :
Je voudrais avant tout remercier les organisateurs qui m'ont invité et je salue les avocats, défenseurs des droits de l'homme dont le courage n'est plus à relever et qui luttent tous les jours contre l'injustice et actuellement contre l'impunité et l'oubli malgré toutes les pressions.

Je pense que tout le monde ici pourrait écrire des livres et des livres sur ce qui s'est passé réellement pendant la décennie noire en Algérie, et qu'en un quart d'heure on ne pourrait pas tout résumer. J'essaierai néanmoins d'être bref et je parlerai du massacre de Bentalha, massacre qui me reste jusqu'à présent...

Je voudrais commencer d'abord par la rage. Je veux dire que j'ai la rage parce que pendant une année nous avons demandé des armes pour nous défendre, on n'avait plus confiance en personne, ni les militaires, ni les groupes armés. On a galéré pendant près d'une année pour constituer des groupes d'autodéfense et il a suffit que le massacre ait lieu pour qu'on nous donne des armes le lendemain et qu'on nous dise : "voilà, le halouf, il est là-bas, allez le tuer, allez le chercher, vous avez tous les droits, vous avez le droit de chercher les terroristes, de les tuer de n'importe quelle façon." Je crois que j'ai la rage pour ça uniquement.

Quand je pense que des groupes d'autodéfense se permettent des exactions, se permettent.... J'ai vu... j'ai vu... J'ai vu énormément d'atrocités... Je ne peux pas... J'ai vu des militaires se trimbaler avec la tête des gens, ils jouaient au football avec la tête des personnes, des citoyens algériens... enfin.

Je voudrai revenir sur le massacre de Bentalha. Je veux être calme...

Le 27 septembre à 23h un groupe important, armé, encercle un village de lotissement et commence à massacrer des gens pendant cinq heures. Aussitôt, il y a les forces de l'ordre, les militaires qui étaient juste à côté qui se déploient, il est 23h30 ils se déploient, et nous on croyait que c'était pour nous secourir, nous venir en aide. On y a cru et nous n'avons pas bougé. Je crois que c'était là notre faute et notre perte. Ils se sont mis à l'entrée de Hai Djilali et ils étaient là uniquement, je le dis et le répète, ils étaient là uniquement pour empêcher les secours de venir. Ils ont tué un policier qui voulait s'interposer, qui voulait venir en aide, ils ont empêché deux gardes communaux qui avaient de la famille à Hai Djilali, ils les ont empêchés. Ils avaient reçu l'ordre de ne pas intervenir... ils avaient de la famille à Hai Djilali et ils ne pouvaient pas intervenir. Le lendemain, ils sont passés en conseil de discipline... Je me demande ce que c'est que cette armée là...

En plus, ce que je voulais dire, c'est que les assaillants sont venus d'un endroit et sont repartis par le même endroit, en face de la caserne de Caid Gacem qui se trouve à 600m. Et j'insiste sur cela, parce que juste en face, à 600 mètres, il y avait des chars, des blindés, des mortiers. Ils n'ont rien fait, ils ont attendu un mois pour dire : "voilà nous avons encerclé un groupe de terroriste à Ouled Allal". Pendant 15 jours il nous était interdit de parler à la presse, à la presse étrangère, parce que la presse algérienne opérait à distance, la presse algérienne faisait ses articles à distance. Aucun journaliste algérien n'est venu sur place pour constater. C'est juste après qu'ils sont venus. D'ailleurs dès le lendemain, ils nous ont traités de tous les noms, que ce soit les ministres, le pouvoir ou les médias : comme quoi nous étions des réseaux de soutien et qu'on méritait notre sort. ça je crois, dire ça à des gens qui ont été massacrés... Bon, je l'ai dit dans le reportage, Guidoum a failli être lynché. Le ministre de la santé que j'estimais beaucoup, a failli être lynché par la population s'il n'y avait pas eu l'intervention des forces de l'ordre.

Pour le moment, je dis que je constate. Je me pose des questions et l'armée est quand même responsable. Si elle n'est pas impliquée dans les massacres, si on ne prouve pas qu'elle est impliquée dans les massacres, on constate tout de même qu'elle est responsable pour non-assistance de personnes en danger. Déjà, je dis que c'est un militaire qui a tué un policier.

Le lendemain, on a enterré les gens n'importe comment...

Ce que je voulais préciser aussi, c'est que lorsque je dis les militaires étaient là pour empêcher le secours de venir, c'est que les patriotes et policiers sont venus de partout. Ils ont été giflés, frappés pour ne pas intervenir.

Et je veux dire aussi que chez les militaires aussi, il y a des bons et des mauvais. Ils ne sont pas tous pareils...

On s'est réunis avec des amis pour essayer de comprendre quelques jours après, pour demander, ne serait ce qu'une enquête nationale... On ne pensait même pas à l'internationale. Je ne connaissais pas Amnesty, la ligue...

On avait demandé une commission d'enquête nationale. Je me suis présenté à Blida, le pied dans le plâtre, juste après ce massacre, on avait changé le chef de la 1ère région militaire, donc je suis allé le voir pour lui expliquer ce qui s'était passé depuis des années à Bentalha. Mais on m'a vite fermé la bouche et dit de ne pas parler, pendant des jours et des jours, c'était des menaces.

Les gens ont commencé à parler à Bentalha grâce à certains militaires biens. 15 jours après le massacre, c'est grâce à certains gendarmes que je connais, je ne peux pas en citer les noms par peur de représailles, qui n'en pouvaient plus, qui ont autorisé les habitants à dire que réellement il n'y avait pas de mines, que l'armée était là et qu'elle ne voulait pas intervenir, que réellement on avait demandé des armes et qu'on nous avait eus.

Je pourrais venir des années en arrière, et je le pense et je le crois et j'ai des preuves que le massacre lui-même a été bien organisé depuis des mois, les massacres en Algérie ont été organisés des mois auparavant. Il y a énormément de choses qui nous ont poussés à nous révolter et à paniquer. Moi-même je crois que j'ai compris, je ne savais pas quand, mais j'ai compris que quelque chose allait se passer ces jours là. C'est pour cela que j'ai demandé à ma femme de prendre les enfants et d'aller chez ma mère. Je suis resté seul parce que j'avais des responsabilités. J'étais le responsable du groupe de légitime défense là-bas et que c'étaient uniquement des jeunes et que je me sentais proche du peuple. Et je sentais, tout le monde sentait que quelque chose allait arriver...

Je voudrai revenir sur le pardon, l'impunité et sur le reportage d'envoyé spécial. A la fin du reportage, le journaliste de France 2 s'est permis de dire que Abdelkader, un ami et voisin, pardonne. Abdelkader, il faut que vous le sachiez, c'est un gars qui était dans le sud, qui a perdu sa femme, sa fille de 4 ans, et deux filles de 20 et 21 ans ont été enlevées et il n'en a aucune nouvelle jusqu'à ce jour. J'ai discuté avec lui et il ne pardonne pas et je comprends pas pourquoi ce journaliste veut faire passer un message concernant la concorde civile. Moi, je dis personnellement et les gens de Bentalha le disent, que tant qu'il n'y aura pas de justice et qu'il n'y aura pas de vérité, il n'y aura pas de paix. Je crois que c'est ça. Tout le monde lutte contre l'oubli. Un avocat marocain a dit : "je veux bien tourner la page, mais je dois la lire avant". Je crois que tout le monde est d'accord là-dessus.

De toutes les façons, la position de Bouteflika est claire. S'il veut rester président c'est qu'il a passé des contrats avec les militaires. Je ne dis pas que les groupes islamistes n'ont rien fait. Je ne le dis pas. J'en ai vu des choses. J'ai vu de gens se faire découper en morceaux. Je ne dis pas , il y a certains groupes islamistes qui ont vraiment fait des horreurs mais il ne faut pas faire endosser la charge sur les groupes islamistes uniquement. Les militaires ont fait des carnages. Je me souviens en 1994, comme j'avais des chantiers, je travaillais beaucoup avec les militaires. On parle des escadrons de la mort, moi j'ai vu des escadrons de la mort à Meftah. Et c'est là que j'ai vu des militaires jouer avec la tête de personnes et tous les jours ils sortaient 10 à 20 personnes des maisons de Cherarba et ils les exécutaient sur place parce qu'ils faisaient soi-disant partie des réseaux de soutien. Et personne ne parle de cela.

De quoi a peur Bouteflika ? Je pense que c'est bien de vouloir la paix mais c'est bien aussi de faire la lumière. De toutes les façons, il n'a rien à se reprocher. Du moment qu'il se met du côté des militaires, c'est là que commence sa complicité. Il est complice du pouvoir, il est complice de tout ce qui s'est passé dans cette décennie noire.

Je voudrai préciser une chose aussi : 15 jours après le massacre, Fouad, le fils de Abdelkader entend dire qu'ils avaient trouvé un charnier avec des cadavres, et lui, espérant trouver ses sours, est allé là-bas. Ils étaient 11, c'est un groupe de GLD, un nouveau groupe de légitime défense qui a été armé comme moi. Ils tombent sur un groupe armé, une petite bataille se livre entre les deux groupes. Ils tirent sur les gars du groupe et prennent la fuite parce qu'ils n'étaient pas préparés et avaient besoin de renfort. Ils se présentent à la caserne la plus proche de Bentalha. Ils demandent au capitaine Ben Mrizek du renfort, le groupe était tout juste à côté. Alors, lorsque dans les journaux on disait que le groupe de terroristes responsable du massacre était à Ouled Allal, 4 km plus loin, en réalité ils étaient juste à côté. Ils sont restés là-bas. Ben Mrizek les a insultés et les jeunes ne comprenaient rien. Ils sont venus me voir. Moi, ce jour là, j'étais à Baraki. Personne n'arrivait à comprendre : comment les terroristes sont à côté et on ne fait rien ?

Je me suis levé, malgré mon pied en plâtre, et suis allé voir le commandant à Baraki. Et là, la même version: il ne fallait pas intervenir, le terrain n'était pas propice, il parlait d'intempéries. J'ai dit : "Mais il s'agit de milliers de personnes qui ont été tuées, et vous me parlez d'intempéries, qu'il pleut et que les chars ne peuvent passer ?" Pourtant ils avaient tout, des chars, des mortiers, des hélicoptères, ils ont tout... Ils ne peuvent encercler un groupe de 140 ou de 100 personnes...

C'était dérisoire. A la fin, il m'a dit: "tu te tais et tu te tiens tranquilles. Sinon tu vas avoir à faire à nous". J'ai compris qu'il valait mieux, déjà que mes enfants étaient menacés, ne rien dire tant que j'étais en Algérie.

Une chose encore que beaucoup de personnes oublient, ce sont les enfants. Ces enfants dont les parents ont été massacrés, les enfants qui ont été massacrés eux-mêmes, et qui n'ont même pas eu jusqu'à présent une aide psychologique, une prise en charge. Ces enfants là sont abandonnés. Comment peut on demander d'oublier les enfants ? Et que vont ils devenir dans 10 ans ? Si au moins ils étaient traités psychologiquement et pris en charge. Ces enfants ont pour la plupart été recueillis dans des familles mais leurs blessures à eux ne guériront pas facilement. C'est à eux que Bouteflika doit s'adresser en leur demandant s'ils pardonnent.

Et je termine et j'en profite pour m'adresser aux Glucksmann, BHL, André Soulier, Daniel Cohn-Bendit, Jacques Lang, qui est parti en Algérie et a tout compris en une seule journée, à Simone Weil, je leur dis : Vous n'avez pas le droit de prendre la parole à la place des autres, vous n'étiez pas à Bentalha, Beni-Messous, Rais. Moi, j'y étais.

Merci.

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