Tewfik Hamel*: «L’Iran dispose d’un arsenal militaire centré sur l’asymétrie»
Dans l’entretien accordé à El Watan, Tewfik Hamel évoque les frappes dites préventives lancées par Israël contre l’Iran. «L’objectif israélien dépasse la simple neutralisation du programme nucléaire», soutient-il.
Le chercheur affirme que la riposte iranienne a «été rapide, mais mesurée». «En ciblant des bases militaires et en évitant les zones civiles, Téhéran a voulu envoyer un double message : il reste capable de frapper, mais ne souhaite pas l’escalade», résume-t-il.
Entretien réalisé par Nadir Iddir, El Watan, 16 juin 2025
Israël mène depuis vendredi plusieurs frappes en Iran, ciblant des installations du programme nucléaire et des sites militaires. Pourquoi l’Etat hébreu a-t-il décidé de mener ses «frappes préventives» à ce moment précis ?
Israël a saisi un moment de convergence stratégique, politique et diplomatique pour lancer des frappes dites préventives contre l’Iran. Officiellement, il s’agit d’empêcher l’Iran d’atteindre le seuil nucléaire. En réalité, l’opération semble s’inscrire dans un calcul plus large : affirmer la suprématie israélienne dans un ordre régional en recomposition. Le contexte est favorable : l’Iran est affaibli sur le plan militaire régional (Hezbollah, Hamas et milices chiites sous pression), ses alliés sont fragmentés, et les négociations sur le nucléaire sont dans l’impasse. S’ajoute à cela un appui politique tacite des Etats-Unis, via l’intégration d’Israël au CENTCOM, qui renforce la coordination stratégique. L’objectif israélien dépasse la simple neutralisation du programme nucléaire : il s’agit d’un acte de puissance, pour consolider une position dominante face à tout rival émergent (Iran, mais aussi Turquie, Arabie saoudite ou Russie). Enfin, cette initiative répond aussi à des motivations internes : pour Benjamin Netanyahu, confronté à des troubles politiques majeurs, cette opération permet de rallier une opinion publique divisée autour d’un consensus sécuritaire. Ainsi, les frappes israéliennes ne traduisent pas seulement une lecture sécuritaire, mais une volonté politique d’installer un rapport de force unilatéral dans la région.
Les alliés d’Israël, à l’instar des Etats-Unis et des Européens, déclarent leur soutien à l’administration de Netanyahu. Vont-ils s’impliquer davantage dans le conflit ?
Les alliés d’Israël, en particulier les Etats-Unis et plusieurs capitales européennes, affichent un soutien clair, mais prudent. D’un côté, ils réaffirment le droit d’Israël à se défendre et reprennent le discours d’une menace iranienne imminente. De l’autre, ils s’abstiennent d’une implication directe, conscients du risque d’embrasement. L’aide reste donc indirecte mais substantielle : renseignements (Five Eyes), soutien logistique (bases régionales, ravitaillement), coordination C4ISR et cybersécurité. Cette posture s’explique par des contraintes internes (opinion publique défavorable à une guerre), des calculs stratégiques (éviter un conflit régional incontrôlable) et des considérations juridiques (illégalité potentielle d’une attaque préventive). Cependant, une aide discrète pourrait s’intensifier dans les semaines à venir : élargissement des capacités de défense, partage de renseignement approfondi, diplomatie d’endiguement pour empêcher l’escalade. Une co-belligérance ouverte demeure improbable, mais pas exclue. Les déclarations récentes de figures comme Donald Trump laissent entrevoir une possible implication future, alimentée par une idéologie messianique et un alignement pro-israélien profond dans certaines élites américaines.
La riposte iranienne est intervenue aux premières heures de l’agression. Les Gardiens de la Révolution islamique affirment avoir ciblé des objectifs stratégiques en Israël. Quelle lecture en faites-vous ?
La riposte iranienne a été rapide, mais mesurée. En ciblant des bases militaires et en évitant les zones civiles, Téhéran a voulu envoyer un double message : il reste capable de frapper, mais ne souhaite pas l’escalade. Cette réponse calibrée vise d’abord la dissuasion, mais elle cherche aussi à maintenir un capital de légitimité, tant en interne que dans le monde musulman. Les Gardiens de la Révolution ont revendiqué des frappes contre des sites sensibles, tout en veillant à ne pas dépasser le seuil qui déclencherait une intervention américaine directe.
Les résultats militaires sont limités, mais l’impact politique est réel : l’Iran montre qu’il ne subit pas sans réagir, tout en évitant une guerre totale. Sur le plan tactique, cette réponse prouve aussi la résilience des infrastructures de projection iraniennes. Enfin, cette stratégie vise à durer : en optant pour l’attrition asymétrique plutôt que l’escalade frontale, l’Iran entend inscrire sa riposte dans le temps long, par des moyens indirects, en mobilisant ses alliés régionaux et en maintenant une pression constante.
Quels sont les moyens militaires iraniens actuels ?
L’Iran dispose d’un arsenal militaire centré sur l’asymétrie et la saturation plutôt que sur une supériorité technologique. En matière de missiles balistiques, le pays aligne plus de 3000 engins, avec des portées variables (jusqu’à 2000 km) et une précision améliorée. Les drones iraniens (Shahed, Mohajer) sont devenus des armes redoutées utilisées en Ukraine et au Moyen-Orient. En mer, la doctrine navale repose sur des tactiques de harcèlement et de blocage (vedettes rapides, mines, missiles antinavires), notamment dans le détroit d’Ormuz. L’Iran a aussi développé une capacité cyberoffensive non négligeable, avec des attaques prouvées contre des infrastructures énergétiques ou hydriques israéliennes. En parallèle, sa profondeur stratégique repose sur un réseau d’alliés : Hezbollah, milices irakiennes, houthis… Cet ensemble permet une action coûteuse pour l’adversaire. L’Iran ne cherche pas la confrontation directe mais la guerre d’usure, dans laquelle il peut exploiter ses avantages dans la durée. C’est ce modèle hybride, mêlant technologie intermédiaire, proxies et guerre informationnelle, qui constitue aujourd’hui le cœur de sa puissance militaire.
L’Iran peut-il recourir à la fermeture du détroit d’Ormuz ou frapper les bases américaines ?
L’Iran dispose, théoriquement, de capacités pour perturber la circulation dans le détroit d’Ormuz et frapper les bases américaines dans le golfe. Sur le plan technique, la marine du corps des Gardiens de la Révolution est structurée pour des missions de harcèlement naval, de minage et de blocage. Le détroit d’Ormuz constitue le point de passage de près de 20% du pétrole mondial : sa fermeture serait un acte à fort impact géoéconomique, mais aussi autodestructeur.
En effet, cela nuirait aux propres exportations de Téhéran et à ses relations avec des partenaires-clés comme la Chine. Les bases militaires américaines dans la région sont à portée des missiles iraniens ou de frappes indirectes via ses alliés (Kataïb Hezbollah, houthis, etc.), ce qui renforce leur vulnérabilité. Cependant, ces cartes sont utilisées avec retenue : toute action directe risquerait de justifier une riposte américaine écrasante et de transformer le conflit limité en guerre régionale. En outre, l’Iran bénéficie actuellement d’un capital de sympathie dans le Sud global, où il est perçu comme victime d’un usage illégal de la force. Entraver le libre passage maritime ou viser directement les troupes américaines ferait perdre à Téhéran cette position de légitimité. La stratégie actuelle reste celle d’une dissuasion active, sans franchissement des seuils critiques, afin de maintenir une image de puissance responsable mais résolue.
Une extension du conflit est-elle envisageable ?
L’extension du conflit est un risque réel, mais encore contenu à ce jour. Le conflit israélo-iranien pourrait s’élargir selon trois scénarios principaux : une implication du Hezbollah (front nord), une perturbation du détroit d’Ormuz ou des frappes cyber-offensives hors région. Toutefois, plusieurs garde-fous demeurent actifs. L’Iran adopte une posture défensive calibrée pour éviter d’enclencher une réaction militaire occidentale massive. La Russie et la Chine appellent ouvertement à la désescalade. Les Etats-Unis, eux-mêmes divisés sur la question, semblent privilégier une aide indirecte. Mais le risque d’erreur de calcul ou de provocation non contrôlée est élevé, dans un climat de surenchère stratégique. Un élargissement pourrait aussi découler d’un changement de posture américain, en cas d’un affaiblissement du pouvoir de dissuasion israélien. Mais si une ligne rouge venait à être franchie, l’escalade serait difficilement contrôlable. Ce scénario fait peser une lourde incertitude sur la sécurité régionale et la stabilité des marchés énergétiques.
Quelles sont les perspectives des négociations américano-iraniennes ?
Avant les frappes israéliennes, les discussions entre l’Iran et les Etats-Unis étaient déjà enlisées. Menées de façon indirecte via Oman ou le Qatar, elles n’avaient débouché sur aucun accord concret. L’attaque israélienne, perçue comme soutenue ou tolérée par Washington, a porté un coup sévère à ces efforts. Téhéran a gelé les canaux diplomatiques en dénonçant une «complicité occidentale» et en accusant les Etats-Unis d’avoir définitivement rompu le cadre de confiance. Dès lors, la reprise des négociations paraît peu probable à court terme. Pourtant, des médiateurs potentiels comme la Chine ou le Qatar pourraient jouer un rôle de relais, si une désescalade militaire est amorcée.
Une éventuelle reprise du dialogue dépendrait d’un signal fort, comme une suspension des opérations israéliennes ou des garanties américaines sur la non-intervention. Mais dans le contexte actuel, dominé par la défiance, le surarmement et la polarisation, les conditions ne sont pas réunies pour un retour à la table des négociations. Le scénario le plus probable est celui d’un gel durable des pourparlers, avec une montée progressive des tensions, sur fond de guerre hybride, jusqu’à ce qu’un facteur exogène vienne forcer les parties à rediscuter (changement de leadership, choc militaire, médiation internationale).
* Docteur en histoire militaire et études de défense. Enseignant-chercheur-formateur

