Gaz de schiste : La lutte qui a changé les habitants d’In Salah

Gaz de schiste : La lutte qui a changé les habitants d’In Salah

El Watan, 29 janvier 2016

Plus d’un an après les manifestations anti-gaz de schiste, les habitants de cette ville du Sahara ne sont plus les mêmes. Rassemblés, ils comptent bien rester des interlocuteurs pour les autorités dans le développement de leur région.

Sous les arcades de la place, les passants et les marchands le saluent. Abdelouahab Messaoudi, 32 ans, jean, veste et chaussures Caterpillar ocres assorties, répond toujours avec un immense sourire. Désormais, tout le monde connaît ce fils d’un employé de l’Algérienne des eaux. Pendant huit mois, il a tenu la kheïma qui servait de QG aux opposants au gaz de schiste sur la place Soumoud.

«Les vieux nous ont dit qu’ils n’avaient jamais vu un mouvement aussi solidaire depuis l’indépendance», raconte-t-il. Fin décembre 2014, lorsque les habitants de la ville découvrent que l’État lance des explorations de gaz de schiste à 16 km de là, ils se serrent les coudes pour se faire entendre. «Des hommes allaient faire les courses, des femmes faisaient la cuisine.

Ce sont les femmes qui ont bloqué l’accès à la daïra», se souvient le jeune homme qui organise à l’époque la prise en charge de plusieurs victimes blessées dans les affrontements avec les forces de l’ordre. «Le gaz de schiste a fédéré et effacé les communautarismes. Nous étions dans un bateau en pleine mer. La coque était trouée. Tout le monde devait participer, sinon tout le monde se noyait», résume Mehdi, 30 ans, aide-cuisinier dans l’une des bases vie d’In Salah.

Méfiance

A la nuit tombée, Abdelouahab retrouve des amis, sous une kheïma. Mohamed, 31 ans, faisait partie des premiers manifestants. Il a été licencié en représailles par GTP comme 64 autres salariés. «Les négociations avec l’entreprise n’ont rien donné. Nous l’avons attaquée en justice», raconte-t-il. Le jeune homme n’a toujours pas retrouvé de travail. «Il y a du travail à In Salah, mais il faut de la maarifa», ajoute Abdelouahab qui, lui aussi, est au chômage. Le tribunal examine toujours une plainte déposée par le P/APC pour destruction d’un parc de la commune. «Les 18 accusés ont participé à la mobilisation. Cette plainte est un règlement de compte», affirme l’un des leaders de la contestation.

A la rentrée universitaire, les autorités ont voulu démolir une petite boutique qui fait face à l’université de Tamanrasset. «Le propriétaire a beaucoup aidé les étudiants qui manifestaient l’année dernière», raconte un habitant. Le jour de la destruction, des dizaines d’étudiants ont bloqué l’avancée des forces de l’ordre et empêché la démolition du magasin. «En guise de remerciements, le propriétaire a organisé une fête dans la cité universitaire», se souvient un jeune protégé du froid par son burnous.

Chèche bleu enroulé autour de la tête, Djamel Addoun, 50 ans, sert le thé. Ce retraité de l’éducation est l’un des photographes de la place Soumoud. «Aujourd’hui, les habitants se tiennent au courant de tout ce qui se passe dans la ville. Ils sont vigilants parce qu’ils ne font plus confiance à l’État», explique-t-il. «A In Salah, le FLN nous disait de voter Bouteflika, on votait.

Pour nous, l’État ne pouvait vouloir que notre bien. Quand les habitants se sont rendu compte que cet État pouvait leur faire du mal, ils ont passé deux mois dehors», explique un ingénieur de la ville. Sous la tente, dans les effluves de khor, jeunes et moins jeunes, évoquent les mois de rassemblement avec nostalgie et fierté : «Nous avions une opinion, nous l’avons exprimée, nous l’avons défendue. On n’aurait jamais pensé y arriver», ajoute l’ingénieur. Aujourd’hui, lors des cérémonies de mariage, on chante encore des chants anti-gaz de schiste.

Trahison

Le matin, le vent froid soulève le sable et fait voler les foulards. Abdelouahab salue un jeune homme fin en survêtement qui conduit un fourgon blanc. Lahcene Nakhou, 28 ans, tient une boutique d’informatique sur l’une des avenues de la ville. Il est le frère d’Ahmed, 32 ans, décédé pendant les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre, asphyxié par les gaz lacrymogènes. Ce fils d’une famille de nobles de la ville s’est senti trahi : «Pendant les affrontements, j’étais avec le commissaire pour apaiser les esprits mais mon frère est mort à cause de leurs bombes lacrymogènes».

Lahcene insiste : «Ils ont traité les manifestants de fils du Mali et de perturbateurs. Ils considèrent qu’à In Salah personne ne comprend rien.» Ces insultes-là, la réponse des autorités, sont toujours une blessure importante pour les habitants. «Les responsables nous ont fait comprendre que pour eux, la citoyenneté ce n’est que de l’encre sur du papier», ajoute Abdelouahab.

Rap

A 200 m de la place Soumoud, le café de la piscine est l’un des lieux de rendez-vous des jeunes de la ville. Il y a du thé, du café, le wifi et la télévision. Abdelouahab y retrouve Adel, rappeur des Desert Boys, un groupe de la ville qui a participé à la contestation. Salarié de In Salah Gaz, diplômé en sécurité environnementale, Adel, 27 ans, est né à In Salah, comme les autres membres du groupe. «Le gaz de schiste est néfaste. Nous devions nous mobiliser sur le terrain et à travers notre musique», dit-il. Desert Boys a donc enregistré un featuring avec Lotfi Double Canon intitulé «Samidoun». Un an plus tard, Adel considère qu’il y a encore des problèmes qui doivent être au cœur de ses chansons. «Il n’y a pas assez de travail, pas assez de lieux pour les jeunes. Nous avons d’autres combats à mener», sourit-il.

Écoute

Les jeunes, c’est le coeur de cible du nouveau wali délégué, Lakhdar Seddas. Ancien chef de daïra de Beni Ounif, cet énarque de 56 ans reçoit les habitants tous les jours : «Nous avons découvert que derrière les manifestations, il y avait des revendications d’ordre social. Il y a une cassure entre les citoyens et les représentants de l’Etat.

L’éloignement de la ville du chef-lieu de la wilaya était l’une des causes principales de cette cassure.» Les habitants apprécient ce nouveau responsable qui fait du travail de proximité sa priorité. «Avant, pour se faire entendre, nous devions attendre la visite du wali depuis Tamanrasset. Cette affaire de gaz de schiste c’est aussi un problème d’écoute : comment ont-ils pu vouloir nous imposer ce projet alors que tout le monde s’y opposait ?», se souvient Abdelouab.

Devant son hôtel fermé par les autorités locales, près du marché, Abdelmalek est ravi de l’évolution : «L’APC n’avait rien fait en quatre ans. Depuis l’arrivée du wali délégué, la route a été améliorée et il y a de l’éclairage public. C’est déjà un signe de changement». Autre symbole, la population raconte en souriant que Lakhdar Seddas fait le plein pour son véhicule à la station-service comme les autres habitants.

Maraîchage

«On sent que l’Etat s’intéresse à cette région mais ce n’est pas la Californie», nuance un cadre. In Salah reste une ville où la vie est éprouvante. La température l’été y atteint 50°C, il y pleut deux jours par an, et l’eau de source qui alimente la ville, trop salée, rend les habitants hypertendus. «Après des mois de contestation, il fallait canaliser l’énergie de la mobilisation. On veut voir l’avenir sous d’autres perspectives que les hydrocarbures. Nous voulons désormais développer une vision basée sur le maraîchage et la plantation d’arbres», explique Hacina Zegzeg l’une des figures de la contestation, qui veut créer avec son mari l’association Smart Sahara.

Sa fille, Djihad, fait des exposés sur le gaz de schiste «pour sensibiliser» et tente d’organiser une opération de plantation d’arbres dans son lycée : «On me dit que se sont des problèmes d’adultes mais nous devons aussi participer au développement de notre ville». Au début du mois de janvier, des habitants de la sortie ouest de la ville ont entendu un grondement sourd. Tout le monde a cru à une explosion de gaz. «On n’a jamais eu aucune information sur les explorations. Aujourd’hui, on a appris à se méfier de tout», explique Hacina.

Personne ne sait si l’exploration est terminée. «L’appareil de forage et tous les travailleurs ont été envoyés à Hassi Messaoud. Il n’y a plus que les maintenanciers et les gendarmes», raconte l’un des employés du site. Sur la place Soumoud, il ne reste comme témoignage de la lutte qu’un slogan écrit en vert sur un mur ocre. Abdelouahab traverse encore cette place ensablée tous les jours : «Nous sommes toujours debout et nous saurons faire face si l’Etat décide de lancer d’autres projets de gaz de schiste».
Beratto Leïla