Jardins potagers contre gaz de schiste

Un an après la révolte citoyenne antigaz de schiste d’In Salah

Jardins potagers contre gaz de schiste

El Watan, 27 janvier 2016

Dans la toute fraîche circonscription administrative d’In Salah, à 1300 km d’Alger, les signes d’un changement radical avec l’In Salah d’avant-décembre 2014 sont visibles à l’œil nu.

Rencontrés sur l’emblématique place Somoud au lendemain d’une lotfia organisée en commémoration du 1er anniversaire de la révolte contre le gaz de schiste, le 2 janvier dernier, de nombreux citoyens viennent encore pour renouer avec l’esprit de cette résistance. Aïcha Benyahia, fonctionnaire, soutient que «ce soulèvement populaire contre un projet nuisible à l’homme et à la nature a opéré un bouleversement total à In Salah». «On reste debout, avec une seule position, une même parole.

Une résistance dans les cœurs, même si le gouvernement pense le contraire», ajoute-t-elle. Un engagement écologique citoyen inédit en Algérie, qui a suscité l’admiration et attiré nombre de citoyens venus d’autres horizons, dont le Dr Zoheir Aït Kaci, psychiatre de la ville, que le mouvement semble avoir extrêmement touché. Au point de se fondre dans la foule en chèche et gandoura pour dire ce besoin de perpétuer «un réel exemple de mouvement social de bonne intelligence, c’était très beau à voir», affirme-t-il. In Salah se souvient, In Salah n’a pas oublié.

Smart Sahara

Sa résistance a évolué en un concept nouveau, le Smart Sahara dont nous parlait Hacina Zegzeg sur les colonnes d’El Watan, le 9 décembre dernier. «In Salah est une ville qui réfléchit, elle ne subit plus, et sa jeunesse a pris son destin en main. Les entreprises liées au secteur des hydrocarbures sont légion, une ville verte, écologique, tournée vers les énergies renouvelables et le développement durable : voilà le défi d’In Salah et nous le relevons sans crainte, car nous recevons des soutiens en matière d’expertise, de formation, de matériel», ajoutait-elle.

La ville verte, nous l’avons retrouvée à Djoualil, El Barka, Iguestene, Foggaret Ezzoua et surtout à In Ghar, au lendemain de la clôture du Salon de dégustation du poisson d’eau douce issu des djennas — ces palmeraies paradisiaques qui contrastent avec le cimetière de palmeraie des années 1990 — organisé fin décembre 2015 simultanément avec un atelier d’initiation à la pisciculture.

Une dizaine de femmes d’In Salah s’en retournaient à leurs djennas, les jardins qui intégreront désormais des bassins d’élevage de tilapia et de poisson-chat. La région est nouvellement acquise à l’aquaculture continentale initiée çà et là à travers le Sahara par le gouvernement depuis une douzaine d’années. In Salah s’assure une production annuelle de quelque 100 t de poissons, a dévoilé Amor Chekhar, le président de la Chambre interwilaya d’aquaculture sise à Ouargla.

Une production qui assure aux familles pionnières un apport protéique supplémentaire. Une intégration agriculture-aquaculture qui connaît beaucoup d’engouement, fait savoir la Chambre d’aquaculture qui compte une centaine d’adhérents du Tidikelt et veut à tout prix garder ce contact naturel, au moment où le ministère a décidé de rattacher In Salah à la Chambre de Béchar. Avec fierté, les producteurs n’ont pas hésité à apprêter leur poisson du désert pour le présenter aux visiteurs du Salon de dégustation, nombreux à venir découvrir le fruit des eaux salées que les habitants d’In Salah voulaient à tout prix préserver du gaz de schiste.

Djennas

A In Ghar, à 60 km de là, Mbirika cultive sa djenna, un jardin potager qui lui assure une autosuffisance familiale en légumes et céréales. Cette année, Noureddine, son voisin agriculteur rentré d’Italie, l’a initiée à la multiplication des plants et aux techniques de la permaculture afin de garder un verger productif pendant 12 mois. Il lui a notamment appris à multiplier les plants de tomates pour en manger et vendre le surplus tout au long de l’année.

Fidèle à la tradition ancestrale qui fait des femmes de cette contrée d’excellentes agricultrices qui ont montré le chemin à la nouvelle génération, Mbirika évoque le rêve d’aller loin avec sa djenna sur le chemin d’une agriculture moderne et maîtrisée. Elle fait partie de ces authentiques fellahas du Tidikelt qui, les premières, se sont positionnées pour la préservation du sol et de l’eau l’année dernière, et qui perpétuent la vie des jardins potagers ancestraux de la plaine féconde d’In Ghar et aspirent à une autosuffisance réelle.

Houria Alioua


Abdelkader Bouqlila. Fellah de Taghbara, à In Ghar

«J’ai beau être fonctionnaire, l’appel de la terre est plus fort»

Cadre administratif, Abdelkader Bouqlila n’en est pas moins un agriculteur convaincu qui obéit à cette logique d’autosuffisance agricole qui submerge la région d’In Salah et ses environs. Il nous en parle.

– Il fait sombre. Vous travaillez autant tous les jours ?

Oui, après les heures de travail et le week-end, je me donne à fond dans ma djenna. C’est ma raison de vivre. J’en avais assez de dépenser la majeure partie de mon salaire au souk, alors j’ai repris le jardin de mon père. Mais vu le manque d’eau dans l’ancienne palmeraie, seuls les palmiers subsistent pour le moment.

Les foggaras ont été restaurées avec l’aide de l’Etat, mais le projet s’est arrêté au mauvais moment, la palmeraie d’In Ghar se meurt parce que les seguias n’ont pas encore été réhabilitées. Alors, j’ai dû partir ailleurs pour lancer mes jardins potagers. La subdivision d’agriculture m’a octroyé 2,5 ha dans le cadre du renouveau agricole, c’est aussi le mien, car j’ai 58 ans et je savais depuis toujours que malgré une carrière dans l’administration, je reviendrai à la terre.

– Parlez-nous de vos objectifs, nourrir votre famille, vendre votre production ?

Fellah de père en fils, j’ai beau être fonctionnaire, l’appel de la terre est plus fort. Au départ, j’ai planté 200 palmiers et construit un grand bassin d’eau avec les 85 millions de centimes du soutien agricole. Cela m’a permis de commencer des cultures intercalaires à l’ancienne. J’avais mes carottes, mes navets, mes betteraves, mes oignons, mes épinards et mes tomates.

Je faisais aussi des condiments et des herbes aromatiques. J’ai même essayé le blé qui a très bien marché. Avec le temps, j’ai pris goût à ce travail et je me suis lancé dans la plasticulture que l’Etat m’a gracieusement donnée. Voyez ce que ça m’a permis de faire. Salade, courgettes, aubergines, tomates et encore je ne maîtrise pas l’itinéraire technique mais même en tant que débutant, cette terre a été généreuse avec moi. Résultat, je m’autosuffis depuis deux ans et cette année je pourrais aller au marché vendre ma production.

– La terre de Taghbara que l’on dit très féconde vous va bien alors ? Comment appréhendez-vous l’avenir ?

La région est agricole par excellence et depuis toujours, mais notre génération s’en est détournée vu la faiblesse des moyens et l’espoir de changer sa condition grâce à un salaire fixe. Pour ma part, j’ai tiré la leçon et je vois que beaucoup commencent à le faire. Je pense que les autres suivront, car la réussite de ces jardins potagers est au rendez-vous.

Mon exemple n’est pas unique, il y a même une complémentarité. Pour la tomate par exemple, nous ramenons une partie des plants de l’institut d’Adrar, elle réussit pas mal. Mais depuis deux ans, Hibbi, un autre agriculteur très féru de techniques, développe pour nous une variété locale d’In Ghar, appelée «zahra». Il nous la cède pour la modique somme de 5 DA le plant. Il nous aide beaucoup et grâce à lui, j’ai pu planter 350 arbustes de tomate pour la saison.
Houria Alioua