Mohamed Said Beghoul : « La fracturation au fluoropropane ne sera jamais une alternative à la fracturation hydraulique »

Mohamed Said Beghoul : « La fracturation au fluoropropane ne sera jamais une alternative à la fracturation hydraulique »

El Watan, 20 avril 2015

Dans cet entretien accordé à elwatan.com, Dr Mohamed Said Beghoul, expert dans le domaine des énergies, et qui a longtemps travaillé dans l’amont pétrolier, indique que « la technique de fracturation au fluoropropane est surtout au stade de spéculation ».

C’est quoi au juste le procédé de la fracturation au fluoropropane ?

C’est une technique qui se veut une alternative à la fracturation hydraulique. Elle est supposée offrir l’avantage de ne pas utiliser l’eau et les produits chimiques. C’est une technique développée depuis 2009 par une compagnie canadienne (GasFrac) dans le but de pallier aux risques connus à la fracturation hydraulique.

Les premiers essais consistaient à injecter, sous haute pression, du propane (C3H8) liquéfié, sous forme de gel, mélangé à du sable pour maintenir ouvertes les fissures induites.

Le propane se mêlera au méthane à produire, mais les deux gaz seront séparés en surface. Pour des raisons de sécurité, le propane étant inflammable et explosif, le procédé a ensuite évolué, en 2013, en fluoropropane (C3HF7), un gaz non inflammable, dérivé du propane, où sept atomes d’hydrogène sont remplacés par ceux du fluore (c’est l’heptafluoropropane ou NFP- « Non Flammable Propane »).

Ainsi, ce procédé qui n’utilise ni eau ni additifs toxiques permet de récupérer la quasi totalité du fluide de fracturation sous forme gazeuse et peut être réutilisé.

Financièrement parlant, combien coûte la fracturation au fluoropropane ?

Pour l’heure, il n’y a pas eu encore d’essais à grande échelle pour parler de la rentabilité de ce procédé, mais se basant sur la logistique et les ressources à mettre en place, les faisabilités financières et techniques semblent déjà mises en doute.

La fabrication du propane demande beaucoup d’eau et certaines sources situent à 10 euros le mètre cube de fluoropropane, voire le litre, selon d’autres sources qui se basent sur la rareté et la complexité du produit sans compter le coût de son recyclage. La logistique aurait également son impact sur le coût de l’opération, sachant que pour effectuer une seule opération de fracturation sur un drain horizontal de 1000m, il faut au moins 24000 m3 de produit, ce qui mobilise jusqu’à un millier de camions citernes de capacité classique de 15 à 30m3. Que dire pour des puits nécessitant 5 à 10 cycles de fracturation !

Et sur le plan environnemental, quels sont les risques ?

La manipulation, le transport et le stockage des grandes quantités de propane restent très dangereux pour le personnel. Des fuites de propane ont déjà causé des explosions en 2011 sur des sites de la compagnie GasFrac, provoquant des dégâts matériels et des blessures sur les travailleurs.

Sur le plan environnemental, et selon les experts de l’ONU, le potentiel de réchauffement global est estimé à environ 3500 fois celui du CO2.

C’est une technique encore au stade de recherche et développement, mais surtout de spéculation, et beaucoup d’experts pensent que la fracturation au fluoropropane ne sera jamais une alternative à la fracturation hydraulique, ni pour aujourd’hui ni pour demain. A titre indicatif, le Directeur général de Total Shale Gas Europe est lui-même peu convaincu par ce procédé et se montre réticent face à sa complexité. Il déclare que le groupe français Total n’est pas prêt à promouvoir cette technique en Europe.

Pouvez-vous nous citer quelques contraintes de faisabilité ?

Oui, on peut énumérer les contraintes de transport et de stockage de grandes quantités de propane inflammable. Le  »fluoropropane » est une option encore expérimentale et non testée sur le terrain. La production du « fluoropropane » est extrêmement onéreuse ce qui la rend non rentable. C’est d’autre part un fort potentiel de gaz à effet de serre.

En Europe, pour laquelle ce brevet est surtout destiné, son utilisation se heurterait aux engagements de l’Union européenne (UE) qui prévoit de réduire l’usage de gaz fluorés de 80% d’ici 2030. Les molécules du gaz fluoropropane sont de taille plus petites par rapport à celles de l’eau, ce qui facilite leur mobilité à travers les espaces annulaires du puits et augmente le risque de la contamination des nappes phréatiques. En plus, le fluorure d’hydrogène, appelé acide fluorhydrique anhydre, est classé très toxique et corrosif pour les tubages.

La fracturation au fluoropropane semble être une technique qui ne va exister que sur papier.
Propos recueillis par Mehdi Bsikri