L’UNRWA contre-attaque : «Nos employés nous ont rapporté des choses atroces subies au cours de leur détention»

Mustapha Benfodil, El Watan, 6 mars 2024

L’UNRWA accuse, entre autres, Israël d’avoir forcé ses employés à faire «de faux aveux» sur des liens supposés avec Hamas et avec les attaques du 7 octobre. «Ces aveux forcés, obtenus sous la torture, sont utilisés par les autorités israéliennes pour diffuser des informations erronées, dans le cadre des tentatives de démantèlement de l’UNRWA», révèle l’Agence onusienne pour les réfugiés palestiniens.

Après avoir longtemps subi les attaques de l’entité sioniste, l’accusant de faire le jeu de la résistance palestinienne et appelant à son démantèlement, l’UNRWA riposte en accusant Israël d’infliger des sévices corporels «à des centaines de prisonniers» palestiniens.

Il est question précisément ici de détenus palestiniens libérés au point de passage de Kerem Shalom où l’Unrwa possède une antenne, et ces prisonniers ont témoigné à l’agence avoir subi des traitements dégradants et des actes de torture caractérisés.

Dans un communiqué rendu public, avant-hier, l’Agence onusienne pour les réfugiés palestiniens affirme, en effet, avoir recueilli de nombreux témoignages de la part de ces prisonniers remis en liberté et qui attestent unanimement de ces sévices. «Nous avons vu ces gens revenir de détention, certains après quelques semaines, d’autres après quelques mois.

Et la plupart d’entre eux étaient complètement traumatisés par le calvaire qu’ils avaient vécu», affirme Philippe Lazzarini, commissaire général de l’Unrwa. Outre les violences infligées aux prisonniers palestiniens, l’Agence onusienne accuse Israël d’avoir pratiqué la torture sur plusieurs de ses employés. «Nos employés nous ont rapporté des choses atroces qu’ils ont subies lors de leur détention et de leur interrogatoire par les autorités israéliennes.

Des actes de torture, de mauvais traitements, des abus et de l’exploitation sexuelle», révèle l’Unrwa. L’agence accuse, en outre, les autorités israéliennes d’avoir forcé ses employés à faire «de faux aveux» sur de supposés liens avec le Hamas et avec les attaques du 7 octobre.

«Ces aveux forcés, obtenus sous la torture, sont utilisés par les autorités israéliennes pour diffuser des informations erronées sur l’agence, dans le cadre des tentatives de démantèlement de l’UNRWA», fait savoir l’organisation dirigée par Philippe Lazzarini.

L’émouvant plaidoyer de Lazzarini devant l’ONU

Le New York Times a assuré, de son côté, que l’Unrwa a documenté dans un rapport des centaines de cas d’abus infligés aux Palestiniens détenus à Ghaza depuis le 7 octobre. Ce rapport comprend les témoignages d’une centaine parmi les 1002 détenus remis en liberté à la mi-février.

Le document précise que quelque 3000 Palestiniens de la bande de Ghaza croupissent toujours dans les geôles de l’entité sioniste sans aucune assistance juridique. Dans les récits recueillis par l’Unrwa, plusieurs détenus palestiniens affirment avoir été «battus, déshabillés, soumis à des abus sexuels et privés d’accès à des avocats et à des médecins pendant plus d’un mois».

Certains disent avoir été «battus sur des plaies ouvertes et attaqués par des chiens». Par ailleurs, l’Unrwa était, avant-hier, au cœur des discussions au sein de l’Assemblée générale des Nations unies. A cette occasion, Philippe Lazzarini a présenté un exposé dans lequel il a dressé un topo effrayant de la situation humanitaire à Ghaza.

Il a évoqué le gros travail accompli par l’Unrwapuis il a abordé la crise que traverse l’agence depuis le 18 janvier lorsque les autorités israéliennes ont accusé l’organisation onusienne d’employer des militants du Hamas. «Je suis ici aujourd’hui parce que l’Unrwa, l’Agence des Nations unies pour les réfugiés de Palestine, est à un point de rupture.

75 ans après sa création par cette Assemblée en tant qu’entité temporaire des Nations unies, en attendant une solution politique juste à la question de Palestine, la capacité de l’Agence à remplir son mandat est sérieusement menacée», a prévenu d’emblée le chef de l’Unrwa, d’après le texte de son intervention publié par l’Agence onusienne.

A propos de la situation humanitaire à Ghaza, il déclare : «Il est impossible de décrire de manière adéquate les souffrances à Ghaza. Les médecins amputent les membres des enfants blessés sans anesthésie. La faim est partout. Une famine provoquée par l’homme se profile. Plus de 100 personnes ont été tuées, il y a quelques jours, alors qu’elles cherchaient désespérément de la nourriture.

Des bébés – âgés de quelques mois seulement – ​​meurent de malnutrition et de déshydratation. Je frémis en pensant à ce qui sera encore révélé sur les horreurs qui ont eu lieu dans cette étroite bande de terre. Quel est le sort d’environ 300 000 Ghazaouis isolés dans le Nord, privés d’approvisionnement humanitaire ? Combien de personnes restent ensevelies sous les décombres dans la bande de Ghaza ? Qu’adviendra-t-il des quelque 17 000 enfants orphelins, abandonnés dans un endroit de plus en plus chaotique et dangereux ?»

Faisant la genèse de ce qu’il convient désormais d’appeler «l’Affaire Unrwa», Lazzarini s’est dit surpris par la célérité avec laquelle plusieurs pays donateurs ont décidé de couper les vivres à l’agence : «Malgré le caractère infondé des allégations (israéliennes, ndlr), 16 pays ont suspendu leur financement, pour un montant total de 450 millions de dollars.

L’Unrwa n’a pas la capacité d’absorber les chocs financiers, surtout qu’une guerre fait rage à Ghaza». Il insiste sur le fait que l’Unrwa «constitue l’épine dorsale de l’aide humanitaire à Ghaza» et «une bouée de sauvetage pour les réfugiés palestiniens dans toute la région». «Mais pour combien de temps ?», se demande-t-il ?

Pour lui, l’Unrwa fait l’objet d’une campagne «délibérée» de désinformation pour la punir, en somme, de son aide aux Palestiniens. «L’UNRWA fait face à une campagne délibérée et concertée visant à saper ses opérations et à y mettre un terme. Une partie de cette campagne consiste à inonder les donateurs de fausses informations destinées à susciter la méfiance et à ternir la réputation de l’Agence. Plus flagrant encore, le Premier ministre israélien déclare ouvertement que l’Unrwa ne fera pas partie du Ghaza d’après-guerre.

La mise en œuvre de ce plan est déjà en cours avec la destruction de nos infrastructures dans toute la bande de Ghaza». Et d’alerter : «Permettez-moi de souligner les enjeux si aucune mesure significative n’est prise pour corriger la voie désastreuse dans laquelle nous nous trouvons. À court terme, toute la réponse humanitaire à Ghaza s’effondrera. (…) Ce faisant, nous sacrifierons une génération entière d’enfants, semant ainsi les graines de la haine, du ressentiment et de futurs conflits».

Plusieurs enfants meurent de malnutrition

Le dernier bilan diffusé, hier, par le ministère de la Santé dans la bande de Ghaza fait état de 30 631 morts et 72 043 blessés en 151 jours de massacres. La même source précise que 97 morts ont été enregistrés en 24 heures, entre lundi soir et mardi matin. Et alors que la population civile est exposée à une famine féroce, une nouvelle opération de «largage humanitaire» a été menée hier par les Etats-Unis.

Des avions-cargos américains ont largué, en effet, hier, plus de 36000 repas sur Ghaza lors d’une opération conjointe avec la Jordanie, a indiqué l’armée américaine dans un communiqué. «Nous continuons de planifier des missions de livraison d’aide», a précisé le Commandement militaire américain pour le Moyen-Orient.

Cette opération intervient après celle de samedi dernier où trois avions-cargos américains ont largué par parachute 66 colis d’aide humanitaire représentant 38 000 repas. Une porte-parole du Pentagone, Sabrina Singh, a indiqué, en outre, hier qu’entre 30 et 120 camions par jour avaient acheminé de l’aide à Ghaza la semaine dernière, rapporte l’AFP.

L’ONU a pressé, pour sa part, la communauté internationale à «inonder» Ghaza d’aide humanitaire. «Les enfants qui commencent à mourir de faim (…) cela devrait être une alarme pas comme les autres», a averti hier Jens Laerke, porte-parole du bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), cité par l’AFP.

Des médecins de l’hôpital Kamal Adwan, au nord de la bande de Ghaza, ont affirmé qu’«au moins 10 enfants sont morts de faim» au sein de leur établissement. Le ministère de la Santé de Ghaza a indiqué, de son côté, que la mortalité infantile pour cause de malnutrition et de déshydratation enregistrée dans ce même hôpital était passée à 15 décès, ajoutant que la vie de six nourrissons était en danger.