Après Alger, Suez en passe d’exploiter l’eau de l’Algérois

Après Alger, Suez en passe d’exploiter l’eau de l’Algérois

Aïssa Bousboula , Maghreb Emergent, 16 Janvier 2012

En 2006 Suez est arrivée dans l’exploitation de l’eau d’Alger pour la sortir d’une situation critique. Depuis l’expérience, jugée comme un succès, par le ministre des ressources en Eau, s’incruste dans la durée. Et s’étend dans l’Algérois. « Logique », estiment les spécialistes. Sauf que le transfert de savoir-faire vers l’Algérienne des Eaux (ADE) s’éloigne. Et avec lui pointe le risque d’une dépendance de longue durée à l’égard du grand opérateur français de l’eau. Un scénario qui ne semble pas gêner Abdelmalek Sellal.

Les cadres de Suez sont en passe de prendre le contrôle de toute l’eau potable de l’Algérois. Après la reconduction du contrat de gestion de l’eau à Alger, Tipaza a été transférée à son tour à la SEAAL (Société des Eaux et de l’Assainissement d’Alger), gérée par les experts de Suez, alors que les négociations se poursuivent concernant Blida. A Alger, le contrat, arrivé à expiration l’an dernier, a été renouvelé sans problème. Officiellement, un audit a été mené pour évaluer le travail accompli par les cadres de Suez en contrepartie des 120 millions de d’euros, montant initial du contrat signé cinq plus tôt avec le géant français de l’eau et de l’assainissement. Toutefois, l’entreprise qui a été chargée de l’audit, sous tutelle du ministère des ressources en eau, est dirigée par un ancien de l’ADE. Son travail était « une simple formalité », estime un ancien cadre de l’ADE. Le ministre des ressources en eau, Abdelmalek Sellal, était satisfait du travail accompli par SEAAL, et l’a exprimé publiquement, à la différence des entreprises qui devaient prendre en charge Constantine et Annaba. De manière globale, Alger est alimentée en eau en H24, ce qui constituait l’objectif central du contrat. Des améliorations ont été apportées dans différents domaines. Pourquoi prolonger le contrat alors ? Pour « pérenniser le H24 », d’une part, et pour « organiser le transfert de la gestion » aux cadres algériens, d’autre part, dit-on à SEAAL.

Cette appréciation ne fait pas l’unanimité à l’ADE. L’arrivée des spécialistes de Suez – ils sont actuellement dix sept- a totalement démobilisé les anciens de l’ADE. Le personnel envoyé par Suez traite directement avec les autorités politiques et administratives, créant une situation perverse : les cadres algériens ne savent pas s’ils ont leur mot à dire, si la tutelle va tolérer une éventuelle intervention de leur part. Ils se font donc tout petits, laissant les choses se faire sans eux.

SEAAL à Tipaza pour gérer l’abondance d’eau

Les travailleurs ont de leur côté avalé la pilule, en contrepartie de larges compensations. En premier lieu, un recrutement massif et, reconnait un cadre de l’ADE, inutile. SEAAL comptait 3.000 travailleurs à la signature du premier contrat, ce qui signifiait un sureffectif important. Elle en compte 4400 aujourd’hui. D’autre part, le savoir-faire de Suez, largement reconnu, n’est pas la seule cause de son succès à Alger. Depuis l’avènement de Suez, l’eau est disponible en quantité suffisante pour alimenter Alger. En 2006, année où les cadres de Suez ont débarqué, Alger disposait de 600.000 mètres cube d’eau par jour, ce qui, avec une gestion parfaite, assurait moins de 200 mètres cube par jour et par habitant. Grâce à l’apport du barrage de Taksebt (plus de 200.000 m3), de la station de dessalement du Hamma (200.000 m3) et celle de Doauouda (200.000 m3), elle dispose désormais de plus d’un million de mètres cube. Alger détient même un surplus, actuellement mis à la disposition de Blida. Tipaza, de son côté, a été transférée à la SEAAL depuis le début de ce mois. Curieusement, le transfert a eu lieu avec la mise en exploitation de la station de dessalement de Douaouda, qui permet de mettre fin à la situation de pénurie que connaissait la région limitrophe d’Alger. Une autre station de dessalement, à l’ouest de Cherchell, et un barrage, près de Damous, vont bientôt offrir des ressources qui assurent à la wilaya de Tipaza d’abondantes ressources en eau.

Suez de solution transitoire à recours incontournable

Blida, ville la plus affectée par les pénuries d’eau dans le centre du pays, n’a obtenu, pour l’heure, que 40.000 mètres cube/jour à partir du surplus d’Alger. Une quantité qui permet d’échapper à la catastrophe, mais qui ne règle pas pour autant le problème. « Est-ce pour cette raison que le contrat pour sa prise en charge par les cadres de Suez n’a pas été signé ? », se demande un cadre de l’ADE, qui ne va toutefois pas jusqu’à répondre par l’affirmative. Quand Blida sera intégrée à SEAAL, c’est donc toute l’eau potable de la région d’Alger qui sera gérée par les cadres de SUEZ, avec plus de quatre millions d’habitants. « C’est logique », estime un spécialiste. « Cette région est dans le même bassin hydrographique, elle a des ressources qui gagnent à être gérées en cohérence », dit-il. Cette situation n’est pas inquiétante en soi. Elle se révèle inquiétante quand on voit la tendance : Suez devait prendre Alger pour une période intermédiaire, pour dépasser la crise et mettre en place les instruments d’une gestion algérienne moderne. Mais ce qui se passe est totalement à l’opposé. Suez s’incruste, s’installe en partenaire indispensable après l’échec des autres entreprises à Constantine et Annaba, et devient incontournable : aucune alternative algérienne n’apparait à l’horizon. De la à penser que cela est souhaité…