La gestion des ressources hydriques en question

Ambitieux programmes agricoles dans le sud algérien

La gestion des ressources hydriques en question

El Watan, 3 avril 2017

Les annonces portant sur les mégaprojets prévus au Sud du pays remettent sur le tapis le débat sur la gestion des ressources hydriques dans une période où les besoins en ressources en eau sont de plus en plus importants et où l’impact du dérèglement climatique se fait de plus en plus ressentir, notamment au Sud. Une région qui contribue fortement à l’amélioration de la production agricole nationale (par exemple, 40% des besoins en pomme de terre proviennent d’El Oued), mais qui risque de connaître une diminution drastique de ses ressources en eaux souterraines.

Investissements américains agricoles en Algérie
Entrée en production de la ferme d’El Bayadh dès mai prochain

La volonté du gouvernement de se tourner vers les grandes concessions agricoles dans les régions du Sud et des Hauts-plateaux se confirme de plus en plus à la lumière de la multiplication des orientations dans ce cadre.

Samedi dernier, lors de sa visite d’inspection à Ouargla, le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, a justement appelé l’administration locale à faciliter l’accès au foncier agricole et à lever les contraintes bureaucratiques, annonçant dans le même sillage d’importantes décisions dans un avenir proche au profit des agriculteurs du Sud, appelés pour leur part à arrêter une stratégie orientée vers l’exportation. Ainsi, parallèlement aux mesures portant sur la restriction des importations, le cap est mis sur l’agriculture saharienne pour booster la production et orienter le surplus vers le marché extérieur.

Certains projets commencent déjà à apporter leurs fruits. C’est le cas, à titre illustratif, du projet algéro-américain d’élevage de vaches laitières et de productions céréalière et fourragère à El Bayadh qui a fait couler beaucoup d’encre ces dernières semaines et qui entrera en production dès mai prochain avec l’arrivée des premières récoltes pour la première phase de cet investissement qui s’étale sur 5 000 hectares.

Réalisation en sept phases

Selon Ismaël Chikhoune, président du conseil d’affaires algéro-américains, pour la période mars-avril, il y a eu le placement de sept pivots d’irrigation dont cinq pour la pomme de terre avec une production prévue de l’ordre de 22 500 tonnes. Pour le maïs (un pivot), la production attendue est de 900 tonnes contre 400 tonnes pour la luzerne (1pivot).

Dans une deuxième phase, programmée pour septembre 2018, il est prévu selon la même source l’installation de seize pivots, dont huit pour la pomme de terre, trois pour le blé dur, deux pour l’orge, deux pour le maïs et enfin un pour la luzerne. La réalisation des investissements est programmée sur une période de sept ans à compter de 2016 avec une phase par an, selon le business plan du projet, dont une copie est en notre possession.

D’ici 2023, 18 525 hectares seront mis en valeur (720 ha en 2017 et 1440 en 2016) alors que l’acquisition des génisses pleines est prévue dès 2020 avec un nombre 1800 et 3250 en 2021. Des étapes arrêtées conformément aux discussions entre les deux parties suite à l’accord signé le 8 novembre 2015 entre le groupe privé Lacheb et le consortium international Agriculture group (AIAG) pour un investissement qui avoisinerait les 100 millions de dollars et qui permettrait la création d’environ 3000 emplois.

A ce projet s’ajoute celui prévu avec l’entreprise Tifralait. Fin janvier dernier, un protocole d’accord portant sur un investissement de 250 à 300 millions de dollars avait été signé entre le groupe laitier algérien privé Tifralait et le même partenaire du groupe Lacheb, en l’occurrence AIAG. Il est prévu la création d’une joint-venture pour la réalisation d’un méga-projet agricole dans la wilaya d’Adrar s’étendant sur une superficie totale de 25 000 hectares.

Tout comme le premier, ce projet, touche plusieurs filières agricoles, essentiellement la pomme de terre, les engrais, les céréales, l’élevage de bovins laitiers, les aliments de bétail, le maïs et le soja. Auparavant, fin mai 2015, l’Algérie avait signé six protocoles d’accord avec des entreprises agricoles américaines.

C’était à l’occasion d’un forum algéro-américain consacré à l’agriculture. Le premier protocole d’accord avait été conclu entre la Société de gestion des participations de l’Etat-Développement agricole (SGP-SGDA), la Société des productions animales (SGP-PRODA), la société américaine Useed, et la Commission agricole algéro-américaine. Il a trait à la création d’une société spécialisée dans le domaine de la pomme de terre de semences et de consommation, ainsi que de la transformation.

Intérêt grandissant

Un partenariat public-privé avait également été lancé entre les groupes algérien Sahraoui et américain Vertical Farms dans l’objectif d’augmenter la capacité de production du secteur laitier. Pour sa part, la Chambre de l’agriculture d’El Oued, et une association américaine de producteurs ont opté pour la «production de semence de pomme de terre et les productions fourragères». Ce sont autant de projets qui illustrent l’intérêt américain pour l’investissement agricole dans le Sud algérien. Il reste maintenant à attendre les résultats de tels engagements. Des engagements auxquels s’ajouteront d’autres. Une mission d’hommes d’affaires américains est attendue en octobre prochain en Algérie. La part belle sera justement donnée à l’agriculture aux côtés de l’énergie, la construction et la santé.
Sami Methni


Avec la raréfaction des ressources hydriques dans l’agriculture

Asseoir les bases d’une gestion durable des eaux souterraines

Les annonces portant sur les mégaprojets prévus au Sud du pays remettent sur le tapis le débat sur la gestion des ressources hydriques dans une période où les besoins en ressources en eau sont de plus en plus importants et où l’impact du dérèglement climatique se fait de plus en plus ressentir, notamment au Sud.

Une région qui contribue fortement à l’amélioration de la production agricole nationale (par exemple, 40% des besoins en pomme de terre proviennent d’El Oued), mais qui risque de connaître une diminution drastique de ses ressources en eaux souterraines. Certes, ces dernières sont beaucoup plus importantes par rapport au Nord du pays, mais l’augmentation prévisible de la superficie des terres irriguées en Algérie avec tous les projets en perspective pose justement cette problématique de préservation des eaux souterraines.

Car ces réserves ne sont cependant que très peu renouvelables. Selon certaines études, les signes d’épuisement (en raison de la surexploitation) se font déjà ressentir dans certaines régions des Hauts-Plateaux avec la succession des épisodes de sécheresse et de pénurie d’eau. Mais aussi en l’absence d’un système de gestion efficient, comme le montre la multiplication des puits et forages sans étude d’impact à long terme. «La surexploitation des eaux souterraines par la prolifération des forages entraîne le tarissement de la plupart des foggaras de la région», a d’ailleurs conclu dans ce cadre une étude de l’Observatoire et du Sahel sur la valorisation de l’eau dans une étude menée en 2014 en Algérie, en Tunisie et en Libye auprès de 3000 agriculteurs ayant recours à l’irrigation dont 2130 en Algérie dans quatre zones (Biskra, El Oued, Ouargla, Adrar). Une situation qui risque d’avoir de lourdes conséquences sur la phœniciculture puisque ces foggaras servent essentiellement à irriguer les palmiers et les cultures vivrières associées (arboriculture, fourrages, céréales, maraîchage). Cela pour dire que le recours excessif aux eaux souterraines pour l’irrigation avec la multiplication des projets pose question. Ce qui suscite des interrogations sur l’option de l’agriculture saharienne (en l’absence de stratégie) pour laquelle plaident les pouvoirs publics depuis quelques années.

Car il s’agit avant tout, comme le souligne l’organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), de promouvoir une agriculture durable en prenant en considération la problématique de la pénurie d’eau, principal défi affectant la production agricole dans la région Moyen-Orient – Afrique du Nord (MENA). La première édition de l’aperçu régional de l’insécurité alimentaire dans la région MENA, publié la semaine dernière, souligne en effet – en se basant sur les données collectées dans le cadre de l’Initiative régionale de la FAO sur la raréfaction des ressources en eau dans la région -, la nécessité de développer et de mettre en œuvre des stratégies favorisant une gestion durable des ressources en eau. Et ce, de façon à s’adapter aux effets du changement climatique dans le domaine de l’eau et de l’agriculture. Mais surtout de renforcer la productivité de l’eau à usage agricole dans cette région. La FAO a d’ailleurs plaidé dans ce cadre pour une gestion durable des eaux souterraines. Un chapitre où tout est à faire en Algérie.

Chiffres-clés :

1 million d’hectares de terres à mettre en valeur dans le Sud et les Hauts-Plateaux d’ici 2019

600 000 hectares représentent les surfaces agricoles irriguées par des systèmes économes en eau en 2016

7 milliards m3 est le volume d’eau mobilisée pour le secteur agricole à fin janvier 2017

75000 est le nombre de puits destinés à l’irrigation

22500 tonnes de pomme de terre est la production prévue dans la première phase du projet d’El Bayadh avec les Américains

Samira Imadalou


Slimane Bedrani. Professeur à l’école nationale supérieure d’agronomie (ENSA)

«La prudence dans l’exploitation de l’eau au Sahara doit être de mise»

Avec les annonces portant sur les projets en partenariat dans l’agriculture, peut-on parler d’engouement des étrangers pour le secteur en Algérie ?

On ne peut pas parler «d’engouement» des étrangers pour l’agriculture algérienne. Le terme est, en effet, trop fort quand on fait le bilan de ce qui existe en ce domaine. Pour le moment, on ne connaît que trois cas : celui de promoteurs algériens aidés par des Espagnols dans la région d’Adrar (qui a échoué et a été arrêté en 2007 1 ), celui de la société publique AGRAL relevant de la Société de gestion des participations de l’Etat Développement agricole (Sgp/Sgda) qui prévoit de réaliser avec la société espagnole d’engineering de projets LIC une exploitation d’une superficie de 150 hectares à M’sif (wilaya de M’sila) pour la culture intensive d’oliviers et celui – en projet – prévu par Tifralait et Lacheb avec des «investisseurs» américains sur une superficie de 25 000 ha à Adrar et El Bayadh. Aucune information n’a encore été donnée par le ministère de l’Agriculture quant aux résultats de l’appel d’offres qu’il a lancé aux investisseurs étrangers pour la prise en charge de 28 fermes pilotes (propriétés de l’Etat).

Quel avenir pour les grandes exploitations agricoles en Algérie ?

Le modèle californien de mégafermes ne peut pas être reproduit tel quel en Algérie parce que l’environnement de ces mégafermes en Algérie est radicalement différent de celui de la Californie. La «greffe» ne prendra certainement pas parce que le milieu ne peut pas lui fournir tout ce qui lui est nécessaire pour se réaliser pleinement (environnement administratif, technologique, économique et social). L’une des contraintes majeures que rencontreront les mégafermes dans le Sahara est celle de la main-d’œuvre, qu’elle soit banale ou qualifiée. Faut-il rappeler que les agriculteurs se plaignent constamment depuis quelques années de la pénurie d’ouvriers agricoles ?
Que ce soit sur le plan agronomique ou économique, les mégafermes sahariennes trouveront d’énormes obstacles à leur rentabilisation.

L’expert Ferhat Aït Ali en a apporté des éléments de preuve à propos du projet Tifralait avec les Américains (cf. Maghreb Emergent du 12-2-2017). En tout état de cause, le gouvernement – avant de donner son feu vert – a tout intérêt à mener une étude fine (et indépendante) de tout projet de ce genre pour en identifier les avantages et les inconvénients (particulièrement en termes d’utilisation raisonnée de l’eau d’irrigation et en termes de balance-devises).

Quelles sont les conditions à assurer pour développer l’agriculture saharienne ?

Certes, l’agriculture saharienne devra se développer, y compris avec des étrangers associés à des investisseurs algériens si besoin est, mais sous des conditions impératives. Les exploitations agricoles doivent systématiquement :

• utiliser les dernières techniques d’irrigation économes en eau ;
• présenter une balance devises favorable à l’Algérie ;
• produire dans une proportion raisonnable des produits agricoles jugés stratégiques par le pays.

Auparavant, il serait urgent que les spécialistes des eaux souterraines, les agronomes et les économistes déterminent pour chaque zone saharienne les quantités optimales à prélever chaque année en tenant compte du renouvellement des nappes (qui est peut-être faible, mais qui existe néanmoins) et du coût de la mobilisation (profondeur des forages et traitement des eaux chaudes et chargées). Il faut répondre à la question : jusqu’où pouvons-nous vider les nappes «fossiles» pour préserver les droits des générations futures au cours des trois prochains siècles ?

En attendant, la prudence dans l’exploitation de l’eau au Sahara doit être de mise. Il n’y a pas urgence à développer beaucoup plus l’agriculture saharienne. En effet, il vaut mieux exploiter les réserves de productivité existant dans le Nord du pays (on a des rendements moyens trop faibles par rapport à ce qui peut être techniquement et économiquement faisable) : ce sera moins coûteux en termes de devises et sans conséquences pour la préservation des ressources en eau des nappes fossiles sahariennes.

L’irrigation d’appoint (puisque la pluie pourvoit – souvent en grande partie – aux besoins des plantes) dans le Nord du pays pratiquée de façon économe permettra de diminuer significativement – et surtout de façon plus sûre – la dépendance alimentaire que ce soit en matière de céréales, de lait, de viande, voire d’oléagineux.

1 Tayeb Otmane et Yaël Kouzmine, Bilan spatialisé de la mise en valeur agricole au Sahara algérien, Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Espace, Société, Territoire, document 632, mis en ligne le 19 février 2013, consulté le 30 mars 2017.

URL : http://cybergeo.revues.org/25732 ; DOI : 10.4000/cybergeo.25732

Samira Imadalou