Usine de dessalement de l’eau de mer d’El Hamma (Alger)

Usine de dessalement de l’eau de mer d’El Hamma (Alger)

Un projet qui divise les spécialistes

El Watan, 23 février 2008

Fini le stress hydrique pour les Algérois ! D’une distribution perturbée un jour sur trois, la capitale et ses banlieues seront alimentées tous les jours et toute la journée, et ce, grâce à la station de dessalement de l’eau de mer d’El Hamma (Alger), qui sera inaugurée demain par le président de la République.

Le chef de l’Etat aura à actionner un bouton poussoir qui se trouve dans la chambre de contrôle de cette usine pour refouler l’eau dans le système de l’Algérienne des eaux (ADE). Les habitants de la capitale du pays bénéficieront ainsi d’une quantité supplémentaire de 200 000 m3/j d’eau potable grâce à cette unité, première en Afrique en termes de capacités. Difficile de ne pas songer à s’approvisionner grâce à l’eau de mer qui est abondante, lorsque la pluviométrie vient à manquer. Et si beaucoup doutent déjà de sa propreté, d’autres affichent d’autres craintes. S’il est admis que l’unité d’El Hamma permettra, à coup sûr, d’en finir avec le stress hydrique, il n’en demeure pas moins que sa mise en service suscite des appréhensions. Cette option est décriée par de nombreux scientifiques au vu notamment des coûts qu’elle induit et des dangers qu’engendrent les effluents sur l’écosystème marin. Dans un rapport consacré aux usines de dessalement d’eau de mer dans le monde, le Fonds mondial pour la nature (WWF) ne cache pas son inquiétude : extraire le sel de l’eau de mer pour pallier un manque d’eau potable est en train de devenir une panacée. Mais, cette solution, selon WWF, représente une menace potentielle pour l’environnement et ne fera qu’aggraver les changements climatiques.

Les appréhensions des scientifiques

De l’avis de cette organisation, dessaler l’eau de mer est un procédé qui coûte cher, consomme beaucoup d’énergie et rejette dans l’atmosphère des tonnes de gaz à effet de serre. « Le recours à ces nouvelles technologies, par ailleurs de plus en plus accessibles, ne va pas sans conséquences pour l’environnement », avertit dans son rapport WWF. Cette organisation estime que les activités intensives de dessalement peuvent provoquer le développement de saumures et entraîner la destruction de précieuses régions côtières, et ainsi contaminer la vie marine, les cours d’eau, les zones humides, les eaux souterraines et plus généralement les écosystèmes qui assurent l’épuration de l’eau et la protègent contre les catastrophes. Le Pr Abdelouahab Chouikhi, spécialiste en pollution et en écotoxicologie marine, contacté par nos soins en Turquie, tire lui aussi la sonnette d’alarme quant aux conséquences qu’engendrera la mise en service de l’unité de dessalement d’eau de mer d’El Hamma. En scientifique averti, M. Chouikhi dit avoir déjà attiré l’attention des pouvoirs publics sur le mauvais choix du site de l’usine de dessalement d’El Hamma, et ce, avant le démarrage de sa construction. M. Chouikhi appréhende pour ce qui est de cette station deux problèmes importants durant le fonctionnement de cette usine : d’une part le prix de revient du m3 d’eau dessalée qui sera élevé en raison de l’usage plus important de réactifs chimiques d’autre part l’usine subira des arrêts plus fréquents dus à la mauvaise qualité de l’eau de mer captée. L’autre crainte de cet expert en environnement est que les effluents liquides des unités de dessalement rejetés sans traitement en mer engendreront des dangers potentiels cachés par leurs effets virulents sur les écosystèmes. Il s’agit notamment, selon lui, des effets d’empiétement et de l’entraînement des organismes marins dans des systèmes de refroidissement des condenseurs et de l’impact des saumures, de la caléfaction des produits chimiques résiduels et leurs produits de conversion (acides, métaux lourds, les biocides, détartrants, anticorrosion…). M. Chouikhi avertit, qu’atténuer les effets virulents des unités de dessalement sur les écosystèmes marins nécessite de faire le choix des sites judicieux, tout en combinant les critères techniques et économiques, les incidences sur l’environnement, les coûts et les facteurs politico socio-humains. Un travail qui exige, explique-t-il, « la mise en place d’une équipe multidisciplinaire non seulement pour ouvrir l’étude de ses différents éléments, mais également aborder les interdépendances qui puissent exister entre eux ».

« Des préjugés », selon les concepteurs

Or, selon les concepteurs de la grande station d’El Hamma, toutes les études ont été effectuées avant même la décision de la conception de l’usine. Une série d’études a été faite par des cabinets anglo-saxons auxquels se sont associés des cabinets algériens, notamment sur la qualité de l’eau de mer, sur la faune, la végétation marine, le fond marin, le spectre du courant marin, l’environnement… Avant la décision de la construction de l’usine, selon le PDG de l’entreprise Algerian Energy Compagny (AEC), M. Amene Allah Sari. Et ce n’est qu’une fois ces études se sont avérées concluantes, c’est-à-dire que le dessalement ne présente aucun danger sur la faune et la végétation marine, que le choix du site de l’usine a été décidé. « Rien ne prouve aujourd’hui qu’un risque a été pris dans ce domaine, ce sont beaucoup plus des préjugés », estime M. Sari. Ce dernier tient à rassurer qu’« il n’y a aucun risque, contrairement à ce que pensent certains, en raison notamment de la présence du port à côté du site d’El Hamma ». « L’eau est parfaitement saine et permet le dessalement », selon lui. Le seul risque, à ses yeux, « c’est une marée noire, et pour cela il y a des détecteurs de trace des hydrocarbures installés à la prise d’eau de mer ». Pour ce qui des rejets de la saumure en mer, le même responsable indique : « Nous faisons ce que fait la nature, on restitue à la mer la même quantité que nous avons relevée. » Ainsi, précise-t-il, le rejet des effluents liquides ne se fait pas n’importe où. « Cet endroit est choisi en fonction du flux marin pour qu’il y ait une plus grande dispersion de la saumure », explique-t-il. Pour ce qui est des garanties sur la potabilité de cette eau, M. Sari tient à rassurer que « l’eau peut être consommée, car potable ». « L’usine, explique-t-il, est équipée d’un laboratoire qui fonctionne H24 et l’eau est traitée à toutes les phases surtout à la phase de sortie. » Cela en plus d’un contrôle effectué par l’acheteur, l’Algérienne des eaux en l’occurrence. « Le contrôle se fait de manière permanente, de jour comme de nuit, et l’eau qui sort de l’usine pourrait être donnée même aux malades », selon toujours M. Sari. En somme, selon ce responsable, « aucun danger » n’est à craindre pour ce qui est du lieu du site où a été implantée l’usine de dessalement d’eau de mer d’El Hamma. Ni même pour ce qui est des risques sismiques car, selon le même responsable, l’usine est conçue pour un séisme de degré 8 sur l’échelle de Richter. L’avenir nous le dira…

Rabah Beldjenna

 


Georges El Haddad (Directeur général de Hamma Water Dessalination)

« L’eau d’El Hamma être classifiée comme eau minérale »

Dans cet entretien, le directeur général de Hamma Water Dessalination (HWD), Georges El Haddad, estime que l’eau de la baie d’Alger est une eau propre et très pure. Et pour lui, l’eau qui est dessalée dans cette usine peut être classifiée comme eau minérale. Georges El Haddad écarte tout danger sur l’écosystème marin de la baie d’Alger en raison du rejet des effluents liquides en mer.

Pourriez-vous tout d’abord nous résumer ce système de dessalement ?
On effectue à l’aide de tuyaux une prise d’eau de mer à 550 m au large. L’eau est tirée de cet endroit à une profondeur de 10 m par gravité. Elle est par la suite pompée à l’aide de quatre pompes (une reste en stand-by) dans le premier système de filtration. Ce système permet de retenir les matériaux en suspension et tous les déchets avant que l’eau se dirige vers un deuxième bâtiment de filtrage constitué de sable et de gravier. L’eau est ensuite pompée à haute pression vers un troisième système de filtrage ultraphase (la microfiltration). L’eau devient à ce niveau propre et pure. Puis elle arrive dans le bâtiment d’osmose inverse qui comprend neuf trains de dessalement (un train reste en stand-by). Chaque train peut produire jusqu’à 25 000 m3 d’eau dessalée pour une capacité maximale de l’usine de 225 000 m3. Mais l’usine, selon le contrat, doit produire 200 000 m3, les 25 000 m3 restants sont pour garantir la capacité. L’osmose inverse consiste à faire ressortir le sel de l’eau à une pression de 60 bars. On sépare les minéraux des petites particules de molécules de sel. Quand l’eau salée traverse une membrane très fine, le sel est retenu. On a 37 000 mg/l de sel dans l’eau de mer, elle sort à 200 mg/l. C’est le seuil de l’eau potable qui est acceptable partout dans le monde. La membrane peut retenir jusqu’à 99,99% de sel de l’eau de mer. Après l’osmose inverse, l’eau se dirige vers le post-traitement. En résumé, on a le prétraitement, le traitement lui-même et le post-traitement. Pour ce qui est de ce dernier procédé, il s’agit de rajouter des minéraux à l’eau pour qu’elle devienne potable. A noter qu’il y a plusieurs systèmes qui permettent de rendre la qualité de l’eau de niveau mondial, selon les normes de l’OMS. Cela sans omettre de signaler que Sonatrach et l’ADE ont exigé leur seuil dans le contrat. L’eau est ensuite refoulée vers des réservoirs de production de 5 000 m3 d’où elle est refoulée dans le système externe de l’ADE. De là, trois pompes (une reste en stand-by) permettent d’évacuer vers les bassins de l’ADE qui se trouvent à Harcha, Kouba et Garidi. Il convient de préciser qu’on aspire 500 000 m3 d’eau de mer et on fait le dessalement de 200 000 m3, le reste est rejeté dans la mer.

Justement, n’y a-t-il pas danger sur l’écosystème marin en rejetant cette eau ? A-t-on prévu un prétraitement avant le rejet des effluents liquides en mer ?
Cette question est très importante. Ce n’est pas une question de prétraitement. On dispose d’un bassin de neutralisation où l’on s’assure que l’eau a un pH acceptable avant de l’envoyer dans le bassin de rejet. Deuxièmement, il y a un décret qui dit qu’il y a des limites pour les effluents. Ces limites sont un seuil pour les rejets qu’il ne faut pas dépasser. A ce titre, on fait des prélèvements tout le temps pour s’assurer que le rejet respecte toujours la loi. De toute façon, le ministre de l’Environnement fait des visites surprises pour s’assurer que ces limites sont respectées. Il faut préciser qu’une étude d’impact a été effectuée avant le démarrage du projet en 2004. Cette étude a assuré qu’il n’y a pas de danger sur l’environnement. Sinon, ce projet n’aurait jamais été réalisé. Les investisseurs et surtout les prêteurs, à hauteur de 75%, qui ont financé le projet, n’auraient pas injecté de l’argent. Si l’étude de l’impact n’a pas été concluante, ils n’auraient pas financé le projet. Cette étude a été faite et elle a donné de bons résultats. Je peux vous assurer qu’il n’y aura pas d’impact sur l’environnement, que ce soit sur la faune ou sur la flore.

Pourtant, certains n’écartent pas l’idée que l’usine pourrait subir des arrêts en raison, notamment, de la qualité de l’eau captée qui est, selon eux, très polluée…
Je tiens à rassurer le peuple algérien et les Algérois en particulier que l’eau de la baie d’Alger est très pure et très propre. Malgré les rumeurs qui disent qu’en raison du port d’Alger l’eau est très polluée, la qualité de l’eau qu’on reçoit à l’intérieur de l’usine est pure et propre. Car, l’eau est prise à 550 m au large à une profondeur de 10 m, donc à ce niveau elle est propre. L’eau qu’on capte pour le dessalement est loin d’être polluée sauf s’il y a une tempête. Le concept pour lequel nous avons opté, notamment le système de filtrage, peut assurer, même pendant les hautes tempêtes, le dessalement, et grâce au système de prétraitement, l’eau peut être purifiée, comme en période d’été.

Des scientifiques estiment que le prix de revient de l’eau dessalée serait relativement élevé en raison, notamment, de l’usage de beaucoup de réactifs chimiques dans ce procédé. Quel est votre avis ?
Non, ce ne sont pas les réactifs chimiques qui influent sur le prix, car ces derniers ne représentent que 10% du coût de l’eau, mais plutôt l’électricité qui coûte 30% à 35% du prix de l’eau et la structure financière du projet qui joue aussi son rôle. Comme c’est un projet BOO, (construire, maintenir et opérer l’usine), c’est l’investisseur qui prend les risques. L’Etat ne prend aucun risque dans ce genre de projet. C’est seulement l’investisseur qui subit tous les risques, et à la fin du contrat, qui est de 25 ans, je croix que le gouvernement le prolongera, car la technologie de dessalement va encore progresser. Plus la technologie progresse plus le coût de l’énergie sera réduit, car l’entreprise utilisera la récupération de l’énergie dans le système. C’est le système qui est utilisé pour l’usine d’El Hamma, qui s’appelle l’échangeur d’énergie, qui récupère dans le cas de cette usine les 59 bars de l’eau refoulée pour réduire l’énergie.

Quelle garantie donneriez-vous à la population d’Alger pour ce qui est de la pureté de cette eau ?
Je peux vous garantir que cette eau peut être classifiée comme eau minérale. Car quand l’eau passe par l’osmose inverse, c’est une eau pure, qui manque de minéraux et avec le post-traitement qu’on lui effectue elle redevient, suivant les normes internationales, de l’eau potable. Les règles, les normes, la qualité et les caractéristiques de l’eau sont respectées et je ne vois pas comment ne pas la qualifier d’eau minérale.

R. Bel


Un investissement de 248 millions de dollars

D’un montant de 248 millions de dollars, dont 186 millions assurés par un prêt de la société américaine Overseas Private Investment Corporation (OPIC), ce projet a été confié à la société américaine Ge Ionics qui détient 70% du capital de la société chargée de la réalisation, l’exploitation et la maintenance de cette unité, la Hamma Water Dessalination (HWD). Les 30% restants reviennent à l’AEC, société mixte constituée par Sonatrach, Sonelgaz et l’Algérienne des eaux (ADE), acheteurs de cette eau dont le prix de cession est estimé à 0,82 dollar (59 DA) le mètre cube (1000 litres). Ce projet fait partie de 13 autres projets prévus à travers le territoire national. Ce programme global assurera, une fois achevé à l’horizon 2010, une production quotidienne de plus de 2260 millions de mètres cubes, soit 2,3 milliards de litres/jour. Trois autres projets sont en construction. Outre l’unité d’El Hamma, celle de Skikda, d’une capacité de 100 000 m3/jour qui sera mise en service à la fin juin prochain. Quant à celle de Béni Saf, elle commencera à produire 200 000 m3/jour dès la fin de l’année en cours. Ces quatre usines assureront donc pour l’année 2008 une production de près de 600 000 m3/jour d’eau. Celle de Kahrama à Arzew (88 800 m3), est déjà en fonction. Alors que quatre nouveaux chantiers de construction d’usines de dessalement seront ouverts en 2008, et que quatre autres projets similaires sont en cours d’évaluation technique. Concernant le tarif de l’eau dessalée, le ministre de l’Energie avait assuré dernièrement qu’il sera le même que celui de l’eau conventionnelle et qu’il n’y aura pas d’impact sur le consommateur, puisque, avait-il expliqué, ce produit est subventionné par l’Etat à travers une garantie de Sonatrach. C’est cette dernière qui achètera l’eau de l’usine de dessalement pour la revendre à l’ADE, qui la cédera à son tour au consommateur final.

R. Bel