Les temps sont durs pour les petits revenus

Des salaires qui ne dépassent pas le SNMG

Les temps sont durs pour les petits revenus

El Watan, 21 mars 2018

Alors que le salaire net moyen mensuel d’un Algérien est de 39 900 DA, selon les dernières statistiques officielles, la rémunération des centaines de milliers de travailleurs de la Fonction publique ne dépasse pas le Snmg.

Cette enquête sur les salaires, révèle l’ONS, indique que le salaire net moyen mensuel est de 39 900 DA, en 2016, à raison de 55 700 DA dans le secteur économique public, contre 32 600 DA dans le privé national. Ces chiffres sont issus d`une enquête annuelle sur les salaires, menée par l`ONS auprès de 545 entreprises publiques et de 242 entreprises privées de 20 salariés et plus (hors administration et agriculture).

La Fonction publique n’est pas concernée par cette enquête «qui aurait pu mettre en lumière la précarité dans laquelle sont enfoncés, chaque jour, sous le poids de l’inflation en constante augmentations, des centaines de milliers de travailleurs des communes, de la santé, de l’agriculture et de l’éducation», accuse Rachid Malaoui, président de la Confédération générale autonome des travailleurs en Algérie (Cgata).

Le salaire fixé depuis quelques années entre 17 000 et 23 000 da pour les travailleurs professionnels du secteur de l’éducation plonge 200 000 agents de sécurité, ouvriers professionnels, laborantins et certains personnels de l’administration dans l’extrême pauvreté, selon la Cgata.

«Les chiffres officiels indiquent que plus de 100 000 travailleurs du secteur de l’administration publique vivent dans la misère avec des salaires ne dépassant pas 18 000 DA/mois», souligne M. Malaoui. Les effectifs du secteur de la santé, déployés dans les services de l’hygiène, la restauration et l’entretien, sont soumis au même régime salarial.

Pour ce syndicaliste, la précarité touche un nombre inconnu de travailleurs issus de l’informel. Ces travailleurs au noir sont invisibles dans les registres officiels de l’emploi. Ils ont des salaires de misère et ne bénéficient d’aucune protection sociale, relève le président de la Cgata.

Appauvrir les travailleurs : «une décision politique»

Pour la Cgata, maintenir des centaines de milliers de travailleurs dans «l’extrême pauvreté» est d’abord «un choix du gouvernement». Cette confédération ainsi que d’autres syndicats autonomes, représentant les corps communs, soulignent que «fixer des salaires à 18 000 Da/mois est une décision politique.

Pour faire face à la crise, le gouvernement avait le choix d’instaurer l’impôt sur la fortune pour diminuer l’impôt sur le revenu général pour les salariés à bas revenus», soutient M. Malaoui. «Le gouvernement, soutenu par un Parlement acquis, a préféré puiser dans les salaires des travailleurs, dont la valeur est affaiblie par l’inflation, et préserver ainsi les grosses fortunes», ajoute notre interlocuteur. Le débat sur l’Isf a été clos, et personne, en haut lieu, ne prête attention aux cris de détresse des travailleurs qui dénoncent cette injustice fiscale.

Pour la Cgata, les mesures annoncées par le ministère du Travail contre les syndicats, pour soi-disant leur conformité à la législation, cachent en réalité une volonté d’étouffer la voix de ces travailleurs qui ont décidé de dénoncer la situation, «ceci pour éviter de noircir le tableau à la veille de l’élection présidentielle», analyse M. Malaoui.

Fatima Aït Khaldoun-Arab


S’en sortir avec un salaire de 18 000 da par mois

Le plus dur pour un travailleur professionnel du secteur de l’éducation n’est pas de subvenir aux besoins des siens, «mais de supporter l’injustice du statut des travailleurs qui prive des centaines de milliers de salariés de dépasser le salaire minimum garanti».

Depuis quelques années, le salaire, limité au Snmg, est devenu obsolète sous l’effet de l’inflation.

Mohamed Arezki H. est un père de famille dont le salaire mensuel ne dépasse pas les 18 000 Da. «Les plus chanceux de mes collègues touchent, avec l’ancienneté, jusqu’à 21 000 DA», tient-il à préciser. Mohamed Arezki est un ouvrier professionnel dans un établissement scolaire de la wilaya de Tizi Ouzou.

Entre les tâches quotidiennes qu’il doit assumer comme agent de sécurité, et la veille sur le bon ordre au niveau de l’établissement durant les récréations, il est à la disposition de l’administration de l‘établissement. Sa journée commence avant l’entrée des élèves et ne se termine qu’une fois tout le personnel sorti.

«Ce salaire de misère me permet de couvrir les achats mensuels en lait en sachet, pain, sucre, huile de table, café et semoule.» «Le poulet, c’est pour les occasions, la viande rouge, c’est uniquement pour les jours de l’Aïd.» Les familles des ouvriers professionnels de ce secteur vivent dans un dénuement total, ne pouvant se permettre ni fruits ni légumes, encore moins des loisirs payants. «Si vous avez de la pomme de terre dans votre panier, estimez-vous heureux», ajoute-t-il.

Mais la plus grande hantise pour ces chefs de famille est le règlement des factures qui absorbent la majorité du salaire. Ainsi, selon ce père de famille habitant la wilaya de Tizi Ouzou, une grande partie de ses confrères se voient contraints de trouver des moyens de financement pour subvenir aux besoins des leurs. «Souvent surendettés, ces pères de famille, rongés par le souci de ne pas pouvoir honorer leurs dettes, s’engagent dans des travaux en bâtiment comme ouvrier durant les week-ends et les vacances, histoire de gagner quelques milliers de dinars en plus et se soulager du fardeau des factures ou autres dépenses pesantes», révèle ce travailleur.

La fin de la semaine est donc porteuse d’opportunités d’activités parallèles. «Nous sollicitons les chefs de chantier de bâtiments pour nous embaucher. Cela nous fait un petit supplément pour le salaire, mais nous reprenons le travail le dimanche, épuisés», nous raconte-t-il. Mais cet arrangement ne convient pas à n’importe quel travailleur, parce qu’il faut disposer d’une bonne condition physique pour être «repris» par les entrepreneurs en quête d’une main-d’œuvre disponible. Ce qui fait peur à Mohamed Arezki H. est que «le gouvernement décide un jour de supprimer les subventions actuelles».

Pour notre interlocuteur, la rentrée des classes, les fêtes de l’Aïd, les mariages et les anniversaires virent souvent en moments de tristesse. «Croyez-moi, il n’y a pas pire sentiment pour un père que de ne pas pouvoir assurer à sa fille adolescente la tenue qu’elle convoite des mois et des mois. Lire dans les yeux de cette dernière l’amertume de devoir porter les mêmes vêtements toute la semaine, alors que ses camarades se payent le dernier cri de la mode, tue à petit feu. Nous ne sommes pas des fainéants ou des paresseux, nous sommes victimes d’un texte de loi qui a préféré nous sacrifier pour assurer la paix dans le secteur de l’éducation.»

F. A. K.-A.


Ali Bahari, président du syndicat des corps communs

«Les syndicats des enseignants nous ont trahis !»

Les corps communs et les ouvriers professionnels de l’éducation nationale, qui sont plus de 200 000, sont en bas du classement de la Fonction publique.

Outre le salaire «très bas», cette catégorie de travailleurs craint que la situation perdure, avec le blocage du statut particulier des travailleurs de l’éducation, souligne Ali Bahari, président du Syndicat national des corps communs et ouvriers professionnels de l’éducation nationale.

Ce syndicat est convaincu que les travailleurs qu’il représente ont été «trahis» par les autres syndicats du secteur représentants les enseignants, qui ont eu à négocier les clauses de l’actuel statut régissant le secteur. Ali Bahari nous renvoie aux différents mouvements de protestation dans le secteur de l’éducation pour obliger le gouvernement à négocier avec les représentants des travailleurs les clauses des statuts régissant les différents secteurs.

«Dans le secteur de l’éducation, les travailleurs professionnels et les corps communs ont toujours été présents et ont mené toutes les grèves pour faire valoir la nécessité d’associer les représentants des travailleurs dans les négociations, mais les syndicats, qui ont négocié le statut particulier de 2008 et son amendement en 2012, ont ignoré la situation difficile des corps communs.» Des «déséquilibres» sont contenus dans le statut particulier et pénalisent directement les corps communs, ouvriers professionnels, agents de sécurité et de prévention.

«Le statut particulier amendé en juin 2012 et le texte d’application promulgué le 6 octobre de la même année présentent des dysfonctionnements qui font que les catégories précitées n’ont aucune possibilité d’améliorer leur salaire avec des primes. Les syndicats des enseignants ont fermé les yeux sur cette situation et ne se sont plus engagés pour défendre la cause des corps communs, puisque ce texte leur est favorable et leur donne plusieurs possibilités d’améliorer leur pouvoir d’achat», souligne M. Bahari.

L’ouverture du dossier de la révision du statut en 2015 par le ministère de l’Education nationale risque de ne pas aboutir à des résultats probants, s’inquiète M. Bahari, qui craint que des syndicats motivés par des intérêts «corporatistes» ne maintiennent les clauses du texte actuel en pratiquant «le blocage» des travaux de la commission chargée de la révision du statut et dont le rapport final tarde à voir le jour.

F. Aït Khaldoun-Arab