La loi de finances 2017 vue par les Algériens

La loi de finances 2017 vue par les Algériens

Une source d’inquiétude et de peur

Liberté, 24 novembre 2016

Bien avant son adoption, les Algériens ont déjà une idée sur la loi de finances 2017 dont ils commencent déjà à ressentir les effets, les commerçants ayant déjà mis en application les augmentations qui y sont prévues.

Un échantillon de ces réactions à Oran et à Constantine.

Les Oranais n’ont pas attendu l’adoption de la loi de finances 2017 par le Parlement pour exprimer leur indignation devant le nombre des augmentations portées par le texte.
“On fait endosser aux Algériens le fourvoiement des autorités durant 15 années et leur mauvaise gestion, c’est inadmissible et indigne !”, estime le consommateur qui, du reste, a déjà eu un aperçu de la flambée des prix des produits de large consommation, les commerçants s’étant empressés d’appliquer la hausse dès que les choses ont commencé à se gâter avec le recul des recette pétrolières. “Et les autorités ne sont même pas intervenues pour mettre un holà sous prétexte que les prix sont libres”, se lamente-t-on encore.
Pour les Oranais, l’impératif de sauver les équilibres budgétaires en affaiblissant le pouvoir d’achat est significatif de l’incompétence des dirigeants. “De 2000 à 2014, l’Algérie disposait de très importantes ressources financières et l’État aurait pu jeter les jalons d’une économie productive et créatrice d’emplois que l’on chante aujourd’hui. Malgré les appels des économistes et des analystes, les dirigeants ont fait la sourde oreille préférant la gestion populiste. Voilà le résultat…”, déplore un universitaire en fustigeant cette imprévoyance coupable.
De la ménagère à l’automobiliste en passant par les retraités, les malades et toute sorte de “profils”, les Oranais interrogés sont unanimes à dénoncer la facilité avec laquelle les responsables ont préféré se tourner vers la population, au risque d’affaiblir son pouvoir d’achat, au lieu d’aller chercher l’argent “des transferts illégaux ou de la fraude fiscale”. “Malheureusement, il est plus facile et moins risqué de taxer le pauvre contribuable plutôt que d’amener les responsables de cette faillite à rendre des comptes”, s’étrangle cette mère de famille en affirmant ressentir les effets de l’augmentation des prix depuis quelques mois déjà. “C’est moi qui fais les courses et j’ai constaté que les prix ont sérieusement augmenté. Cela fait un petit moment que j’ai renoncé aux fruits et je me permets moins de viande. D’ailleurs, les commerçants nous rappellent à chaque fois qu’il faut se préparer à d’autres augmentations. Cela fait vraiment peur.”
2017 est assurément l’année de toutes les peurs, de toutes les inquiétudes : inquiétude des effets sur le pouvoir d’achat des augmentations qui embrassent l’ensemble des produits de consommation, mais aussi peur de la réaction de la population.
À Oran, la rue gronde et il n’est pas dit que l’application de la loi de finances 2017 passe sans encombre.

Pour les Constantinois, “elle mettra à rude épreuve le pouvoir d’achat”

Pour beaucoup de Constantinois rencontrés dans la rue, “l’État tente, par cette loi, de récupérer ce qu’il a perdu, sur le dos des citoyens”. Cette loi, qui, à l’évidence, mettra à rude épreuve “le pouvoir d’achat—déjà confisqué— des Algériens”, nous dit-on. Pourtant, de nombreuses voix se sont élevées pour que cette loi ne soit pas adoptée par l’APN, en raison de l’augmentation des taxes et impôts. “Cette loi est venue pour achever le simple citoyen qui souffre déjà de la cherté de la vie”, nous dit un citoyen rencontré, hier, dans la rue. “Ce pays leur appartient, il n’y a pas de place pour nous. Je ne comprends pas pourquoi toutes les nouvelles mesures d’austérité ne touchent que le simple citoyen ?”, s’interroge un autre que nous avons interpellé au marché Ferando, au centre-ville. Les commerçants, quant à eux, déclinent toute responsabilité, quant à l’augmentation des prix des différents produits de consommation. “On n’y est pour rien ! Fruits, légumes et même les viandes, tous les prix de gros ont augmenté, ce qui nous oblige à procéder, nous aussi, à quelques augmentations”, affirme un marchand de fruits et légumes rencontré sur les lieux.
Un autre nous lance : “Ces augmentations doivent toucher tout le monde, pas seulement le simple citoyen. Pourquoi les députés et les hauts responsables ne diminuent-ils pas leurs salaires ?” Il conclura par une interrogation : “Cette loi de finances va-t-elle régler le problème ? Non. Pourra-t-elle nous sortir de la crise ? Non. Car ce sont toujours les mêmes qui sont à la tête du pays et il y aura toujours des… pour voler l’argent du peuple et nous plonger encore plus dans la misère.”

S. Ould Ali/I. BOUKHALFA


Le train de vie des institutions maintenu malgré la crise

Austérité : l’État ne donne pas l’exemple

Dans les moments de crise, le gouvernement devrait donner l’exemple, même d’une façon symbolique, en réduisant les dépenses farfelues des institutions de l’État.

“Nous ne voulons pas que le peuple paie seul le prix de la crise.” Le député de l’opposition, qui a brandi, avant-hier, lors de la séance de vote du projet de loi de finances 2017, une pancarte où était écrite cette phrase, n’avait pas tort. Dans les moments de crise, le gouvernement devrait donner l’exemple, même d’une façon symbolique, en réduisant les dépenses farfelues des institutions de l’État.
Pour rappel, dans une instruction adressée aux membres du gouvernement, le Premier ministre avait déploré des irrégularités et des insuffisances en ce qui concerne l’exécution des dépenses publiques. M. Abdelmalek Sellal avait recommandé une plus grande restriction dans la dépense relative aux frais de réception et de manifestation. Il a ordonné de réduire les charges relatives au téléphone, à l’eau, à l’électricité, au gaz, “qui ne cessent de s’accroître”. Le Premier ministre est allé jusqu’à exiger la maîtrise des frais de mission, “qui doivent couvrir des frais de mission effectifs”.
Mais sur le terrain, l’instruction du Premier ministre semble rester, dans bien des cas, lettre morte. Des ministres poursuivent de faire comme si l’instruction du Premier ministre n’avait jamais existé. Ils continuent de programmer des sorties dans les wilayas, accompagnés de fortes délégations, entre représentants de la presse et collaborateurs, pour des inspections qui ne nécessitent pas toute cette mobilisation. Mais au-delà de la nécessité de réduire le train de vie de l’État, le gouvernement aurait pu donner l’exemple en réduisant les salaires des hauts cadres de l’État.
Confrontée à la crise, l’Arabie saoudite a décidé, par décret, de réduire de 20% le salaire de ses ministres.
Selon un autre décret du roi, les indemnités annuelles des 160 membres du Conseil de la choura seront amputées de 15% et le gouvernement ne fournira plus de voiture de fonction aux “hauts responsables de l’État”. Le chef du gouvernement tunisien,Youssef Chahed, avait, également, décidé de diminuer les rémunérations de l’ensemble des ministres par “solidarité avec la Tunisie”, dont l’économie est en difficulté.
La décision qui s’applique aux “primes et privilèges” et au carburant alloué, équivaut à 1 000 DA par mois (400 euros) pour chaque ministre et secrétaire d’État (une quarantaine en tout). En Algérie, les députés, notamment ceux de la majorité, ne veulent pas entendre parler de la réduction de leur salaire. Ils ont d’ailleurs rejeté la proposition d’un député de l’Alliance de l’Algérie verte, Nasser Hamdadouche, prévoyant une ponction de l’ordre de 20% sur le net perçu par le député et d’autres ponctions sur les salaires nets perçus par les cadres supérieurs de l’État. Tout comme a été rejetée, d’ailleurs, la proposition d’institution d’un impôt sur les grosses fortunes.
L’économiste et ex-ministre du Commerce, M. Smaïl Goumeziane, dans une tribune publiée sur le site Libre-Algérie, a fait remarquer que d’autres “gisements financiers” existent dans lesquels les autorités pourraient “puiser” pour boucher les déficits publics : les surfacturations liées au commerce extérieur, les transferts invisibles de capitaux et la fraude fiscale, sans oublier les ravages du change parallèle.
En effet, relève M. Smaïl Goumeziane, “selon les chiffres avancés par les autorités elles-mêmes, le pays fait face, annuellement, à quelque 18 milliards de dollars de surfacturations, à des transferts invisibles de capitaux de l’ordre de 1,5 à 2 milliards de dollars et à près de 3 milliards de dollars de fraude fiscale. Soit un montant global et annuel de l’ordre de 23 milliards de dollars à comparer aux 27 milliards de subventions”.

M. R.