«Le protectionnisme algérien peut se justifier»

Brahim Guendouzi. Professeur d’économie

«Le protectionnisme algérien peut se justifier»

El Watan, 26 avril 2018

Le professeur Brahim Guendouzi nous explique, dans cet entretien, les raisons pour lesquelles la Commission européenne a réagi aux mesures de restriction prises par l’Algérie. Selon lui, sa réaction était prévisible mais, du côté algérien, le protectionnisme peut se justifier du point de vue des pratiques commerciales internationales.

– La Commission européenne reproche à l’Algérie d’avoir unilatéralement mis en œuvre des mesures protectionnistes sans concertation préalable. S’agit-il réellement de mesures protectionnistes ou bien la réaction de la CE a été disproportionnée ?

Il fallait s’attendre à la réaction de la Commission européenne par rapport aux mesures de restrictions ainsi qu’aux licences d’importation prises par les autorités algériennes dans le cadre de l’ajustement de la balance commerciale. Il est clair que la partie européenne se réfère aux clauses contenues dans l’Accord d’association, notamment à tout ce qui touche à la libre circulation des marchandises.

Les conditions, qui prévalent actuellement en Algérie en matière de commerce extérieur, militent en faveur d’une plus grande rigueur dans la gestion des importations. Les mesures protectionnistes mises en application depuis ces trois dernières années sont considérées comme provisoires et sont appelées à être revues au fur et à mesure de l’évaluation qui sera faite par les pouvoirs publics.

Les restrictions quantitatives sont certes décriées aussi bien par les opérateurs nationaux que par les partenaires commerciaux de l’Algérie, mais peuvent se justifier du point de vue des pratiques commerciales internationales, surtout lorsqu’il s’agit de la dégradation de la balance des paiements ou bien dans le souci de protection de la production nationale liée à une industrie naissante. Des mesures de sauvegarde peuvent être éventuellement mises en place dans le souci de prémunir le marché national d’un dommage grave ou d’une menace d’un dommage grave.

Certains pays européens ont eu par le passé à recourir à certaines de ces mesures quand il s’agissait de préserver leurs intérêts commerciaux dans un contexte de concurrence exacerbée. La question qui reste posée est de savoir si les mesures de restriction quantitative appliquées actuellement par l’Algérie sont-elles efficientes dans le contexte actuel. Peut-on recourir à d’autres mesures plus adéquates par rapport aux engagements commerciaux internationaux ?

– Que prévoit l’Accord d’association Algérie-UE dans ce genre de différend ?

Dans les conditions actuelles, on ne peut parler de différend entre l’Algérie et la Commission européenne dans la mesure où il n’y a pas de remise en cause globalement ni du libre-échange ni du démantèlement tarifaire progressif à l’horizon 2020. Les opérateurs algériens continuent à bénéficier de l’accès au financement en devises. L’Union européenne reste le premier partenaire commercial de l’Algérie même si la Chine s’est hissée au rang de premier fournisseur du pays.

L’Accord d’association a prévu, par ailleurs, des modalités spécifiques à mettre en œuvre dans certaines situations, comme par exemple l’article 11 qui stipule que l’Algérie peut prendre des mesures exceptionnelles sous forme de droits de douane majorés ou rétablis.

Ces mesures ne peuvent s’appliquer qu’à des industries naissantes ou à certains secteurs en restructuration ou confrontés à de sérieuses difficultés, surtout lorsque ces difficultés entraînent de graves problèmes sociaux. Voilà, à notre avis, l’argumentaire à faire valoir à la partie européenne dans le cadre de la gestion du dossier des importations.

– Quelle tournure pourrait prendre ce désaccord et quelle est la solution à privilégier de la part des deux parties ?

Il est peut-être plus judicieux de la part des pouvoirs publics de demander à la Commission européenne une évaluation de tout l’Accord d’association dans sa dimension liée à la libre circulation des marchandises. Les questions de fond se posent actuellement sur les déséquilibres des échanges commerciaux, le problème de l’accès aux marchés européens, la suppression totale des droits de douane pour les produits industriels en 2020, le commerce des produits agricoles, etc.

Aussi, de nombreuses divergences existent portant sur l’appréciation des résultats de l’application de l’Accord d’association entre l’Algérie et l’UE depuis la date de démarrage en septembre 2005. La diplomatie économique pourra contribuer dans ce cas à faire évoluer la coopération commerciale tout en minimisant les malentendus, mais gardant en vue les véritables enjeux pour les parties prenantes.

Lyes Mechti