« Ihsane, privé de ta liberté, tu restes un homme libre »

Saïd Djaafer, Maghreb Emergent, 27 avril 2023

Cher Ihsane,

Notre complicité humaine et professionnelle qui remonte à loin ne nous a pas mis devant la question délicate de savoir s’il faut souhaiter un “joyeux anniversaire” à quelqu’un qui se trouve injustement emprisonné.

Je suppose que pour toi, la chose est déjà tranchée, du moins pour le 27 avril. Il sera toujours joyeux, ta fille, Tin Hinan, si brillante et si prometteuse, ayant eu la fabuleuse idée de venir au monde le même jour que toi. Même prisonnier de ceux qui persistent à figer le pays dans un modèle dangereusement suranné, dispendieux et improductif, ce jour aura donc toujours, le parfum d’une belle projection dans l’avenir.

Joyeux anniversaire donc, à toi et à ton bel avenir.

“Dehors”, chez les très relativement “libres”, les temps sont moroses. J’ai senti beaucoup de solidarité et d’admiration pour ton entêtement à demeurer libre. Les campagnes de dénigrements dans les médias et sur les réseaux sociaux n’entament pas l’estime des gens à ton égard.

Bien sûr, il y a ce “Wesh Eddeh” que j’entends parfois, notamment chez des présumés de “gauche” – de cette gauche inactive, mais bavarde – à ton propos. Comme s’ils cherchaient à trouver dans ta liberté de parole totalement assumée une justification à l’injustice qui s’acharne sur toi. Wesh Eddek, d’écrire un article sur les prochaines élections présidentielles (on fait quoi alors ? on se contente de compter les injazates présumées ? De faire la machine à pointer des activités ministérielles…), Wesh Eddak, de faire des tweets… Et pire, pour ceux qui jouent aux anti-impérialistes dans les capitales de l’Empire, tu le fais au pays. Ton audace, ta liberté, gâche tellement leur contentement qu’ils se font procureurs, pisteurs de complots imaginaires.

En fait, ce “wesh eddeh”, éternelle injonction à peine subtile des autoritarismes et des dictatures, revient pratiquement à dire, il ne faut pas respirer, il ne faut pas parler, il ne faut même pas exister. Il faut juste être un bien meuble que les détenteurs du pouvoir déplacent comme ils l’entendent, sans demander ton avis. Wesh Eddek de vouloir animer le débat politique alors que les gens rasent les mûrs?

Bien sûr, ceux qui te connaissent – même de loin – savent pertinemment qui tu es. Un homme libre et courageux, qui est-ce que l’histoire de son pays et son parcours personnel ont voulu qu’il soit. Je suppose que même ceux qui posent ces fausses questions le savent et que, malgré toi, tu leur donnes mauvaise conscience.

Se rendent-ils compte cependant de la liste infinie des “wesh eddek” qu’ils pourraient énoncer sur le même mode ?. Par exemple, qu’est-ce qu’il lui a pris à Nazim Hikmet d’écrire des poèmes qui l’ont mené en prison, qu’est-ce qui a pris Angel Parra à faire des chansons qui lui ont valu le martyre, wesh eddahoum tous ces militants du mouvement national qui ont parlé, écrit et milité pour redonner un avenir au pays ? Se rendent-ils compte de l’énormité de la sommation qu’il y a derrière ce “wesh eddak”?

Nos héros, les Boudiaf, Aït Ahmed, ton père, Bachir El Kadi et tant d’autres qui ont survécu à la guerre d’indépendance et qui ont connu les vicissitudes de l’Algérie post-indépendance, ne se sont jamais dit “wesh eddani”. Ils ont fait ce qu’ils pensaient devoir faire pour leur pays.

Tu fais partie de ceux qui ont été marqués par le souffle puissant de cette grande révolution et qui ne peuvent se résigner à voir un de ses objectifs majeurs, la liberté et la dignité des Algériennes et des Algériens, contrarié par un système qui n’a plus de raison d’être.

Ceux qui te font des procès ignorent à quel point ton engagement de journaliste et de citoyen est enraciné dans notre histoire. C’est cela qui les choque, tu ne te résignes pas, tu continues à penser que nous méritons, nous les Algériens, d’être libres, de jouir de la liberté de nous exprimer et de nous organiser, d’avoir des gouvernements et des élus qui rendent compte de leur gestion. C’est ton optimisme entêté qui les perturbe.

Courage mon ami, tu es privé de ta liberté, mais tu es ce que tu as toujours été, un homme libre.

Par Said Djaafer : journaliste et membre fondateur de Maghreb Emergent et ancien directeur éditorial du Huffpost Algérie.