Abdesselam Ali-Rachedi: «La crise est structurelle et la responsabilité incombent à ceux qui nous gouvernent malgré nous»

Abdesselam Ali-Rachedi. Homme politique

«La crise est structurelle et la responsabilité incombent à ceux qui nous gouvernent malgré nous»

El Watan, 28 décembre 2014

Il n’a cessé d’alerter depuis quelques années sur «l’impasse budgétaire prévisible», le temps lui donne raison. Abdesselam Ali-Rachedi estime, aujourd’hui, que «ce n’est pas par des injonctions et des directives bureaucratiques que l’on retrouvera une bonne santé budgétaire» car la chute du prix du pétrole «n’est pas la cause de l’impasse» mais le révélateur d’une faillite prévisible.

-La chute du prix du pétrole place le pays dans une situation économique des plus incertaines. Les mesures prises par le gouvernement sont-elles en mesure d’éviter une crise profonde ?

Ce n’est pas par des injonctions et des directives bureaucratiques que l’on retrouvera une bonne santé budgétaire. Fondamentalement, la chute du prix du baril n’est pas la cause de l’impasse budgétaire dans laquelle nous nous trouvons. Le mal est beaucoup plus profond.
Les recettes pétrolières exceptionnelles de ces 15 dernières années n’ont fait que masquer la réalité désastreuse des finances publiques et la chute récente du prix du pétrole ne fait que révéler cette réalité. Personnellement, j’avais déjà commencé à parler d’impasse budgétaire dès 2012 et développé mon point de vue dans divers entretiens avec la presse, notamment El Watan du 16 mai 2013, alors même que le prix du baril était encore autour de 120 dollars.

-Depuis quelques années, vous alertez sur «une impasse budgétaire inéluctable qui se profile à l’horizon». Qu’est-ce qui fonde votre analyse ?

N’importe quel esprit un tant soit peu perspicace ne pouvait pas ne pas remarquer que la trajectoire prise par les finances publiques n’était pas soutenable et qu’il était irréaliste de fonder une politique budgétaire sur une richesse naturelle, par définition non renouvelable. Dès le premier plan dit de «soutien à la relance économique», j’avais émis de sérieuses réserves sur la pertinence de ce plan. C’était d’abord une question de bon sens. Parler de relance économique, cela suppose que nous étions dans une vraie économie de marché, qui était entrée en récession et que l’on pouvait stimuler. Or, nous étions et sommes toujours dans une économie de rente, entièrement basée sur les hydrocarbures, et non dans une économie de production créatrice de richesses.

Aucune relance n’est possible dans ce cas. Prenons un exemple trivial pour mieux nous faire comprendre. Supposons que l’on soit en présence d’un athlète de haut niveau qui soit dans une méforme passagère. On peut penser qu’en lui administrant des dopants, on pourrait améliorer ses performances. Mais on ne pourra jamais faire de quelqu’un qui n’a jamais fait de sport un champion, même si on lui administre un remède de cheval. Dans les faits, l’argent de ce plan a surtout servi à alimenter la corruption et les réseaux clientélistes pour tenter de compenser l’illégitimité du pouvoir par des soutiens intéressés. La même tare congénitale a caractérisé les plans suivants. Un autre exemple édifiant a été la réaction du pouvoir devant les premières manifestations de mécontentement ayant suivi ce que la presse avait appelé le Printemps arabe. Au lieu de trouver des solutions réelles aux problèmes posés, le pouvoir s’est lancé dans une frénésie de dépenses non financées, dans une fuite en avant totalement irresponsable, pensant ainsi acheter durablement la paix sociale.

Une saine gestion des finances publiques implique que toute dépense soit financée et que le déficit, si déficit il y a, doit être contenu dans des limites raisonnables, c’est-à-dire moins de 3% du PIB. Or, durant les 15 dernières années, les budgets ont toujours été votés avec un déficit considérable. Il y a donc bel et bien violation de la loi qui exige qu’un budget soit voté en équilibre. Certes, il y avait le Fonds de régulation des recettes (FRR) créé en 2000 et dans lequel étaient logés les excédents de la fiscalité pétrolière par rapport au prix de référence du baril tel que défini dans la loi des finances. Ce Fonds était destiné à compenser le manque à gagner de la fiscalité pétrolière dans le cas où le prix du baril sur le marché devenait inférieur au prix de référence. Or, jamais le prix du marché n’est descendu en dessous du prix de référence. C’est donc en violation de la loi de 2000 que l’on a puisé dans le FRR pour absorber le déficit. L’inflation des dépenses aidant, le solde du FRR a commencé à diminuer à partir de 2012, légèrement d’abord, puis massivement. L’impasse budgétaire est alors devenue manifeste.

-La crise est-elle partie pour durer ou bien est-elle conjoncturelle ?

Il s’agit bien d’une crise structurelle. Au lieu que l’impôt soit assis essentiellement sur la richesse créée par l’activité économique, on a préféré se fonder sur la richesse naturelle constituée par les hydrocarbures, par définition aléatoire, puisque son prix est fixé à l’extérieur, et non pérenne, puisqu’il s’agit d’énergie non renouvelable. A la limite, la fiscalité pétrolière pourrait être utilisée à financer des projets structurants à même de garantir le décollage industriel du pays. Or, nous en sommes arrivés au point où la fiscalité pétrolière sert à financer une bonne part du budget de fonctionnement, vu la faiblesse de la fiscalité ordinaire.

D’aucuns semblent s’étonner de l’ampleur prise par le volume des importations (60 milliards de dollars en marchandises et 10 à 15 milliards de dollars de services). Mais si on distribue du pouvoir d’achat sans qu’existe au préalable la contrepartie en biens produits dans le pays, cette demande nouvelle ira inévitablement vers les importations. Il faut rappeler également l’ampleur prise par l’évasion fiscale ! On estime qu’au moins 50% des impôts et cotisations sociales dus ne rentrent pas dans les caisses de l’Etat. C’est au moins l’équivalent du manque à gagner de la fiscalité pétrolière. Vous comprendrez facilement que cette crise va durer car, à travers l’impasse budgétaire, elle ne fait que révéler l’inexistence d’une réelle économie de production, à même d’asseoir les finances publiques sur des ressources pérennes. Or, une économie de marché véritable nécessite des conditions politiques et structurelles loin d’être réunies.

-Sommes-nous dans un remake de la crise de 1986 qui a précédé ou conduit aux événements d’Octobre 1988 ?

Il y a effectivement des ressemblances dans le contexte géopolitique. En 1986, il y avait la guerre Iran-Irak et aujourd’hui le conflit chiites-sunnites. Quoi qu’il en soit, la chute du prix du baril fait des victimes collatérales, dont notre pays. Il y a effectivement un risque, avec les mesures prises par le pouvoir, que le mécontentement dégénère en émeutes incontrôlables. La raison en est simple : il y a ceux qui tirent leur épingle du jeu dans l’économie de rente et qui se sont donné les moyens de se protéger et il y a toutes les catégories vulnérables, les plus nombreuses, qui seront les victimes toutes désignées des réajustements à venir. Il y a donc effectivement à craindre une explosion populaire, ce qui pourrait effectivement rappeler Octobre 1988.

-Dans une situation de crise, il y a lieu de situer les responsabilités politiques. A qui incombe cette responsabilité de la crise et que faut-il faire ?

Il est évident que la responsabilité incombe d’abord et avant tout à ceux qui nous gouvernent malgré nous. C’est pourquoi nous pensons que le changement est inévitable. Il est illusoire de croire que ceux qui nous ont conduits dans cette impasse soient les mieux placés pour nous en sortir. La résolution des problèmes économiques dépend beaucoup du politique. D’abord un Etat de droit et un pouvoir légitime où les gouvernants donnent l’exemple du respect de la loi et des libertés. Une justice indépendante en laquelle on peut avoir confiance. Un système bancaire et financier moderne et efficace. Une main-d’œuvre qualifiée ayant le goût du travail bien fait, ce qui implique une refonte totale du système éducatif et de la formation professionnelle. Bref, tout ce qui fait un bon climat des affaires. Le redressement national est à ce prix. On est loin d’en prendre le chemin.
Hacen Ouali