Après le scandale de corruption des Eurodéputés : Le Maroc rendra-t-il des comptes ?

Omar Berbiche, El Watan, 23 janvier 2023

Le Parlement européen a adopté jeudi, à une large majorité, une résolution (356 voix pour, 32 contre et 42 abstentions) sur les atteintes aux Droits de l’homme et à la liberté de la presse. Si l’intitulé de la résolution porte essentiellement sur «la situation des journalistes au Maroc», d’autres sujets de l’actualité brûlante intéressant les relations entre l’UE et le Maroc sont également pointés du doigt. Il s’agit des graves violations des Droits de l’homme ainsi que du scandale du «Marocogate» qui a jeté une lumière crue sur les fondements de la démocratie parlementaire au sein de l’UE et des questions vitales du respect de l’éthique et de la transparence, consacrées dans les textes fondateurs de l’ensemble européen comme le socle de l’édifice institutionnel communautaire. Des recommandations sur ces deux derniers dossiers ont été intégrées dans le cadre de la résolution votée, jeudi, par le Parlement européen. Ainsi, dans la 5e recommandation de la résolution, le Parlement européen «demande la remise en liberté immédiate et inconditionnelle de Nasser Zefzafi, finaliste du prix Sakharov 2018 ; la libération de tous les prisonniers politiques ; condamne les atteintes aux droits des manifestants pacifiques et des militants de la diaspora ; déplore les procès et condamnations iniques de 43 manifestants du Hirak, ainsi que les tortures qui leur ont été infligées en prison». Tout est dit dans cet alinéa succinct de la résolution qui résume l’état déplorable des Droits de l’homme au Maroc. Le sujet aurait mérité, sans doute, un débat spécial des parlementaires européens et le vote d’une résolution à part, et non pas diluée dans un autre texte, même si les thématiques abordées s’interpénètrent. De la même façon, et alors que les regards étaient tournés vers l’Union européenne, particulièrement vers la commission de Bruxelles et le Parlement de Strasbourg, guettant l’ouverture, dans l’urgence, dictée par la gravité du moment, d’un débat et des positions avant-gardistes de la part des institutions européennes sur le scandale de corruption des eurodéputés par le Maroc, l’UE a opté pour la même démarche teintée de réserve. Une position qui en dit long sur l’embarras dans lequel se trouve l’UE, allié de choix du Maroc avec lequel elle n’a pas hésité à conclure des contrats sur l’exportation des produits de la pêche et de l’agriculture en provenance du Sahara occidental occupé, au mépris du droit international. Le paragraphe 3 de la résolution consacre deux sibyllines lignes à ce dossier qui fait l’actualité internationale. Le Parlement se dit «préoccupé par les allégations selon lesquelles les autorités marocaines auraient tenté de corrompre des députés au Parlement européen». Les mots sont soigneusement choisis : il n’y a pas traces de condamnation, on évoque des allégations, alors que des eurodéputés impliqués dans le scandale de corruption avec le Maroc sont en prison et ont reconnu leurs méfaits, les preuves matérielles de la corruption sont entre les mains de la police et du parquet belges suite aux perquisitions effectuées aux domiciles de députés inculpés, et pour ne pas être suspecté d’antimarocanisme à rebours, on a pris soin d’utiliser le conditionnel, s’agissant de la culpabilité, pourtant avérée, des autorités marocaines dans ce scandale.

L’embarras de l’UE

La question se pose de savoir pourquoi cette frilosité de l’institution parlementaire à nommer les choses par leur nom et ouvrir un débat en plénière sur ce dossier qui a entaché la crédibilité de l’institution européenne ? Le souci de ne pas se substituer à la justice européenne, au parquet européen mandaté pour enquêter sur ce scandale après la levée de l’immunité parlementaire des eurodéputés mis en cause ? Les conflits d’intérêts non pas seulement au niveau des parlementaires ayant prêté allégeance au roi du Maroc contre de juteuses royalties et qui devraient être plus nombreux que les quelques noms d’eurodéputés ripoux tombés dans les rets de la justice, mais, plus grave encore, au niveau des Etats. Pour des raisons économiques et commerciales, mais aussi géopolitiques évidentes avec le positionnement du Maroc sur les questions internationales, et notamment sa normalisation avec Israël, l’UE ne tient pas à perdre un allié stratégique en entrant dans une confrontation frontale avec lui. Mais d’un autre côté, il y a nécessité pour l’institution européenne de défendre son intégrité morale, bafouée par les pratiques maffieuses d’infiltration des officines marocaines. A défaut de condamnation du Maroc, pourtant pris en flagrant délit, les dirigeants de l’UE multiplient les déclarations et les professions de foi sur les réformes à introduire dans le fonctionnement des institutions européennes pour un respect rigoureux des principes de l’éthique, de la transparence et de la responsabilité des parlementaires et des hauts fonctionnaires. Ouvrant le débat au nom de la Commission européenne, la commissaire Ylva Johansson, chargée des migrations et de l’asile au sein de commission européenne, a dénoncé «quelques-uns qui ont mis en péril le travail de tant de personnes». Une manière pour la responsable européenne de dédramatiser les choses et de plaider l’innocence de l’institution européenne et la responsabilité individuelle des parlementaires indélicats pris la main dans le sac.
«La corruption doit être combattue avec force par la loi», a-t-elle souligné , annonçant «la présentation, très prochainement, par la Commission d’une nouvelle loi visant à criminaliser toutes les formes de corruption, avec des définitions et des sanctions uniformisées dans l’ensemble de l’UE, et les outils nécessaires pour la police et les tribunaux».

Un projet de criminalisation de la corruption en préparation

Ce n’est pas tout : ébranlée par les répercussions que ne manquera pas de générer ce scandale, au niveau des opinions européennes et internationales, mais aussi des Etats, à travers le monde, dans leurs relations avec l’UE, d’autres mesures sont en préparation, sous l’appellation générique de «paquet de défense de la démocratie», a révélé la commissaire Ylva Johansson, pour sauver la démocratie européenne que l’on considère sérieusement menacée dans ses fondements par le scandale du Marocogate et d’autres du genre. «La démocratie n’est pas à vendre», «protéger la démocratie de la corruption et de l’ingérence étrangère», sentiments de «colère», de «honte», de «choc», dans leurs interventions, les députés européens, qui ont pris la parole au nom des groupes politiques, n’ont pas été avares en qualificatifs pour exprimer leur indignation face à «l’opprobre jetée par quelques parlementaires sur le Parlement qui représente tous les Européens». S’il faut se féliciter de cette levée de boucliers quelque peu tardive des parlementaires qui ne se reflète pas, paradoxalement, dans la recommandation, très mesurée, figurant dans la résolution sur les atteintes à la liberté de la presse au Maroc votée jeudi par le Parlement européen, les eurodéputés qui n’ont rien à se reprocher se doivent d’aller plus loin.

En nettoyant les écuries d’Augias, en mettant tout à plat et en votant des résolutions contraignantes pour faire payer leurs pairs corrompus et le corrupteur. Il n’est pas normal, en effet, que face à un acte de corruption institutionnelle impliquant un Etat, le Maroc, en l’occurrence, ce dernier puisse s’en tirer à bon compte et ne pas devoir rendre des comptes ! Et la sanction la plus indiquée et la plus évidente est d’user de leur poids de députés pour réparer les injustices et les dommages commis par les institutions européennes, dont le Parlement, qui se sont fourvoyées à voter des accords préférentiels avec le Maroc pour le pillage des ressources naturelles du Sahara occidental grâce aux mallettes d’argent de la corruption. Tous les accords conclus entre l’UE et le Maroc dans ce cadre sont frappés de suspicion, et partant, de nullité. Les premières sanctions commencent déjà à tomber : les «lobbyistes» marocains qui étaient chez au Parlement et à la Commission de Bruxelles, bénéficiant d’un statut officiel, avec accréditation leur permettant de circuler, en VIP, dans les coulisses des institutions européennes et d’approcher députés et hauts fonctionnaires, sont considérés, désormais, indésirables et frappés d’interdiction d’accès dans les bâtiments de l’UE.

Quand on pense que même les ONG (Organisations non gouvernementales) internationales n’ont pas droit à ce genre de privilèges de cour royale !