Il y a 60 ans la proclamation officielle de la souveraineté algérienne : Les «juillets» de l’indépendance et la bataille des symboles

Mustapha Benfodil, El Watan, 3 juillet 2022

Si la fête de l’Istiqlal est célébrée le 5 Juillet, c’est, «techniquement» et politiquement le 3 juillet 1962 qu’a été officiellement proclamée l’indépendance de l’Algérie. La proclamation faisait suite au référendum d’autodétermination du 1er juillet 1962 à l’issue duquel le peuple algérien, avec 99,72 % des voix, disait son féroce désir d’en finir avec la France.

Trois juillet 1962 – 3 juillet 2022. 60 ans séparent ces deux bornes chronologiques. Ce jour-là, un mardi, l’Algérie accédait officiellement à l’indépendance, et ce, deux jours après le référendum d’autodétermination, organisé le 1er juillet 1962, qui scellait définitivement la séparation avec la France.

A la question : «Voulez-vous que l’Algérie devienne un Etat indépendant coopérant avec la France dans les conditions définies par les déclarations du 19 Mars 1962 ?», le «oui» l’emportait avec 99,72% des voix. Prenant acte des résultats de ce scrutin, le général de Gaulle paraphe la «Déclaration du 3 juillet 1962 portant reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie».

Le document dispose : «Par le référendum du 8 janvier 1961, le peuple français a reconnu aux populations algériennes le droit de choisir leur destin politique par rapport à la République française. Par le référendum du 8 avril 1962, le peuple français a approuvé les déclarations gouvernementales du 19 mars 1962 qui prévoient le cas où les populations algériennes, consultées en vertu de la loi du 14 janvier 1961, choisiraient de constituer l’Algérie en Etat indépendant coopérant avec la France.

Par le scrutin d’autodétermination du 1er juillet 1962, le peuple algérien s’est prononcé pour l’indépendance de l’Algérie coopérant avec la France. En conséquence, les rapports entre la France et l’Algérie étant désormais fondés sur les conditions définies par les déclarations gouvernementales du 19 mars 1962, le président de la République française déclare que la France reconnaît solennellement l’indépendance de l’Algérie.»

Référendum du 1er juillet 1962

Le général de Gaulle avait également adressé, ce même mardi 3 juillet 1962, une lettre solennelle qui est reproduite dans le Journal officiel de l’Etat algérien daté du 6 juillet 1962. Sous le titre : «Lettre du président de la République française au président de l’Exécutif provisoire de l’Etat algérien», le général écrit : «Monsieur le Président, la France a pris acte des résultats du scrutin d’autodétermination du 1er juillet 1962 et de la mise en vigueur des déclarations du 19 mars 1962. Elle a reconnu l’indépendance de l’Algérie.

En conséquence, et conformément au chapitre 5 de la déclaration générale du 19 mars 1962, les compétences afférentes à la souveraineté sur le territoire des anciens départements français d’Algérie sont, à compter de ce jour, transférées à l’Exécutif Provisoire de l’Etat algérien.» Et d’ajouter : «En cette solennelle circonstance, je tiens à vous exprimer, Monsieur le Président, les vœux profondément sincères, qu’avec la France tout entière, je forme pour l’avenir de l’Algérie. Je vous prie de croire, Monsieur le Président, à ma haute considération.»

Dans un document publié dans le Journal officiel de l’Etat algérien en date du 6 juillet 1962, et sous le titre «Proclamation des résultats du Référendum d’autodétermination du 1er juillet 1962», sont livrés les détails de cette consultation tels que rendus publics, le 3 juillet 1962, par la Commission centrale de contrôle du référendum d’autodétermination présidée par l’avocat Kaddour Sator. Les résultats du scrutin y sont déclinés comme suit : «Total d’inscrits dans les 15 départements : 6549736. Votants : 6017680. (Bulletins) blancs ou nuls : 25565 ; Suffrages exprimés : 5992115 ; Oui : 5975581 ; Non : 16534.»

Un accueil triomphal pour le GPRA à Alger

Rendant compte de l’annonce de l’indépendance et du «transfert des compétences à l’Exécutif provisoire», Le Monde rapporte sous la plume de Jean Lacouture : «Le président de la commission centrale de contrôle proclamait à Rocher-Noir les résultats du référendum de dimanche. M. Abderrahmane Farès recevait alors M. Christian Fouchet et, au cours d’un entretien qui s’est achevé à 11h15, était effectué le transfert des compétences de la France à l’Exécutif provisoire.

Un échange de lettres entre le président de la République et M. Farès, président de l’Exécutif, et la nomination de M. Jean-Marcel Jeanneney comme premier ambassadeur haut-représentant de la France auprès de la nouvelle République, achevaient de consacrer l’indépendance de l’Algérie.» Le Monde poursuit : «Ainsi, avant l’arrivée à Alger des membres du GPRA, qui quittent Tunis à 15h, la souveraineté française sur l’Algérie a pris fin et tous les pouvoirs ont été remis à M. Abderrahmane Farès, l’ambassadeur de France étant accrédité auprès de lui.

La hâte mise par Paris à appliquer la procédure qui avait finalement été retenue, et qui est en tous points conforme aux stipulations des accords d’Evian, avait évidemment pour but d’installer le plus vite possible en Algérie un pouvoir ayant suffisamment d’autorité pour lutter contre tout mouvement de dissidence. Ce pouvoir, aux yeux de la France, est l’Exécutif que préside M. Farès. Il est précisé que l’indépendance a pris effet dès la publication de la déclaration du général de Gaulle, c’est-à-dire à 10h30 précises. Le gouvernement français a fait connaître officiellement, par voie diplomatique, aux gouvernements étrangers avec lesquels il entretient des relations, la proclamation…»

Ce même mardi 3 juillet 1962 a vu, en effet, et pour la première fois, l’entrée du GPRA en Algérie conduit par le président Benyoucef Benkhedda. Ce dernier arrive à l’aéroport de Maison-Blanche peu après 16h en provenance de Tunis. Il est accompagné de Krim Belkacem, vice-président du GPRA et ministre de l’Intérieur.

Le président du GPRA est reçu sur le tarmac de l’aéroport par Abderrahmane Farès. Il passe en revue les troupes de l’ALN au milieu d’une forte émotion, tandis que l’hymne national retentit. Les membres du GPRA et les soldats de l’ALN qui veillent sur eux son accueillis triomphalement par une foule en liesse en paradant dans les rues de la capitale.

Malgré cette reconnaissance solennelle de l’indépendance de l’Algérie, c’est la date du 5 Juillet qui sera pourtant officiellement retenue pour fêter l’istiqlal. Un choix dicté, explique-t-on, par la volonté d’effacer symboliquement un autre 5 juillet, de triste mémoire celui-là : celui de l’été 1830 qui a vu la capitulation du Dey Hussein et la chute d’Alger.

«Ils sont entrés un 5 juillet, ils sont sortis un 5 juillet»

Dans un texte intitulé «De quoi le 5 juillet est-il le nom» ? l’historien Fouad Soufi revient sur le débat sur la date effective de l’indépendance : 3 juillet ou 5 juillet ? Il commence par rappeler que «le 5 juillet avait été fait par la loi n° 63/278 du 26 juillet 1963, une fête légale : celle de l’Indépendance et du FLN». «Il faut attendre 2005, précise-t-il, pour qu’un changement intervienne dans l’intitulé donné par la loi à cette fête.

Le 5 juillet 1962 devient, par les effets de la loi n°05-06 du 26 avril 2005, la fête de l’Indépendance uniquement.» Mais le 3 juillet demeure pourtant la date de l’indépendance réelle. «Le 3 juillet, le président de la République française a pris acte des résultats de référendum du 1er juillet, et confirmé ainsi le choix des Algériens. Le fait est là et les faits sont têtus ! Donc, on peut considérer que ce 3 juillet est bien le jour de l’Indépendance» admet Fouad Soufi.

Il cite Abdelmadjid Merdaci qui confirme : «Sur le strict plan historique, ce fait ne peut être contesté : l’Algérie est devenue un Etat souverain et indépendant à la date du 3 juillet 1962.» Ainsi, «la question reste entière : pourquoi alors le 5 Juillet ?» s’interroge Fouad Soufi.

Il constate : «Il est vrai que dans l’histoire contemporaine de notre pays, deux événements particuliers ont été enregistrés comme des faits quasi incontestables: le 5 juillet 1830 et le 5 juillet 1962. La colonisation de l’Algérie aurait commencé le 5 juillet 1830 et se serait achevée le 5 juillet 1962. Ils sont entrés un 5 juillet, ils sont sortis un 5 juillet !» «L’histoire est certes bonne fille, mais elle a ses exigences. Elle ne peut se satisfaire de raccourcis, même – et surtout – quand ils se donnent l’air sérieux. On aura même parlé de ‘falsification de l’histoire !’»

L’historien considère que le récit selon lequel le 5 juillet marque le début de la colonisation n’est pas tout à fait exact, territorialement parlant, puisque, souligne-t-il, ce n’est pas toute l’Algérie qui était tombée dans l’escarcelle du corps expéditionnaire français conduit par le maréchal de Bourmont, et que, plusieurs années durant, il y eut des résistances farouches aux troupes coloniales.

«Le 5 juillet 1830 est le jour de la capitulation du Dey Hussein et de l’occupation d’Alger par les troupes françaises, mais uniquement Alger. Nous en avons fait, à tort, le début de la colonisation, comme si, à cette date, l’histoire avait déjà été écrite», assène-t-il. «Dire que la colonisation française de l’Algérie a commencé le 5 juillet 1830, c’est aussi nier deux tentatives nationales. Celle de Hadj Ahmed qui se posait en héritier légitime de l’Ancien Régime et celle de l’Emir Abd El Qader, qui avait posé et développé les jalons d’un Etat nouveau. La fin de l’expérience de l’Emir, fin 1847, d’ailleurs plus que celle du Bey trop isolé, a sonné le glas de la liberté pour le peuple algérien», analyse Fouad Soufi.

La «grande grève» du 5 juillet 1961

L’auteur convoque un événement significatif : les fêtes du centenaire de la colonisation en 1930. Ces célébrations en grande pompe ravivent fatalement le souvenir de la prise d’Alger. Si bien que «le 5 juillet devient vite une journée de deuil pour le mouvement national alors en construction. En 1952, l’organe du MTLD, l’Algérie Libre, rappelle à ceux qui l’auraient oublié que le 5 juillet 1830 est une journée de deuil pour le peuple algérien».

L’historien cite un autre 5 juillet qui a une toute autre résonance : le 5 juillet 1961 et la «grande grève contre la Partition de l’Algérie» à laquelle avait appelé le GPRA, et qui a eu un remarquable retentissement. «Cette grande grève et les manifestations qui s’en suivirent sont l’une des clés qui expliquent le choix de la date du 5 juillet comme journée de commémoration de l’Indépendance, en 1962 puis en 1963», révèle l’historien.

Ce qui justifie également le choix fait par le GPRA d’ériger le 5 juillet fête de l’indépendance au lieu du 3 juillet, indique Fouad Soufi, c’est l’impression embarrassante que c’est la France qui a décidé de la date de notre indépendance. «La réalité historique est dépassée par la raison nationale», fait-il remarquer. «Faire du 3 juillet la Fête de l’Indépendance, c’est implicitement d’abord, puis légalement ensuite, admettre et reconnaître que l’Algérie doit son indépendance à une décision du président de la République française. C’est aussi implicitement nier les sept années et demie de lutte armée, sans compter les luttes politiques et sociales antérieures et tous les mouvements de révoltes qui ont jalonné l’histoire de l’Algérie au XIXe siècle.

C’est donc accepter que le choix d’une date symbolique de notre histoire nationale, de notre roman national, soit le fruit d’une décision de l’Etat français et pas du Mouvement national libérateur.» L’auteur pointe un autre geste fâcheux sur le terrain du symbolique : «Il faut se souvenir aussi que les clés de l’Algérie ont été remises à l’Exécutif Provisoire, présidé par Me Abderrahmane Farès, et non au GPRA, présidé par Benyoucef Benkhedda, et encore moins au FLN», observe-t-il.

Le Juillet populaire

Fouad Soufi émet une hypothèse intéressante : «Le rejet du 3 juillet ne peut-il pas être considéré comme le denier point sur lequel l’ensemble des acteurs nationaux étaient d’accord ?» Et de noter : «Le timing des événements a fait du 5 juillet la date de la plus grandiose manifestation jamais connue jusqu’à présent. Elle a secoué toutes les villes et tous les villages du pays. Il est vrai, aussi, que cela a conduit à une sorte de télescopage dans notre mémoire collective entre un 5 juillet, journée de deuil, et un 5 juillet, journée de liesse populaire.»

«La liesse populaire a inscrit, à tout jamais, le 5 juillet 1962 dans notre histoire», tranche l’historien. Pour lui, il ne fait aucun doute que «l’acte politique du 3 juillet a vite été effacé au profit du souvenir de cette journée (du 5 juillet 1962, ndlr) qui, à part les tragiques événements d’Oran, a marqué des générations entières d’Algériennes et d’Algériens. Le 5 juillet 1962 est et reste encore, le marqueur identitaire le plus puissant de notre Nation, mais après, bien après, le 1er Novembre 1954».