1962-2022 : Célébrer une libération « inachevée » ?

Raouf Farah, Maghreb Emergent, 2 juillet 2022

Fermons les yeux un instant et rappelons-nous les images du hirak, quand des millions de citoyens manifestaient pacifiquement pendant plus d’une année dans la fraternité, la joie et la détermination, pour la concrétisation d’un État de droit démocratique et civil. Des moments magiques de communion où l’on pouvait entrevoir une société des citoyens, libérée par sa quête de liberté, de justice et de dignité.

Il est impossible pour le citoyen que je suis de faire abstraction d’autres expériences de pensée : celle où les manifestations du hirak se seraient poursuivies jusqu’au 60e anniversaire de l’Indépendance, ou celle où l’offre politique « hirak » aurait été sérieusement entendue. Un tel scénario aurait été le point culminant de la voie du 22 février 2019.

À la veille du 60e anniversaire de l’Indépendance, avons-nous le cœur de le célébrer sachant que le hirak a été entravé par ceux-là même qui nous invitent à festoyer ? Pouvons-nous moralement le faire lorsqu’on sait que des milliers de citoyens pacifiques ont été emprisonnés ou harcelés pour leurs opinions et idées?…Qu’au moins 270 détenus d’opinion sont encore en prison ? Il ne faut jamais cesser de rappeler ces évidences, surtout qu’il y a une volonté de masquer les dépassements récents au nom de l’esprit de communion et du devoir de mémoire.

Pouvons-nous célébrer l’esprit de l’Indépendance lorsque des milliers de jeunes fuient leur pays dans des embarcations de fortune pour trouver un avenir meilleur sous d’autres cieux ?

Pouvons-nous le faire tant que nous n’avons pas obtenu vérité et justice sur les drames qui ont ponctué notre histoire ? Depuis l’Indépendance, les traumatismes, les douleurs et les violences sont régentés par l’amnésie et le déni, privant la société d’une guérison nécessaire.

Mais ce parcours a forgé un goût invincible des Algérien(ne)s à la résistance. Une résistance très souvent intérieure, silencieuse, discrète même. Les Algérien(ne)s ressentent un profond sentiment de fierté et un immense honneur de faire partie de la nation « Algérie ». Ils n’ont pas besoin de directives politiques pour l’éprouver.

Doit-on dès lors célébrer le 60e anniversaire de l’Indépendance en dépit de tout cela ? Oui par l’engagement afin de parachever l’Indépendance. En disant cela, il n’est pas question de nier ou de remettre en question les acquis inaliénables de l’Indépendance, arrachée au prix de lourds sacrifices consentis par le peuple.

Le hirak est précisément une demande d’aboutissement de l’Indépendance. Pas l’avènement d’une pseudo nouvelle ère politique. Le slogan « l’Istiqlal, l’istqlal » ne remet pas en cause l’indépendance du pays, mais il rappelle la nécessité de parachever une indépendance citoyenne qui consacre la liberté, la justice et l’État de droit. Celle qui définira un nouveau rapport entre gouvernants et gouvernés.

M.Abderrahmane Hadjnacer, l’ancien gouverneur de la Banque centrale d’Algérie, a déclaré une fois que « l’Algérie a gagné la guerre (de libération nationale, NDLR), mais pas la paix ». C’est une phrase très juste tant le chemin traversé par le pays a été jonché de tumultes, de violences et de mensonges d’État qui ont borné ses potentialités.

Le curseur du « gâchis algérien » trouve son origine dans les entrailles d’un système qui a confisqué la souveraineté populaire dès l’Indépendance et empêché le plein développement du pays. Si les deux décennies post-Indépendance ont été portées par une dynamique propulsive propre à la Révolution de 1954, le nationalisme qui a nourri le système au pouvoir portait en lui, dès 1962, des limites idéologiques et culturelles indépassables pour construire un État moderne.

Le hirak est venu corriger cette histoire avec l’ambition de sceller une paix vertueuse au nom de la souveraineté citoyenne et de la sauvegarde de l’État. Le refus autoritaire d’un changement politique profond est un déni de réalité qui aggrave les perspectives politiques, économiques, sociales et diplomatiques d’une Algérie dont l’avenir demeure en suspens.

Après des décennies de gabegies et d’irrévérences qui ont fortement miné la société et fragilisé l’État, on tire sur les mêmes cordes pour éviter soigneusement de remettre en cause les fondements d’un système obsolète face à une société en quête d’émancipation.

L’Algérie post-22 février 2019 nous a montré deux visages opposés. D’un côté, une société jeune, plurielle, dynamique, pacifique, avec ses spécificités, ses contradictions, ses espoirs et ses douleurs, qui avait trouvé dans le hirak une démarche unioniste et salutaire pour faire avancer ses ambitions et ses rêves. Désormais, elle vit avec désenchantement les lendemains d’un processus révolutionnaire inachevé. De l’autre, un système qui n’a pas changé de logiciel et n’a jamais adhéré à la nécessité d’une transformation démocratique.

Mais le hirak, comme toute entreprise révolutionnaire, aura son rythme propre, ses temps forts, ses moments faibles, ses hauts et ses bas. Les jeunes et les moins jeunes qui composent ses rangs devront trouver en eux les ressorts politiques et éthiques pour lui donner un nouvel élan. C’est un chantier au long cours où toutes les franges de la société peuvent jouer un rôle de catalyseur.