Karim Amellal. Ambassadeur français pour la Méditerranée : «Le président Macron veut que la relation avec l’Algérie soit la meilleure possible»

Madjid Makedhi, El Watan, 1er juin 2022

Ambassadeur pour la Méditerranée, l’écrivain franco-algérien Karim Amellal effectue depuis quelques jours une visite à Alger qui rentre dans le cadre de la mise en œuvre des décisions du Forum des mondes méditerranéens, tenu à Marseille en février dernier. Il explique ici l’objectif des décisions prises lors de ce rendez-vous par le président français, Emmanuel Macron. Ami et proche du chef de l’Etat français, Karim Amellal est revenu aussi sur la situation des relations politiques entre l’Algérie et la France, qu’il qualifie de «bonnes», comme il exprime son avis sur la question de la mémoire, qui a tant miné les rapports entre les deux pays.

Quel est l’objet de votre visite en Algérie ?

Je suis là, avec un grand plaisir comme d’habitude, pour deux objectifs. D’abord, et surtout, pour mettre en œuvre l’une des décisions du président de la République, Emmanuel Macron, lors du Forum des mondes méditerranéens, qui s’est tenu en février dernier à Marseille, sur la création d’un fonds à impact doté de 100 millions d’euros pour des entreprises en France qui souhaitent investir au Maghreb. Donc, je suis là pour rencontrer des investisseurs, l’écosystème technologique, des accélérateurs, des incubateurs…bref, tout ce tissu entrepreneurial. Parce que ce fonds a vocation à illustrer une démarche très partenariale. On crée des opportunités en France et on en crée en Algérie. La deuxième partie de la mission aura lieu à Oran, où j’aurai l’occasion de rencontrer un certain nombre de personnes dans le cadre de la préparation des Jeux méditerranéens : des autorités et des acteurs culturels et sportifs.

Vous venez d’évoquer les décisions du Forum de Marseille, comment justement évaluez-vous la mise en œuvre de ses résolutions ?

D’abord, ce Forum était très important pour la France, mais aussi pour la Méditerranée, en particulier les pays de la rive sud. Il a réuni des centaines d’acteurs des pays de la région autour de thématiques positives qui nous rassemblent : l’environnement, l’économie, la formation, la culture, la solidarité et l’emploi. Nous avons plein de problèmes en Méditerranée et qui sont souvent les mêmes, tels que l’emploi, le chômage, la santé et le problème d’environnement qui est terrible. Et face à ces défis communs, on doit trouver des solutions ensemble. Lors de ce Forum, le président Macron a tenu à rappeler son ambition méditerranéenne, puisque la France a une politique et une ambition pour cette région. Il l’a rappelé à plusieurs reprises depuis le sommet des deux rives en 2019. Pour illustrer cette ambition, il faut des actes, car les paroles, même si elles sont importantes, ne suffisent pas. Ces actes se déclinent par un certain nombre de mesures importantes qu’il a annoncées. Il y en a trois : la création d’une académie des talents de la Méditerranée, qui doit rassembler des jeunes autour des projets communs, un appel à projets importants pour des financements sur des problématiques de l’environnement, l’emploi et des acteurs des sociétés civiles et puis la création d’un fonds à impact, que j’ai cité qui est tourné vers le Maghreb.

Y a-t-il un délai pour l’application de toutes ces mesures ?

Le président de la République n’a pas fixé de délai, mais il tient à leur mise en œuvre. Il a à cœur que cette ambition méditerranéenne de la France soit concrétisée autour d’actes tangibles, ou ce que l’on appelle des projets, comme des investissements, la création des entreprises, des start-up et des PME, qui investissent en France et ici en Algérie et au Maghreb. On espère que d’ici le mois de février 2023, un certain nombre d’annonces, pas toutes, soient faites. On travaille déjà sur l’académie des talents, qui est presque prête, et la première promotion devrait être lancée d’ici la fin de l’année. L’appel à projet sera finalisé dès cet été. Pour le fonds de soutien, on collabore avec le ministère de l’Economie en France pour entamer le travail en février prochain, soit un an après le Forum de Marseille.

Concrètement, quel est le projet d’Emmanuel Macron pour ce rapprochement en Méditerranée ?

La France est un grand pays méditerranéen et le président Macron a à cœur de faire en sorte que les pays de la Méditerranée aillent mieux. Il y a des objectifs qui sont anciens maintenant, qui visent plus de sécurité et plus de prospérité. Il n’aura échappé à personne qu’actuellement, c’est compliqué, en raison de la multiplication d’un certain nombre de crises, comme c’est le cas au Liban. Nous avons une ambition pour la région à travers un agenda positif en essayant de trouver des solutions sur des sujets où la France et l’Europe peuvent donner une impulsion.

Y a-t-il du répondant du côté de la rive sud ?

Il y a toujours du répondant. Il y a d’abord un dialogue politique qui est bon. Et là, on peut revenir sur les relations entre la France et l’Algérie. Entre les deux pays, il y a depuis toujours des hauts et des bas. C’est une relation à épisodes variables. La relation entre les chefs d’Etat est importante. Nous savons qu’elle est très bonne. Mais ça ne suffit pas. Il faut qu’il y ait d’autres acteurs qui entrent en jeu, notamment économiques. La relation avec d’autres pays du Maghreb est bonne aussi. Je crois que face à des défis communs, on trouve toujours des interlocuteurs étatiques et d’autres, comme les entreprises. Le fonds à impact est un projet que nous allons construire avec les entreprises et pour les entreprises. Bien sûr que le dialogue politique et ce que font les Etats sont importants, mais il y a d’autres acteurs qui sont les associations, les entreprises, les collectivités locales et les villes qui font énormément pour l’environnement. Les relations, comme c’est le cas entre la France et l’Algérie, doivent aussi se tisser d’une myriade d’autres acteurs. C’est ce que nous avons essayé d’illustrer lors du Forum de Marseille.

Justement, on a vu ces dernières années plusieurs initiatives, telles que le processus de Barcelone et l’Union pour la Méditerranée (UPM), dont les résultats sont en-deçà des espérances. Cette nouvelle initiative que vous portez ne risque-t-elle pas de connaître le même sort ?

Non ! Parce que c’est une approche différente. C’est vrai qu’il y a eu le processus de Barcelone dans les années 1990, qui est intervenu dans un contexte particulier, le processus de paix au Proche-Orient, et l’UPM en 2008, qui existe et qui continue à faire un travail qu’il faut saluer. Car c’est quand même la seule organisation en Méditerranée qui réunit toutes les parties prenantes, et tous les Etats du pourtour de la Méditerranée siègent à l’UPM. C’est bien, toutefois, de souhaiter faire plus, et c’est vrai qu’il y a eu des difficultés et des problèmes qui se sont aggravés, comme le réchauffement climatique qui doit nous préoccuper en Méditerranée plus qu’ailleurs.

C’est un sujet qu’on ne voit pas, mais c’est une urgence qu’on doit régler. La France et l’Union européenne se sont engagées dans ce sens, à travers le projet environnemental pour une Méditerranée exemplaire, afin de réunir des acteurs autour d’actions fortes pour l’environnement et la biodiversité en Méditerranée. Cela demande du temps et je crois qu’on peut trouver des solutions sur un certain nombre de sujets qui préoccupent au premier rang les opinions publiques. Et l’environnement est la priorité numéro un.

Les relations entre l’Algérie et la France ont connu une vive tension il y a quelques mois. Selon vous, peut-il y avoir à nouveau un réchauffement dans les mois à venir ?

D’abord, la relation est bonne. Mais vous savez, structurellement, cette relation ne peut être que bonne compte tenu de l’ampleur des liens qui nous unissent. Il y a une importante diaspora algérienne en France, dont je fais partie. La relation politique connaît des hauts et des bas pour diverses raisons. Actuellement, on est dans une phase où les choses reprennent.

La relation se réenclenche et se redynamise. Nous, en France, nous sommes désireux de l’amélioration de cette relation, mais surtout à ce qu’elle soit la meilleure possible. Je crois que c’est dans l’intérêt de la France et l’Europe. Nous y travaillons. Qu’il y ait des difficultés sur un certain nombre de sujets qui touchent et la France et l’Algérie où, par moment, le dialogue politique est moins bon, c’est le cours normal des relations entre deux Etats. Donc, moi, je suis très optimiste. Nos relations sont non seulement bonnes, mais en voie d’amélioration. Le Président a envie que cette relation soit la meilleure possible.

Parmi les difficultés, il y a le chapitre lié à l’histoire. Vous faisiez partie de la commission Stora, nous aimerions savoir comment les choses évoluent depuis la remise du rapport sur la mémoire ?

La commission Stora va poursuivre ses travaux. Il y a le rapport commandé à l’historien, mais aussi tout ce qu’a fait le Président pour la reconnaissance, à travers ce que l’on appelle la politique mémorielle. Ce sont des actes et des paroles de reconnaissance qui traduisent l’importance qu’accorde le président Macron à l’Algérie et aux Algériens. Il est sans doute le président de la République française qui a fait le plus en matière de mémoire et en reconnaissance de ce qui s’est passé, notamment l’affaire de Maurice Audin, Ali Boumendjel et le 17 Octobre 1961…Ce ne sont pas des choses anodines. Moi, en tant que Franco-Algérien, je peux regretter que ces actes très importants pour la France suscitent des controverses et des polémiques du côté algérien qui, à mon sens, n’ont pas forcément lieu d’être.

Parce que ce sont des actes forts, des paroles fortes. Le travail de mémoire est très important pour la France, mais aussi pour les deux pays, et il se poursuivra. Le souhait du président Macron est que sa main tendue depuis 2017 soit saisie par les Algériens, parce que ce travail doit être celui d’historiens et non de politiques. La mémoire est un bien commun que nous devons honorer ensemble.