Ahcene Djaballah Belkacem*: «L’aventure intellectuelle des années 1990 est bel et bien finie»

Madjid Makedhi, El Watan, 3 avril 2022

Spécialiste de la presse algérienne, Ahcene Djaballah Belkacem, ancien professeur associé à l’université d’Alger, revient ici sur la situation de la presse algérienne. Il explique les raisons ayant conduit les médias à la crise actuelle.

Un autre quotidien cessera de paraître dans les prochains jours. Il s’agit du quotidien Liberté. Les raisons ayant amené le propriétaire du journal à prendre cette décision restent inconnues pour l’instant. Comment analysez-vous la disparition de ce titre adossé pourtant à un groupe industriel ?

D’après ce que j’ai lu, la messe n’est pas encore dite puisqu’il y a un conseil d’administration ou quelque chose de ce genre qui doit se réunir et décider de la «solution finale» bien qu’il ne faille pas trop se faire d’illusions. Il est évident et visible d’ailleurs que le journal, en dehors de la grande qualité de ses contenus et de ses journalistes souffre énormément certes de la contraction du gisement de consommateurs de langue française, bien qu’il ait encore beaucoup de fidèles, mais aussi et surtout de la «disparition» organisée ou non de gisement publicitaire national. Ainsi, on a déjà noté depuis pas mal de temps que la publicité publique, celle dite institutionnelle qui compose plus de la majorité du marché national, a déserté ses pages et même celle des entreprises privées nationales et étrangères ayant certainement «peur de mesures de rétorsion». Ont-elles reçu des «instructions» d’on ne sait où, ou alors sont-ce seulement les «suivismes» habituels qui sont devenus, au fil du temps, une seconde nature chez bien de nos opérateurs économiques… qui ont peur de leur ombre. Il est vrai que certains l’ont payé assez cher. Et, être adossé à un grand groupe industriel (ou autre) ne signifie plus rien, la débâcle des «oligarques» (économiques et politiques) nés dans les années 80-90 et 2000 étant consommée et surtout lorsque le détenteur principal du capital a pris, pour mille et une raisons, ses distances avec «son» journal ; certainement pour préserver son «essentiel». En tant que bon gestionnaire, sur les plans financier et économique, on peut difficilement lui en vouloir, surtout si le journal est déficitaire depuis plusieurs années.

Les modèles économiques adoptés par les médias algériens et qui n’ont connu que très peu de changement depuis le début de «l’aventure intellectuelle» sont-ils complètement dépassés aujourd’hui ?

Il est évident que le temps de «l’aventure intellectuelle», celle des années 90 est bel et bien finie… comme d’ailleurs bien d’autres activités relevant de l’«immatériel». Ne défendent plus cette option (qui relevait d’un tout autre contexte né de la «révolution d’octobre 88») que des «has been» (excusez du terme) dont, d’ailleurs beaucoup, hélas, ont disparu de la scène médiatique. A l’époque, on défendait d’abord et avant tout non une presse privée (au sens capitalistique du terme), mais une presse «indépendante» (au sens militant et engagé) ; une presse de «service public», c’est-à-dire d’abord et avant tout au service de l’«intérêt général». On a eu par la suite, avec le «bouteflikisme triomphant», la grande embellie de la «presse commerciale» qui a vu la scène médiatique littéralement envahie par les affaires, les manipulations multiples (dont relève l’apparition des télévisons algéro-étrangères privées) et, surtout, affairistes se cachant derrière le paravent de journalistes complices volontaires, ceci afin de «respecter» les termes de la loi relative à l’information. L’émergence et l’invasion internet n’a fait qu’accélérer la descente aux enfers… la concurrence n’étant plus au seul niveau de la pub’ mais se retrouvant aussi au niveau de la collecte et de la diffusion de la donnée informative. Une course effrénée qui a multiplié les dérives faisant ainsi l’affaire de tous les critiques, celles des institutions comme celles de citoyens et des lecteurs. Il est vrai que la multiplication, parfois injustifiée et même quasi-non réglementaire des supports a dispersé les compétences diminuant ainsi la qualité des contenus et favorisé, en matière de quantum publicitaire, les annonces à bas prix. L’absence d’une loi sur la pub a été le facilitateur… Encore qu’il faille ne pas se faire d’illusions sur la praticabilité des textes adoptés.

La rareté de la manne publicitaire, induite notamment par la crise économique et le maintien du monopole de l’ANEP, s’est accentuée ces derniers mois. Au lieu d’aider la presse à surmonter cette crise, les autorités semblent vouloir achever tous les titres qui ne rentrent pas dans sa ligne. A quoi obéit cette logique ?

Je ne pense pas que les autorités veuillent volontairement «achever» la presse qui ne rentre pas dans sa ligne. Elles savent bien (ou elles devraient savoir) que toutes les tentatives, le plus souvent bien plus individuelles ou groupales que générales, bien plus circonstancielles qu’étudiées, et ce, depuis 90, ont fini par échouer. Bien sûr, il y a pas mal de «cadavres» qui jonchent la route de la com’. A mon sens, c’est le prix à payer… et ceci est valable pour bien des pays, du Sud comme du Nord. C’est une logique liée à toute vie politique et économique où que l’on se trouve. Il faut seulement s’en rendre compte à temps, en prendre la mesure collectivement, ne pas se réfugier derrière un passé bel et bien «fini» et… résister. Comme ont résisté et lutté, malgré tous les dangers – alors mortels – les dizaines d’amis et frères victimes du terrorisme durant la décennie noire.

Quel est l’avenir pour la presse algérienne, selon vous ?

Pour ma part, les crises de la presse actuelle sont le signe évident qu’il faut passer à une autre étape (on y a déjà une jambe dedans), celle de l’«aventure économique» avec ses managers, son marketing et études de marchés, des lois claires – concernant tous les pans de la com’, les moyens comme les opérateurs et les travailleurs ainsi que les rapports avec l’Etat – et libératrices des initiatives, mais appliquées à la lettre pour et contre tous, aux journaux et journalistes du secteur public y compris, et, pour respecter les vœux des «anciens de 88-90», respectueuses et faisant respecter le «service public et l’intérêt général». Il y a, bien sûr, un gros effort à faire en matière de formation (professionnelle et technique, j’insiste sur ce point… en dehors de la recherche scientifique relevant des universités) des professionnels de la com’… au niveau d’abord et avant tout d’écoles de communication et/ou de journalisme.

N’oublions pas que les professionnels (patrons comme travailleurs) doivent aussi combler un énorme vide qui n’a trop duré ; celui de l’organisation en association de promotion et de défense de leurs intérêts et de leurs métiers. Car, pour l’instant et depuis la fin des années 90, chacun ne fait que «tirer la couverture à soi»…chacun ayant sa «logique».

* ancien professeur associé des Universités et journaliste