L’opulence est de retour pour l’Algérie : éviter les erreurs du passé

Makhlouf Mehenni, TSA, 06 Mars 2022

On croyait que l’aubaine ne se présenterait plus, du moins pas avant longtemps. L’opulence financière semble de retour pour l’Algérie quelques années seulement après celle de 2008-2014 qui a vu les cours du baril se stabiliser pendant une longue période autour de 100 dollars. Saura-t-elle en faire bon usage cette fois ?

En nette hausse déjà pendant toute l’année 2021 après le creux historique (valeurs négatives) de 2020 causé par les restrictions liées à la crise sanitaire, le pétrole atteint des cimes en cette fin de l’hiver 2022, porté par la guerre en Ukraine.

Le baril n’est désormais pas très loin de la barre des 120 dollars et les analystes le voient pulvériser tous les records pour atteindre 185 dollars pendant l’année en cours.

Il s’agit juste de prévisions basées sur des données conjoncturelles (conflit russo-ukrainien, reprise de l’économie mondiale après la pandémie), mais à 120 dollars, si bien sûr les cours se stabilisent autour de ce seuil, c’est déjà l’opulence.

En 2019, le Front monétaire international (FMI) estimait que l’Algérie avait besoin d’un baril à 116 dollars pour équilibrer son budget, avant de porter l’estimation à 169 dollars en 2021. Quoi qu’il en soit, les cours actuels sont nettement au-dessus du prix de référence retenu pour l’élaboration de la loi de finances 2022, qui est d’un baril à 45 dollars.

Le niveaux actuel des prix devrait porter la part de la fiscalité pétrolière dans les recettes budgétaires au-delà des 37% prévus par le même texte, résorber considérablement le déficit prévisionnel de -18,1% du PIB, permettre de retrouver une balance des paiements excédentaire et partant, commencer à reconstituer le matelas de réserves de changes. Le Fonds de régulation des recettes (FRR) pourra aussi être ressuscité.

L’Algérie peut espérer dépasser le double des 27 milliards de dollars attendus des exportations d’hydrocarbures pour l’exercice en cours. D’autant plus qu’il n’y a pas que le pétrole qui flambe. Les prix du gaz, dont l’Algérie est un important exportateur, sont aussi au plus haut, même si le pays ne pourra pas mettre de grandes quantités sur le marché spot à cause des contrats sur le long terme négociés dans une conjoncture différente.

Les prévisions les plus optimistes n’ont pas vu venir une telle situation que le pays n’a pas connue depuis les deuxième et troisième mandats du président Abdelaziz Bouteflika.

Lorsque ce dernier arrive au pouvoir, en 1999, le prix moyen du baril était de 17 dollars, avant de monter crescendo pour passer les seuils de 50 puis 100 dollars en 2005 avant d’atteindre le record de 147 dollars en 2008, porté par les taux de croissance inédits de la Chine.

Une fenêtre de tir à ne pas manquer

Cette même année, les cours ont atteint leur plus haut niveau de tous les temps, à 147 dollars, et malgré une chute brutale vers la fin de l’année à cause de la crise des subprimes (à 32 dollars), l’Algérie a pu réaliser des recettes tout aussi historiques de 80 milliards de dollars.

La baisse a été éphémère et les cours resteront élevés jusqu’en 2014, enregistrant notamment une moyenne de plus de 100 dollars pendant trois années de suite (2011, 2012 et 2013). Ce maintien des prix à des niveaux élevés pendant une longue période est le seul élément qui empêche pour le moment d’évoquer une situation similaire.

Durant les 20 ans de la présidence Bouteflika, l’Algérie a engrangé environ un millier de milliards de dollars, selon des estimations jamais démenties. On n’en est pas encore là, mais il n’en reste pas moins qu’une fenêtre de tir avantageuse s’offre de nouveau à l’Algérie et il appartient aux nouveaux dirigeants du pays de ne pas la rater en ne reproduisant pas les erreurs du passé.

Les centaines de milliards de dollars des années du pétrole cher ont permis certes une amélioration du niveau de vie de la population (programmes de logements et de services publics, transferts sociaux…), de désendetter le pays et de le doter d’importantes infrastructures, comme l’autoroute Est-Ouest.

Néanmoins, le coût des réalisations a été exorbitant par la faute d’une mauvaise maîtrise des projets et d’une corruption généralisée. Une telle manne aurait pu changer le visage du pays pour toujours si elle avait été accompagnée d’une gestion saine, de réformes adéquates et d’investissements judicieux.

Les observateurs s’accordent à situer le plus grand échec de Algérie de ces 20 dernières années dans son incapacité à s’affranchir de sa dépendance chronique aux hydrocarbures et d’avoir même mis en péril ce secteur vital qui a connu un désinvestissement tirant fatalement la production vers le bas.

Si de meilleures lois avaient été mises au moins dans le secteur énergétique, l’Algérie serait aujourd’hui en position de tirer davantage de dividendes de la conjoncture en livrant par exemple les quantités supplémentaires de gaz que réclame l’Europe.

Si l’agriculture avait été développée, le pays n’en serait pas à calculer ses pertes et profits à cause de la flambée, simultanément avec le pétrole, des produits alimentaires de base qu’elle importe toujours en quantité.

L’Algérie est appelée à mener des réformes structurelles, améliorer son climat des affaires, attirer des investissements et bâtir une véritable économie, diversifiée et créatrice de richesse.

Les prix actuels des hydrocarbures, s’ils se maintiennent, et le faible niveau de la dette extérieure du pays, constituent une opportunité à ne pas manquer pour changer les choses en douceur, sans grandes répercussions sociales et loin de toute injonction des institutions internationales.