Il y a trois ans, le Hirak mettait fin au règne de Bouteflika: Le tournant !

Liberté, 22 février 2022

Ce mardi marque le troisième anniversaire de l’émergence du Hirak, un mouvement dont l’ampleur de la mobilisation et le pacifisme ont ébloui le monde. Ce jaillissement historique a changé la perception des Algériens de la chose politique.

Tout commence par des manifestations sporadiques. En ce début de l’année 2019, des rumeurs de plus en plus insistantes évoquent la volonté d’Abdelaziz Bouteflika, alors grabataire, effacé de la scène depuis son AVC en 2013, n’apparaissant que rarement, de se représenter pour un cinquième mandat successif à l’élection présidentielle qui allait avoir lieu le 16 avril.

Ces informations renforçaient un sentiment d’humiliation que ressentaient beaucoup d’Algériens depuis quelques mois déjà. Et la perspective d’un nouveau mandat pour un homme dont l’absence avait ouvert la voie à toutes sortes de dépassements et de dérives de son entourage sur fond d’une corruption endémique, s’annonçait comme un mandat de trop. “Le pays est géré par des forces extraconstitutionnelles”, avait dénoncé alors Ali Benflis, ancien Premier ministre.

C’est que la situation était devenue critique. Durant les semaines qui ont précédé l’annonce de la candidature de celui qui avait déjà passé 20 ans au pouvoir, une colère sourde couvait au sein de la population. Il suffisait alors juste d’une étincelle. Et c’était peut-être la réunion à la coupole où on présenta le “cadre” du président qui sonnera le glas du régime du président déchu puisque pour la première fois depuis 2014, des jeunes allaient montrer que le pouvoir n’allait pas avoir le dernier mot.

Sur les réseaux sociaux, sur les murs des villes ou parfois dans les médias, le refus de cautionner le “mandat de trop” semblait s’imposer de lui-même. Mais rares étaient les Algériens qui pouvaient croire à un soulèvement populaire.

Lorsque les rues d’Alger ont été envahies et devenues noires de monde, après des appels sur les réseaux sociaux, en ce vendredi 22 février 2019, presque tout le monde était ébahi et surpris par l’ampleur de la mobilisation. Il faut dire que les premiers coups de semonce contre le système ont commencé quelques jours plus tôt à travers une manifestation grandiose à Kherrata le 16 février, puis une autre à Khenchela où les manifestants ont arraché le portrait d’Abdelaziz Bouteflika.

Ce 22 Février est tombé tel un couperet sur la tête d’un pouvoir qui ne s’attendait vraisemblablement pas à une telle ampleur de la mobilisation populaire et au caractère pacifique de la marche qui finira par s’étendre à toutes les régions du pays. Et pour la première fois, la police, dépassée, avait laissé faire. Sur Alger, jusqu’ici presque citadelle imprenable, souffle de nouveau un vent de liberté et l’espace public est de nouveau récupéré par les Algériens qui s’adonnaient aux échanges et aux débats. Cela durera plusieurs semaines.

Puis, des mois. Au fil des semaines, sous la pression populaire et de l’armée, Abdelaziz Bouteflika finit par jeter l’éponge le 2 avril. Mais ce n’était pas suffisant pour les manifestants qui refusaient de “rentrer à la maison”. Désormais, le seuil des revendications est revu à la hausse. Les Algériens ne réclament rien de moins que “le changement radical du système” et le départ de tous les symboles du régime. “Yetnhaw gaâ” est devenu, en quelques jours, le slogan fétiche des manifestants. Et rien ne semblait arrêter la marche des Algériens qui “ont repris l’espace public”, commente l’universitaire Cherif Dris.

Reprise en main “autoritaire”

Face à la déferlante populaire, le pouvoir, visiblement réfractaire au changement, recourt à la manœuvre dans l’espoir d’étouffer le mouvement. Sous la houlette du chef de l’État intérimaire, Abdelkader Bensalah, et surtout du chef d’état-major de l’ANP d’alors, Ahmed Gaïd Salah, une nouvelle élection présidentielle est annoncée pour le 4 juillet.

En face, les oppositions tentent de se structurer pour donner un prolongement politique aux revendications populaires. Des initiatives naissent. L’une d’elles est appelée “conférence d’Aïn Benian”. Elle regroupe des personnalités du courant national et conservateur ainsi que quelques figures islamistes. Son objectif : sortir de la crise à travers un processus électoral, c’est-à-dire organiser d’abord une élection présidentielle pour ensuite mettre en place les instruments pour un changement progressif.

L’autre est à l’actif des partis de la mouvance démocratique qui créent le Pacte pour une alternative démocratique (PAD). Les formations politiques, personnalités et syndicalistes le composant rejettent la solution électorale et revendiquent une période de transition. Mais ni les élections n’ont pu avoir lieu au mois de juillet, en raison du maintien de la mobilisation ni les initiatives n’ont été prises en considération par le pouvoir qui a préféré prolonger le bail à Bensalah et en promettant un “dialogue”.

Pour reprendre l’initiative, le pouvoir met en place un “panel de dialogue”. Présidé par Karim Younès, l’ancien président de l’APN, ce groupe de personnalités tente de nouer les fils du dialogue. Il organise des rencontres, mais il se heurte à l’opposition d’une large partie de la rue hostile au format et non convaincue de la sincérité de la démarche, mais aussi à l’intransigeance du général-major Gaïd Salah qui a refusé les préalables réclamés par Karim Younès pour détendre l’atmosphère et créer les conditions d’apaisement pour un dialogue serein, comme la levée des entraves politiques et l’ouverture du champ médiatique.

Au fil des semaines, Gaïd Salah durcit le ton, alors qu’en parallèle, des arrestations sont opérées parmi les hirakistes. Sous la pression du chef de l’armée, le chef de l’État par intérim, Abdelkader Bensalah, annonce, le 15 septembre, la tenue d’une élection présidentielle pour le 12 décembre. Entre-temps, des personnalités de l’opposition sont arrêtées. Une bonne partie des personnalités opposées à la tenue de l’élection présidentielle sont arrêtées. Mais la rue ne se calme pas, malgré un reflux de la mobilisation populaire.

Le pouvoir, finalement, réussit à imposer son agenda électoral, malgré une campagne électorale chaotique. L’élection présidentielle de décembre 2012 a lieu et porte Abdelmadjid Tebboune au pouvoir. Ce dernier enclenche alors un processus politique qui aboutira à une révision de la Constitution, des élections législatives et locales. Il fait même inscrire “le Hirak béni” dans la nouvelle Constitution et distingue désormais le “Hirak original”, celui du printemps 2019, de celui qui a survécu à son arrivée à la tête de l’État. Entre-temps, la pandémie de Covid-19 a eu raison des manifestations populaires.

Au printemps 2020, les marches ont définitivement cessé. Une trêve exploitée par les autorités pour réviser certaines lois portant, notamment, criminalisation des publications sur les réseaux sociaux.

Depuis, des dizaines d’arrestations sont opérées parmi les activistes et des personnalités politiques. Pour montrer “sa bonne foi”, Abdelmadjid Tebboune a fait libérer des détenus à deux reprises. Mais d’autres interpellations, arrestations et condamnations ont suivi. Cela s’est accéléré ces derniers mois et s’ajoute à des pressions exercées sur les partis politiques. Le PAD dénonce “une terreur d’État”, tandis que le PST dénonce “des pressions” sur l’opposition.

Malgré une reprise à l’occasion du deuxième anniversaire du Hirak en 2021, les marches populaires, qui ont surpris le pouvoir, seront étouffées par une gestion musclée à la veille des législatives, dès lors qu’il annonça qu’elles devront être désormais soumises à autorisation. “Le Hirak, c’est moi”, a décrété, il y a quelques mois, Abdelmadjid Tebboune dans les colonnes du journal allemand Der Spiegel.

Le Hirak, comme mouvement de revendication, est-il pour autant mort ? Si l’universitaire Cherif Dris estime que le mouvement populaire “n’a pas atteint tous ses objectifs”, le politologue Mohamed Hennad, en revanche, estime que “le Hirak est une militance à long terme”.

 

Ali BOUKHLEF