Ali Kader. Expert agronome : «La filière céréales verrouillée par le quasi-monopole de l’OAIC»

Samira Imadalou, El Watan, 1 février 2022

Le gouvernement vise comme objectif l’amélioration de la production céréalière après une année faible en rendement. Qu’en pensez-vous ?

Passer à un autre paradigme serait la meilleure des choses pouvant arriver à notre agriculture qui tâtonne encore et toujours, car recherchée depuis des lustres, la sécurité alimentaire, dont on parle si souvent, est loin d’être assurée.

La preuve en est la faiblesse de la production céréalière qui peine à s’assumer dès qu’une sécheresse survient et la qualité des produits obtenus. Relancer cette filière a toujours été une priorité pour les pouvoirs publics.

Ont-ils réussi dans leur entreprise ? A voir les chiffres de la production locale et ceux des importations, force est de reconnaître que tout est encore à entreprendre.

Pour réaliser ses desseins, l’Etat a misé pendant les vingt dernières années sur toute une batterie d’actions tendant à améliorer la productivité de la sole céréalière, notamment, faire remonter les rendements dérisoires à des niveaux acceptables. Cette politique basée sur des aides (soutien des prix, irrigation, engrais, petits et gros matériels…) à tout-va a permis juste d’entretenir l’espoir le temps d’une année humide, sans plus.

Et, dernièrement, il a été décidé d’augmenter les prix d’achat des céréales par l’OAIC (Office algérien interprofessionnel des céréales et légumes secs). Ainsi, le blé tendre passe de 3500 DA à 5000 DA, le blé dur de 4500 DA à 6000 DA, l’orge de 2500 DA à 3400 DA, l’avoine de 1800 DA à 3400 DA.

Qu’attendre de ces augmentations ?

Ces augmentations ne sont en réalité qu’un réajustement des prix, une mise à niveau, car depuis l’installation de la crise de la Covid, les céréales se négocient au prix fort sur le marché international. N’oublions pas que jusqu’à il y a deux ans, l’Etat payait les mêmes blés bien largement au-dessus du marché mondial, ceci n’a pas pour autant stabilisé la production ou boosté les rendements.

Donc, ce n’est que justice que de rémunérer les producteurs à des coûts convenables, quand bien même ce dispositif initié depuis fort longtemps, dépassé, est en lui-même un frein à la libération des énergies.

La filière «céréales» est biaisée, verrouillée, détenue et piégée par le quasi-monopole de l’OAIC qui n’arrive pas asseoir une durabilité conséquente aux rares bons résultats engrangés. A la première sécheresse qui pointe, la filière sombre dans les abysses.

Il est peut-être temps d’ouvrir ce dossier, de réformer cet office et surtout de procéder à la mise en place d’une autre approche plus en rapport avec le souci de sortir de la médiocrité afin de mieux accompagner et consolider les efforts de ceux qui veulent vraiment passer à une autre étape, l’étape de la performance.

La recherche jusque-là timorée est appelée à la rescousse ; elle doit se secouer et trouver des solutions à la faiblesse des performances génétiques des semences utilisées, car, sans elle, le pays sera tout le temps à la traîne et sera tributaire de l’étranger. Ce qui arrange les pays exportateurs.

Donc , cette décision ne suffit pas à elle seule…

Augmenter les prix d’achat des productions céréalières est à coup sûr bénéfique pour les agriculteurs ; cela favorisera la collecte et évitera le désintéressement de cette spéculation. Mais cette mesure, à elle seule, ne sera nullement suffisante pour passer à des paliers qualitatif et quantitatif supérieurs.

Les prix, quand bien même, aideraient les céréaliculteurs à faire face à l’inflation générée par la flambée des prix des engrais, des produits phytosanitaires et autres, n’apporteraient rien de bien nouveau quant à l’augmentation de la production locale et la résorption des importations.

Mettre en valeur des nouvelles terres au Sud, mieux bonifier celles du nord du pays, irriguer plus et mieux, orienter les ressources financières de l’Etat vers la performance du type duo gagnant-gagnant, lancer un plan «Marshall» afin que la recherche agronomique décolle ; voilà les directions qu’il faut explorer profondément afin de faire sortir l’agriculture algérienne en général et la filière «céréales» en particulier du marasme dans lequel elles se débattent. Passer d’une campagne à une autre, de 60 millions de quintaux à sa moitié, est-ce sérieux ?

Au-delà de l’aspect production, il y a la problématique de la régulation du marché. Comment justement faire pour assurer un certain équilibre entre l’offre et la demande et freiner la spéculation, notamment pour ce qui est des aliments destinés aux bétails

Concernant l’orge, soutenue à bout de bras par les pouvoirs publics, autant le dire tout de go : ce soutien n’a jamais apporté la sérénité dans la filière ovine.

Contrairement à ce que la majorité des bien-pensants croient, plus l’Etat soutient ce produit, plus il y a une demande qui fait gonfler le marché informel et, surtout, permet un maintien des prix de la viande rouge à des niveaux inacceptables.

Pour être plus précis, tout le monde n’a pas accès à cette manne, les premiers à en souffrir sont les petits et moyens éleveurs qui s’obligent à se rabattre sur le marché informel créé par ceux qui ont l’accès facile aux Coopératives de céréales et légumes secs (CCLS), dont l’urgence d’un toilettage en profondeur est obligatoire.

La question mérite d’être posée : faut-il continuer dans cette voie ? Logiquement, les 300 grammes d’orge par brebis ne sont distribués qu’à la survenance d’une disette.

Or, on assiste depuis quelques décennies, à la désertification des aires de pacage. La steppe, ce no man’s land que personne ne gère ni ne contrôle, est en train de ressembler au Sahara.

Les sécheresses cycliques, les labours illicites des dépressions et même au-delà, l’accaparement illégal de terres, les périmètres de mise en valeur qui détruisent les pâturages, le retrait des pouvoirs publics dans la préservation de ces espaces, la rapacité des grands éleveurs à pâturer là où tombe une goutte de plus, concourent à la destruction certaine de cette zone tampon entre le désert et le Tell, un écosystème des plus fragiles, vaste de plus de 20 millions d’hectares.

Voilà pour l’environnement. Occupons-nous un peu des acteurs qui peuplent ou se croisent dans ces espaces. On dit souvent que la steppe et les Hauts-Plateaux renferment 20 à 30 millions de têtes. A ce jour, personne n’est en mesure de donner le chiffre exact de la population ovine.

Non pas que les pouvoirs publics n’ont pas essayé. Bien au contraire. Vouloir connaître ces chiffres, les vrais, c’est comme tenter de se lancer dans un marathon sur des sables mouvants. Personne n’a intérêt à dévoiler la réalité du terrain.

Et quand bien même on la dévoile pour des raisons pernicieuses, pour avoir plus d’orge notamment, tout est gonflé. Du certificat vétérinaire sur lequel se basent les CCLS, il est préférable de ne pas en parler.

Discourir sur l’offre et la demande dans un espace où tout est biaisé ne mènera à rien. L’assainissement de cette filière doit être envisagé avec la profession, les Chambres d’agriculture, qui se complaisent dans le silence en délivrant des cartes d’éleveurs qui ne servent pas à grand-chose.