Tebboune en Egypte: Alger et Le Caire se concertent

R. N., Le Quotidien d’Oran, 26 janvier 2022
 
Dès sa descente d’avion, au pied même de la passerelle, le président Abdelmadjid Tebboune a entamé une grande discussion avec le président Abdelfattah Al Sissi qui l’accueillait lundi à l’aéroport international du Caire.

C’est pour une visite de travail de deux jours que Abdelmadjid Tebboune atterrissait à ce moment-là dans la capitale égyptienne. Diffusée en direct sur la télévision publique du pays hôte, cette arrivée a été marquée par des gesticulations de la part des deux présidents qui démontraient selon toute vraisemblance qu’ils avaient commencé leurs pourparlers à la seconde où ils se sont salués, avant même qu’ils n’écoutent les deux hymnes nationaux. Il est clair que l’Algérie et l’Egypte ont de lourds dossiers arabes et africains qu’elles se doivent d’ouvrir ensemble en vue de se trouver une ligne d’entente. Leurs concertations sur «les questions d’intérêt commun» ne doivent pas être aussi simples tant celles-ci butent contre contradictions, mésentente et parfois divergences de taille. Les positions respectives des deux pays sur le dossier libyen ou la cause sahraouie en sont d’irréfutables exemples dans ce sens. Le soutien du Caire -et pas que lui- au seul maréchal Khalifa Haftar «dhalim aou madhloum,» entrave tout processus de réconciliation nationale entre les antagonistes libyens et éloigne toute échéance électorale pour légitimer les institutions. La cause sahraouie ne bénéficie elle d’aucun soutien de l’Egypte même si elle ne le dit pas clairement. Quoique ce lundi même, son nouvel ambassadeur à Rabat, Yasser Mostafa Kamel Othman, a accordé une interview à un site électronique pour l’affirmer fermement. Il a ainsi rappelé que son pays a participé à la conférence que le Maroc et les Etats-Unis ont organisée en janvier 2021 pour soutenir le plan marocain d’autonomie. «Le soutien égyptien à l’intégrité territoriale du Maroc n’admet ni interprétation ni doute», a déclaré l’ambassadeur.

Les relations algéro-égyptiennes vues par Le Caire

La télévision publique égyptienne diffusait lundi en continu une infographie sur les faits marquant les relations algéro-égyptiennes. Des faits illustrés par une photo -côte à côte- de Ahmed Ben Bella et Jamal Abd Al Nasser. Ce média a mis en évidence en premier le soutien indéfectible de l’Egypte de Nasser à la guerre de libération nationale. «L’aide du Caire à l’Algérie et son soutien au FLN ont été les causes les plus importantes qui ont poussé la France à participer à l’agression tripartite (Angleterre-France-Israël) menée contre l’Egypte le 29 octobre 1956», lit-on. «Les forces militaires algériennes ont participé dans la guerre d’octobre 1973. L’Algérie a, à cet effet, approvisionné l’Egypte en armes, entre autres avec 50 avions, 96 chars, 32 engins militaires et près de 30 canons». «L’Algérie est le premier pays que le président Al Sissi a visité après avoir pris les commandes du pays. Il l’a fait le 25 juillet 2014 où il a examiné avec le président Bouteflika le renforcement des relations entre les deux pays». «Le volume des échanges commerciaux entre l’Egypte et l’Algérie a augmenté de 14% au premier trimestre 2021 pour atteindre 215 millions de dollars comparativement à la même période de l’année 2020». Le média audiovisuel public égyptien rappelle par ailleurs que «le travail culturel le plus important qui a glorifié la révolution algérienne est le film égyptien «Djamila Bouhired». Et le musicien et chanteur Mohamed Fawzi a composé la musique de l’hymne national algérien».

Dans le Monde diplomatique de novembre 1982, celui qui a été correspondant du «Monde» à Alger de 1973 à1978, Paul Balta, écrivait en pages 28 et 29 de l’édition à propos de l’Algérie et la guerre d’octobre 73 sous le titre «Les aléas des relations avec le monde arabe», que «tous les pays arabes avaient, les uns après les autres, claironné le montant des sommes versées aux «frères» en guerre. Ce n’est qu’après, au cours d’un entretien off the record, que Boumediène s’en était étonné et avait indiqué incidemment qu’il s’était spécialement rendu à Moscou au début du conflit et avait payé des armes à l’Égypte et à la Syrie pour un montant de 200 millions de dollars, au risque de compromettre le plan quadriennal 1974-1977. Comme nous lui demandions pourquoi il ne l’avait pas fait savoir, il avait répondu : «Par pudeur… Nous connaissons le prix du sang… et nous ne voulions pas faire de notre aide une opération de publicité politique.»

«Les droits des Palestiniens les concernent tous», disait Boumediène

Balta qui était très proche du président algérien et était compté parmi les amis de l’Algérie, avait noté que «Boumediène avait néanmoins critiqué l’armistice signé par Sadate et la stratégie plus subie que voulue par les pays arabes». Le spécialiste du Moyen-Orient et du monde arabe rapportait de Boumediène que «l’unité, disait-il, ne se forgera pas à l’occasion de sommets tenus autour de tapis verts mais dans le combat. La bataille a fait taire les contradictions internes qui sont réelles et a provoqué un élan unitaire et une solidarité profonde… La guerre ne devait être limitée ni dans le temps ni dans l’espace, car l’Égypte dispose d’un arrière-pays s’étendant de la Libye à l’Atlantique, et la Syrie a derrière elle l’Irak et la péninsule Arabique. Le problème n’était pas de gagner ou de perdre, mais de faire une guerre dure et qui dure, pour plusieurs raisons.» Et de préciser qu’il fallait montrer aux Israéliens que «le temps de la guerre-éclair et élégante» était révolu et qu’eux aussi «étaient vulnérables». Enfin «le baptême du feu ne pouvait être que salutaire aux Arabes en leur faisant toucher du doigt les réalités et le fait que la défense de leurs terres et les droits des Palestiniens les concernent tous, et pas seulement les diplomates ou les états-majors.» Fin de citation…

Comme si c’est aujourd’hui, ce sont là des principes d’un lourd passif desquels l’Algérie qui a le souffle long, ne s’est jamais départie mais que les Etats arabes ont foulé aux pieds. La préparation du sommet des Etats de la Ligue arabe que les deux présidents ont abordée et qu’Alger voudrait en principe convaincre de sa tenue le 1er novembre prochain, une date qui entrelace sans nul doute «la symbolique nationale historique et la dimension arabe, une date qui consacre les valeurs de la lutte commune et de la solidarité arabe» comme noté dans le communiqué du MAECNE du jeudi dernier, devrait, d’ici là, prendre tout en considération pour tenter de «ramasser» un monde arabe en décomposition. La tâche est rude et complexe. L’urgence du moment est de mettre fin à l’effusion du sang entre «les frères» arabes au Yémen. «En plus des atrocités qui déciment la Palestine occupée, le Yémen c’est le scandale du siècle pour le monde arabe !», s’est exclamé un diplomate.

Le président Tebboune a déclaré hier au Caire que «les discussions avec le président Al Sissi ont été riches et fructueuses, elles s’inscrivent dans le cadre de la concertation entre les deux pays.(….). Il a été question de la paix et de la stabilité dans la région, du rôle arabe et africain des deux pays, de la place historique et géographique stratégique de l’Egypte(…), de la dimension géopolitique arabe et africaine, des investissements entre les deux pays, (…)». Il en a conclu que «toutes les questions sur le monde arabe et l’Afrique, sur les défis régionaux et internationaux ont été marquées par une entente totale entre les deux pays et une convergence de vues et de positions (…) ».