Souvenirs d’écolier : nos jeunes espoirs brisés

Moussa Bourefis, 41 ans, médecin, Algeria-Watch, 23 janvier 2022

J’étais encore à l’école primaire au moment du putsch du 11 janvier 1992. Je retiens de la période qui l’a précédé un dynamisme en dehors du foyer familial qui atteignait également l’intérieur. Les discussions et les débats politiques occupaient une bonne partie de nos réunions de famille. Je me souviens très bien de cette énergie ambitieuse à propos du devenir du pays qui habitait mon père et mes frères et sœurs aînées. Durant cette période, mon père était moins présent à la maison, car il participait aux différentes manifestations politiques du FIS, parti dont il était membre. Lui, qui avait participé à la guerre de libération nationale, était extrêmement déçu vers la fin des années 1980 en observant l’usurpation progressive du pays par les héritiers du colonialisme et toutes les injustices qu’ils ont imposées en Algérie. Puis avec l’ouverture de 1989 est apparue une lueur d’espoir quant à la reprise du pays dans de bonnes mains.

Malgré mon jeune âge, l’effervescence à l’extérieur de l’école ne nous a pas épargnés. Même si nous ne comprenions pas grand-chose en politique, nous avions le sentiment qu’un changement positif était en cours. Il nous rappelait la dynamique de la guerre de libération nationale même si nous ne l’avions connue qu’à travers les livres scolaires ou les récits de nos parents…

En juin 1990, quelques jours avant les élections locales, j’étais en 3eme année primaire, notre instituteur nous a demandés de lever la main pour ceux dont les parents allaient voter pour le FIS aux élections locales. Tous les élèves avaient alors levé la main sauf un dont le père allait voter FLN. Je me souviens également que les militants du FLN qui n’arrivaient pas à convaincre des futurs électeurs de voter pour lui s’orientaient vers la population rurale pour la gagner, en vain. Ils étaient renvoyés et même traités de voleurs là ou ils allaient, autant en campagne qu’en ville.

Grâce au printemps 1989 nous avons découvert que nos aînés pouvaient choisir le destin de nos petits villages, nos douars et du pays tout entier. Sous la gestion despotique du FLN et la monotonie et la mort politiques de la société qu’il a imposées, nous ne savions plus que nous, enfants du peuple, étions détenteurs de droits politiques, pour utiliser des termes d’adultes.

La population était si enthousiaste et profondément pressée d’accéder au changement qu’une très grande partie était prête à voter et/ou à inciter tout le monde à voter y compris les personnes âgées et les femmes au foyer qui ont rapidement fait faire leurs photos d’identité et déposé des demandes de cartes d’identité, pour beaucoup pour la première fois. Même les occupations essentielles telles que la récolte des olives ne les a pas empêchés d’aller voter. Je me souviens que le 26 décembre 1991 en pleine récolte des olives à Taneflecht (notre mechta), mon père et ma mère s’étaient déplacés à pied en montant une montagne abrupte sur environ 3 kilomètres pour aller voter dans une école primaire à la mechta Zaaroura au douar Beni-khettab (Jijel). Avant l’ouverture de 1989, personne ne se préoccupait des élections organisées par le FLN car tous savaient que tout était établi d’avance.

Plongés dans la guerre

Et soudain survient le putsch. Comme enfants, nous n’étions pas en mesure de comprendre ce que cela signifiait, ni de prédire les conséquences dramatiques pour nous, pour nos familles, notre scolarisation, notre futur et notre pays. Nous étions cependant en mesure de capter la gravité de la situation dans les yeux et à travers les discussions des adultes qui nous entouraient…

Mon père, malgré son expérience durant les périodes d’instabilité du pays, ne pouvait non plus pressentir le pire qui attendait le pays, encore moins pour lui-même, sa famille et son village. Lui, qui a vécu la souffrance du peuple sous le colonialisme, se disait que maintenant nous étions indépendants et que ceux qui détenaient le pouvoir étaient quand même des Algériens comme nous, et qu’ils n’allaient pas faire de mal à leur peuple. Il a découvert petit à petit que ces monstres qui habitent Alger étaient capables de crimes qui rappelaient les atrocités du colonialisme… Hélas cette vague meurtrière a emporté en fin de compte mon père ainsi que mon frère aîné Bachir, qui ont été enlevés par l’armée et la gendarmerie et comptent parmi des dizaines de milliers de disparus en Algérie « indépendante ».

Nous enfants « innocents » étions soudainement projetés dans un chaos dont on ne comprenait ni la gravité ni le degré de détérioration sécuritaire…

Un jour du début de mars 1994, alors que j’étais en classe de 7eme au CEM Mohamed Djennes à El-Aouana (Jijel), nous avons entendu des tirs de rafales de Kalachnikov très proches. Nous n’avions pas pris les choses au sérieux, mais je me souviens avoir vu dans les yeux de notre professeur de langue française une terreur qui nous disait que nous devions faire le contraire. À la sortie du CEM, nous apprenions que des véhicules militaires escortant un bus de travailleurs russes de la centrale électrique d’Achouat (Jijel) en route vers Bejaia avait fait l’objet d’une embuscade du côté des « Grottes merveilleuses ». L’un des véhicules militaires a pu faire demi-tour et retourner vers Jijel. Sur leur chemin, les militaires ont tiré sur les habitants des villages bordant la route, causant plusieurs morts et blessés. À El-Aouana, il y avait des blessés parmi lesquels une camarade. Ce jour-là, nous avons compris qu’il s’agissait d’une guerre et qu’elle n’allait pas nous épargner…

Je ne peux pas ne pas évoquer également l’arrestation de l’intérieur du CEM d’environ cinq parmi les meilleurs professeurs, notamment de M. Bechtallah, professeur de sciences naturelles, une icône du CEM connu pour sa compétence et son bon traitement des élèves… Nous étions ce jour-là en classe avec un prof qui n’était pas concerné par la rafle. Soudain, le surveillant général a toqué à la porte avant de l’ouvrir. Il était accompagné par un gendarme en uniforme, et je crois que c’était le chef de brigade . Ils ont tous les deux jeté un coup d’œil pour voir quel prof faisait cours. Je me souviens que le surveillant général, ce jour-là, avait la tête d’un otage. Tous les élèves étaient sous le choc. Et encore plus quand les professeurs concernés ont été remplacés par des vacataires beaucoup moins compétents avec les conséquences que cela avait sur la qualité de notre scolarisation… Pendant plusieurs semaines, nous n’avons pas eu de nouvelles de M. Bechtallah qui a finalement été libéré… Nous avons également été bouleversés d’apprendre que le même jour, le professeur Cheraitia avait réussi à fuir durant la rafle et avait rejoint le maquis. Il était lui aussi très apprécié des élèves. Notre affliction s’est encore approfondie environ deux ans après quand nous avons appris qu’il avait été tué lors d’un accrochage avec l’armée…

Une scène est restée figée à vie dans ma mémoire. Je me réveille un jour du mois de mars (au retour des vacances de printemps) à El-Aouana et comme chaque jour je regarde de la fenêtre de ma chambre qui donne sur la route vers notre CEM : je vois toutes les filles portant le hijab. Les « groupes armés » avaient annoncé que toute fille qui ne porterait pas le hijab serait égorgée…

À El-Aouana, après l’arrivée du sanguinaire Benaouda à la tête de la brigade territoriale de gendarmerie nationale, les choses se sont tellement dégradées qu’à la fin de l’année scolaire 1995, une année blanche au CEM et au lycée de la commune a été décidée. Comme tant d’autres, j’ai dû déménager vers une autre commune (Émir Abdelkader) pour pouvoir poursuivre ma scolarité…

Les mêmes violences que celles des occupants français

Durant l’année scolaire 1996, j’étais lycéen en première. Un jour de novembre, alors que nous étions sur le chemin du retour du lycée vers la maison, nous avons croisé des éléments de l’ANP (du 5e bataillon des fusiliers marins, le BFM, dont une antenne avait été installée dans notre village durant l’été 1995). Ils nous ont coursés et chaque élève qu’ils ont pu attraper a été roué de coups de pieds, de gifles et même de crosse de Kalachnikov sans aucun motif. Personnellement, j’ai pu leur échapper en courant, mais des camarades de classe ont subi de graves blessures et en ont gardé des stigmates psychologiques. Je me souviens que certains de ces militaires paraissaient être sous l’emprise de l’alcool ou de stupéfiants. Ils ont continué leur chemin vers le lycée où ils sont entrés dans les classes et ont roué de coups les élèves et les professeurs… Ce sont des faits réels qui ont marqué à jamais notre vécu de l’après-putsch de 1992. L’image que la majorité des élèves/enfants de ma région se sont fait des forces de l’ordre au fil des expériences traumatisantes similaires n’était autre que celle qu’ils avaient des occupants français. Pas étonnant quand on les voyait exercer sous nos yeux ou sur nous-même les mêmes exactions que celles des tortionnaires de Bigeard et compagnie que nous connaissions de nos livres d’histoire.

Je me souviens également d’une autre scène pas moins terrifiante que les précédentes. J’ai croisé un jour de printemps 1996 un voisin qui avait presque le même âge que moi, du nom de Ali Bounail. Sa famille avait une maison dans le village et une ferme d’élevage de vaches dans une campagne à environ deux kilomètres au sud du village, juste avant le mont Sidi-Ali. Ali, ses frères et sœurs et ses parents faisaient ce trajet chaque jour pour accompagner les vaches vers les pâturages et ramener du lait le soir. À l’entrée du village était installé le détachement du BFM devant lequel devaient passer toutes les personnes qui venaient de la montagne. Il était environ 17 heures lorsque j’ai croisé Ali qui était de retour de la ferme vers la maison. Il avait le visage très pâle et les larmes aux yeux. Il me raconte alors qu’en passant devant la caserne, l’un des militaires l’a arrêté et lui a demandé s’il avait vu des « terroristes » dans la campagne. Quand Ali a nié malgré l’insistance du militaire, ce dernier lui a placé le poignard militaire au niveau du cou au point d’en laisser des traces. J’ai vu de mes propres yeux ces blessures superficielles au niveau de la gorge de Ali…

Je ne peux pas ne pas citer la journée de terreur que tout mon village (situé au centre de la commune Emir Abdelkader) et ma famille ont vécu le 17 février 1996 (au mois de Ramadhan, deux jours avant l’Aid-el fitr). C’était un samedi (début de semaine) et les habitants devaient se réveiller tôt pour vaquer à leurs occupations. Mais ce jour-là, le village a du se réveiller encore plus tôt qu’à son habitude. Il s’avèra que dans la nuit précédente, un peu avant minuit, un militaire du détachement du BFM avait été assassiné par balle. Une alerte générale a été déclenchée et du renfort est arrivé de Jijel-centre avec à la tête le commandant du secteur militaire opérationnel de Jijel. Tout le village a été bouclé et les militaires avec Groupes de légitime défense (GLD, milices) ont organisé une opération de vengeance sur tous les habitants du village qui ont payé cher l’assassinat du militaire. La majorité des maisons des rues principales du village ont été ouvertes de force par les militaires et les GLD à partir de 5 heurs du matin. Les hommes qui se trouvaient à l’intérieur ont été arrêtés sous les coups de pieds et de crosses de Kalachnikov puis emmenés au stade communal se trouvant au nord du village. L’opération s’est poursuivie durant la journée tandis que le village est resté bouclé, personne n’avait le droit d’entrer et de sortir. Mon frère qui était enseignant en primaire dans une autre commune a du rebrousser chemin ce matin-là. Le fils d’une voisine qui habitait Alger et qui devait y retourner a également été refoulé par les militaires. Deux habitants du village sont décédés cette nuit-là sous le choc subi en raison de la violence des militaires : Mrs. Zeraoulia et Khelalef. Également une fille d’environ dix ans a été tuée par une balle perdue tirée par les militaires. Mon père qui devait ce jour-là se rendre à l’école coranique de la mosquée El-Islah du village El-Ayaycha (commune de Kaous), a également été refoulé par les militaires. Une rumeur courait dans le village disant que les militaires allaient arrêter tous les hommes et les exécuter au stade de la commune. Aux lecteurs d’imaginer la terreur que j’ai vécue en tant que lycéen (également mes pairs et tous les habitant du village) ce jour-là en apprenant cette nouvelle et en voyant de mes propres yeux les militaires passer de maison en maison pour arrêter les hommes. Je me souviens qu’aux environ de 10 heures j’étais assis sur le balcon de notre maison à côté de mon père qui récitait des versets de coran, tétanisé par la terreur. De notre balcon nous avions vue sur la cité Belle vue qui se trouvait à environ un kilomètre de chez nous. Je n’oublierai pas ces scènes terribles : les militaires passaient d’une maison à l’autre dans cette cité, enfonçant les portes et arrêtant les hommes pour les rassembler devant l’école primaire à coté avant de les emmener au stade. Alors que les militaires conduisaient les hommes, les femmes notamment les vieilles dames les poursuivaient en pleurant à haute voix et en priant les militaires de libérer leur maris, enfants ou frères. Mais deux ou trois des militaires refoulaient les femmes à coups de bâtons et d’insultes. Heureusement et pour des raison que j’ignore, les militaires se sont limités à torturer environ une centaine d’homme rassemblés dans le stade avant de les libérer. Ils avaient le choix entre les coups de pieds, de crosses de Kalachnikov, des gifles, des bastonnades ; ils ont été traînés dans la boue, ont eu les crânes tondus et les pantalons tailladés. Aux environ de 15h les militaires ont commencé à libérer les premiers otages. J’ai vu un voisin du nom de Ahmed Bendris revenant chez lui, le visage couverts de plaies et de sang, les cheveux coupés partiellement, et le pantalon coupé en short….

Pour nous enfants, qui étions crédules mais débordés par la violence qui nous entourait, ce qui s’est passé après le putsch a suscité de nombreuses questions. L’armée de notre pays est-elle l’héritière de l’ALN ? La suite de la tragédie a fait que nous n’avons plus cru aux contenus des livres de l’éducation nationale et d’histoire. Et pire encore, nous avions le sentiment que les adultes ne nous avaient pas tout dit sur l’histoire de notre pays. Nous avons vu durant les années 1990 des scènes identiques à celles des peintures sur les murs de nos villages mémorisant des batailles de la guerre de libération nationale. Nous croyons que cela n’existait que sur les livres et les peintures…