Malika Rahal. Historienne : «En réponse à une vision qui réduisait j’ai cherché à placer 1962 à la fin de la période coloniale 1962 au centre»

Nadjia Bouzeghrane, El Watan, 8 janvier 2022

Dans son dernier ouvrage Algérie 1962. Une histoire populaire, mis en vente en France par la maison d’édition La Découverte le 6 janvier et en Algérie le 10 janvier par Barzakh, l’historienne Malika Rahal développe dans cet entretien les raisons qui l’ont conduite à aborder l’année 1962 sous l’angle d’une histoire populaire à partir de témoignages de gens «ordinaires», d’autobiographies, de photos, de films, de chansons et de poèmes. Un livre passionnant, humain et qui comble un manque dans l’étude historique de l’année-clé de 1962.

– Au cœur de votre ouvrage, Algérie 1962. Une Histoire populaire algérienne méconnue, «largement absente des approches classiques», constatez-vous. Quelles sont les raisons de cette méconnaissance ?

Côté français, cela tient à la focalisation des recherches sur le départ d’Algérie des pieds-noirs et harkis, dont l’intégration continue de concerner le pays bien après 1962 ; côté algérien, cela tient notamment à la focalisation sur la question de la crise politique à l’intérieur du FLN à l’été 1962. Il en résulte qu’on connaît très mal des phénomènes majeurs de cette année : citons par exemple l’ouverture de camps de concentration de population (dits «camps de regroupement» par l’armée française) où était détenu un quart de la population algérienne.

On peut citer également la démobilisation des combattants de l’ALN (ceux de l’intérieur et ceux de l’extérieur), leur retour dans leurs familles et leurs difficultés à annoncer aux parents de camarades tués le décès de leurs enfants.

On peut citer encore la libération des prisons et camps de détention et l’organisation, festive et militante, du retour des prisonniers dans leurs localités d’origine. Ces expériences durent quelques semaines, au plus quelques mois, pour être rapidement suivies par le vécu — également très intense — des premières années de l’Indépendance. C’est ce qui explique aussi qu’elles ont été peu racontées.

– Vous écrivez que «l’événement 1962 est connu d’abord par ses marges, ses minorités, au profit d’une histoire de vaincus, alors que l’on s’attendait à être submergé par une histoire de vainqueurs». Pouvez-vous nous expliquer ce paradoxe ?

Effectivement, les expériences les mieux connues, celles vécues notamment par les pieds-noirs qui ont quitté le pays où ils étaient nés ont souvent été racontées par eux comme une défaite et la fin de leur monde.

Or, les historiens sont accoutumés à ce que dans l’histoire, ce soient les récits des vainqueurs qui dominent. J’ai donc été surprise qu’il faille tant chercher pour retrouver les anecdotes liées à la dimension victorieuse de 1962, celles d’une revanche sur la colonisation et sur l’histoire. Les festivités furent plutôt bon enfant – à l’exception d’Oran, où la violence de l’OAS avait été la plus durable et où des massacres d’Européens et d’Algériens ont eu lieu le 5 juillet.

Pourtant, certains gestes le disent : à Alger, où un prêtre sort pour voir les festivités, il regarde passer un camion dans lequel se tient un groupe de jeunes filles bien habillées. L’une d’entre elles lui adresse un spectaculaire bras d’honneur. Le même jour, lorsque passent les troupes de l’ALN en route pour Sidi Fredj, la foule demande que le défilé traverse Bab El Oued — le quartier jusque-là à majorité européenne au chant de Bab el-Oued, ddah el-oued, comme pour signifier que l’Algérie française était emportée par le fleuve.

C’est aussi le cas dans les camps de regroupement dans les jours qui suivent le cessez-le-feu : lorsque les troupes françaises s’en retirent, il arrive que les habitants du camp eux-mêmes détruisent les murs et les barbelés avant que l’ALN n’arrive pour représenter une frêle autorité algérienne, souvent incarnée par une poignée d’hommes.

– Votre livre propose une autre approche historique qui consiste à mettre au centre le peuple, soit comme vous le signalez, une «histoire des gens ordinaires»… Et aussi l’année 1962 «plutôt qu’à l’extrémité d’un processus» ?

Oui, en réponse à une vision qui réduisait 1962 à la fin de la période coloniale, j’ai cherché à placer 1962 au centre. Prenons l’exemple de la façon dont les logements laissés vacants par les pieds-noirs ont été habités par de nouveaux occupants : placée à la fin de l’occupation, elle symbolise le retournement d’une colonisation qui avait largement chassé la population colonisée de ses lieux de vie, dans les centres des villes comme dans les zones agricoles fertiles.

De la même façon, dans les campagnes de la Mitidja par exemple, l’autogestion spontanée des exploitations apparaît comme le renversement d’une propriété coloniale établie sur des terres anciennement expropriées ou soumises au séquestre.

Mais l’occupation spontanée des appartements et maisons laissés vacants inaugure aussi de nouvelles façons d’occuper les logements et un nouveau rapport à la propriété. L’une des choses qui m’a fascinée en écrivant ce livre est de savoir ce que les nouveaux habitants avaient fait des meubles ou des objets (photographies, livres) présents dans leurs logements.

Ces expériences sont en effet ordinaires : beaucoup de familles qui vivent encore aujourd’hui au centre d’Alger, d’Oran ou de Annaba dans des immeubles anciens connaissent sans doute la façon dont leurs familles ont pris possession de logements vacants ; certaines ont gardé les meubles des anciens habitants comme une sorte de butin ou de capital, d’autres au contraire s’en sont débarrassés pour ne pas vivre dans des meubles qui ne leur correspondaient pas.

Pendant des années après l’Indépendance, on venait de partout pour chiner dans les grands marchés aux puces d’Algérie où se revendaient pour peu cher des meubles, des collections de livres, de bandes dessinées ou des instruments de musique. On les voit encore aujourd’hui chez les brocanteurs !

Il faut dire aussi qu’en 1962, le nombre de personnes sans-abri est tel que tous ne peuvent bénéficier de cette manne de logements. Par ailleurs, tous ne sont pas demeurés dans les premiers appartements qu’ils ont occupés : on déménage beaucoup en 1962 et dans les années qui suivent, certains laissant un logement occupé à d’autres davantage dans le besoin, ou pour en occuper un autre plus confortable ou plus pratique. En fait, on se déplace en tous sens à partir du cessez-le-feu !

– A vous lire, l’invisibilisation des Algériens par l’administration coloniale se serait poursuivie en cette année 1962 ?

Oui, l’invisibilisation coloniale a eu des effets qui ont dépassé la fin de la colonisation, de sorte qu’on ignore certains phénomènes pourtant massifs qui concernent les Algériens. On sait par exemple la brutalité de l’exode des Français d’Algérie, dont 650 000 sur environ un million ont quitté l’Algérie durant la seule année 1962.

Le pic de cet exode a été atteint en mai, juin et juillet. On ne sait généralement pas que la presque totalité des 300 000 réfugiés algériens au Maroc et en Tunisie ont été rapatriés en quelques semaines à cette même période.

L’opération a été mise sur pied par les organisations de secours, le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU (HCR) et la Ligue des sociétés de la Croix-Rouge ainsi que par le GPRA et l’ALN.

Elle présentait plusieurs difficultés : éviter que les réfugiés ne risquent leur vie à cause des mines posées par l’armée française (12 millions de mines avaient été posées durant la guerre) en délimitant quelques routes sûres ; organiser la logistique (trouver des camions et des trains) ; s’assurer que les familles aient les moyens de survivre quelques semaines en Algérie après leur retour.

En effet, dans un pays marqué par la violence, où tant de personnes avaient été déplacées et où il était souvent impossible aux réfugiés de retourner dans des villages détruits pour exploiter des champs parfois dévastés ou minés, le risque était celui de la famine. En 1962, les organisations internationales de secours ont lancé des appels au monde entier et tourné des documentaires pour appeler à des dons destinés à éviter ce risque. Dans l’un d’eux, Comme la pierre est à la pierre, la voix off est celle de l’acteur américain Yul Brynner et la musique d’Ahmed Wahby que l’on voit, dans la scène finale, chanter avec un groupe d’enfants réfugiés.

– De quelle manière 1962 fait-il date dans la mémoire des Algériens ? Autrement dit, que ressort-il des témoignages, documents écrits, films, chansons que vous avez recueillis et analysés ?

Depuis la fin des années 1980, on a vu la publication de nombreux mémoires et autobiographies. Beaucoup d’entre eux sont le fait d’anciens combattants.

La plupart se concentrent sur la guerre et 1962 en constitue donc l’aboutissement, souvent moins détaillé que le reste de leur récit. Leur lecture permet toutefois de découvrir des phénomènes mal connus : ainsi le malaise que ressentent certains combattants au moment d’endosser des vêtements civils et de rentrer chez eux.

L’on découvre par exemple l’improvisation et la nécessité d’inventer rapidement des documents à fournir aux combattants afin qu’ils ne soient pas considérés comme des déserteurs et pour qu’ils puissent ultérieurement faire valoir leurs droits. Comme dans d’autres guerres, certains connaissent des formes de dépression en quittant le combat, alors qu’ils ont l’impression de se séparer définitivement de leurs camarades morts.

On observe aussi que certains combattants, qui se voyaient comme des militants plus que comme des soldats, se considéraient d’office démobilisés une fois l’indépendance advenue. Les éléments de vie quotidienne sont parfois difficiles à atteindre durant les entretiens car les témoins les considèrent sans grand intérêt pour l’historienne ou trop banals puisqu’ils étaient partagés par tous.

C’est ici que les photographies et les vidéos apportent des informations précieuses : sur les détails des festivités par exemple, les vêtements cousus pour l’occasion (jupe, chemises vertes ou blanches, calots avec croissant et étoile) mais aussi les chants, les slogans et les inscriptions sur les murs.

Ce qui frappe par exemple, c’est la présence sur les murs des villes en juillet des drapeaux algérien, marocain et tunisien ainsi que les gestes de solidarité des trois pays d’Afrique du Nord (comme les trois doigts brandis), ou les photographies qui circulaient durant les manifestations festives : si l’on connaît bien celles de Ben Bella, on découvre aussi celles de Mohammed V qui circulaient aussi. Il a donc fallu multiplier les sources pour saisir comment, dès avant le cessez-le-feu les quartiers et les localités algériennes se sont organisés pour se protéger contre la violence de l’OAS.

À Alger, Oran ou Sidi Bel Abbès où elle était particulièrement forte, l’on voit par exemple se mettre en place des formes d’autodéfense mais aussi, les habitants créer des cliniques de fortune : il fallait en effet retirer des hôpitaux publics les blessés des attentats de l’OAS dont les groupes de tueurs venaient parfois les y achever.

C’est tout un système sanitaire qui se met en place. Dans le même temps, dès avant l’Indépendance, se créent des comités locaux composés de combattants de l’ALN, de militants ou de notables locaux pour répondre aux demandes des habitants, en matière de règlement de conflit ou d’état civil. Tout se passe alors comme si la violence de la toute fin de guerre accélérait la prise en charge algérienne de la population. Il me semble que tout cela était très mal connu jusqu’ici alors que c’est fascinant !

– En France, il est beaucoup question de «réconciliation des mémoires». Ce vœu émis par le président Macron vous semble-t-il réalisable quand on sait combien les mémoires en présence dans la société française sont antagoniques ? Et que ce vœu se heurte à des oppositions tenaces de la part de certains courants «nostalgériques» ?

Cette expression de réconciliation des mémoires est un piège. Il ne s’agit pas seulement de se mettre d’accord sur les faits, mais aussi de se mettre d’accord sur une interprétation du passé, notamment sur le sens politique de la colonisation.

Or, au sein de la société française en effet, il n’y pas de consensus sur le fait que, comme phénomène collectif, la colonisation est une entreprise hégémonique visant l’occupation militaire, la dépossession des terres et la mise en place d’un système inégalitaire en droit.

Les avancées des dernières années dans le sens d’une meilleure connaissance de la violence coloniale, voire de leur reconnaissance publique, sont contrebalancées par un courant favorable à l’Algérie française de plus en plus sonore.

– Dans quelques semaines sera célébré le 60e anniversaire des Accords d’Evian. A cette occasion, sur quels sujets et dossiers tant la France que l’Algérie devront-elles mettre l’accent ?

Ce n’est pas mon rôle d’historienne de dire ce que chaque pays, moins encore chaque peuple, devrait faire. Les deux pays ont des histoires bien différentes et n’ont pas vécu 1962 de la même façon, il serait donc naturel que les commémorations et les discussions publiques soient différentes. C’est aux commémorations locales et populaire que je prêterai pour ma part le plus d’attention durant cette année 2022, de la même façon que c’est ce qui m’a le plus intéressée en étudiant 1962.

– Depuis cette date-clé de 1962 des tragédies humaines restent ouvertes et sans réponse. Ainsi en est-il des disparitions forcées en Algérie, un dossier dont vous vous êtes saisie avec d’autres historiens et associations de familles de disparus. Sur quels obstacles ce dossier bute-t-il ?

Oui, j’ai eu l’occasion de travailler avec Fabrice Riceputi sur la question de la disparition forcée. Cette méthode a été développée et largement utilisée par l’armée française durant la Guerre d’Indépendance et sur l’ensemble du territoire, associée à la torture et aux exécutions sommaires.

Une découverte archivistique unique nous a permis de nous concentrer sur le cas de la «bataille d’Alger», en 1957. A partir d’une liste de noms de personnes recherchées par leurs familles en 1957, nous avons lancé un appel à témoin, collecté les documents que possèdent les familles et mené avec elles des entretiens (http://1000autres.org/).

Le principal obstacle de ce travail est que les militaires français avaient conscience de commettre des crimes : ils ont donc agi avec une mesure de secret, notamment dans la production de traces écrites, fabricant des documents faux pour camoufler leurs actions.

Ce que nous, nous cherchons donc dans les archives et ce que nous pourrons trouver de nous apportera pas forcément les réponses que les familles souhaitent (où se trouve le corps de leurs disparus.es et comment sont-ils morts) mais ces archives, même fausses, nous sont indispensables pour tenter de reconstituer les événements.

– Doit-on considérer l’ouverture anticipée des archives judiciaires relatives à la période de la guerre de Libération nationale, dont le décret d’application a été publié récemment, comme une avancée dans la connaissance des crimes et exactions commis à l’encontre des Algériens par la police et l’armée, comme les disparitions forcées en Algérie évoquées précédemment ou les assassinats de manifestants à Paris par la police en octobre 1961 ?

Toute ouverture d’archives peut permettre des avancées, notamment dans les cas, assez rares, où des crimes et exactions donnaient lieu une procédure judiciaire.

Toutefois, dans la majorité des cas, les violences ne donnaient pas lieu à de telles procédures. C’est le cas de la majorité des disparitions forcées sur lesquelles nous travaillons, ou pour la plupart des morts du 17 octobre 1961. Sur ces deux questions, l’ouverture de telles archives ne changera donc pas fondamentalement les choses.