Trente ans après leur coup d’Etat, les mêmes généraux imposent une autre « lutte anti-terroriste »

T. Boubaker, 54 ans – Ain Temouchent, Algeria-Watch, 11 janvier 2022

Trente ans après ce coup d’Etat du 11 Janvier 1992 et la sale guerre que les généraux Janviéristes ont mené contre le peuple, les Algériens sont invités à célébrer Yennayer par la grâce d’un décret de Bouteflika. Tout comme chaque 5 Octobre, le peuple subit les pompes bureaucratiques d’une « journée de l’enseignant ». Sous nos cieux, les maîtres des armes et du pétrole n’écrivent pas l’histoire, ils l’effacent.

Avec ces célébrations identitaires ou corporatistes et misant sur la propagande, l’amnésie et la corruption, la répression, la censure ou la criminalisation de toute recherche de vérité, le pouvoir militaire et policier espérait, du moins avec cette jeunesse qui n’a connu que le règne de Bouteflika, faire oublier le rôle de l’armée dans la gestion criminelle des affaires du pays.

Malheureusement pour les « décideurs » et leurs relais, à leur tête les éradicateurs, aile civile du DRS, le Hirak a fini par démasquer toutes ces stratégies de l’amnésie qui pensaient vendre aux jeunes un ersatz de démocratie sous la coupe des services de sécurité et faire accepter une « nouvelle Algérie » avec des généraux de la sale guerre tels Djebbar Mehenna et Mejahed, sans omettre bien sûr l’actuel chef d’Etat-Major qui tirait à bout portant sur des civils désarmés.

Et ce n’est pas par hasard que le fondé de pouvoir Tebboune, obséquieux commis de l’armée, revient aux bonnes vieilles méthodes via un trop mal nommé haut conseil de sécurité qu’il convoque à tout va en réponse aux messages on ne peut plus clairs du Hirak à propos des Moukhabarat Irehabiya 1 et de tant d’autres slogans scandés par une jeunesse qui n’a pourtant pas vécu la sale guerre mais qui pointe haut et fort la responsabilité du DRS dans les crimes de masse, la torture. Le Hirak n’ignore pas l’identité des égorgeurs et connait les mécaniques de la justice aux ordres. Face à ces intolérables vérités, le haut conseil de sécurité est réuni pour entériner solennellement une grossière mystification et mettre en musique le scénario paranoïaque du nouvel « ennemi de la nation » : les Algériennes et les Algériens impliqués dans le Hirak. La traque de toute expression contestataire est lancée et des pôles anti-terroristes chargés d’étouffer les voix dissidentes sur la toile sont créés. Pour situer les acteurs de cette pièce virtuelle, Rachad et le MAK sont qualifiés de mouvements terroristes, des ordonnances (pas besoin de lois) sont adressées aux juges d’instructions et procureurs pour que les dossiers des nouveaux « terroristes » soient traités par des tribunaux spéciaux. La torture est systématique et des avocats sont même arrêtés et accusés d’appartenance à des mouvements subversifs pour avoir seulement voulu défendre leurs clients.

Trente ans après, Ma Tekhewefounache B’el 3ouchriya2, Dawela Madaniya Machi 3askariya3 et Moukhabarat Irehabiya4 auront été la meilleure réponse de la rue à un pouvoir qui a cru effacer le 11 Janvier 1992.

Trente ans après le coup d’Etat, la jeunesse diplômée ou pas, politisée ou non, comprend parfaitement qu’à moins d’appartenir aux clientèles rentières du régime, la seule issue, la seule alternative est de fuir le pays par tous les moyens. Il n’est que de s’enquérir du nombre de Harragas pour comprendre l’ampleur du drame. A moins d’intégrer un corps de l’armée ou de la police ou alors quand toutes les voies sont bouchées, verser dans la délinquance ou la folie. On le dit peu mais on le constate dans toutes les rues du pays, le nombre de jeunes sous psychotropes bat tous les records. La psychiatrie est devenue en Algérie, le soin palliatif à la misère et la Hogra.

Trente ans après le coup d’Etat, la répression et la terreur restent le seul langage et la seule grammaire d’un pouvoir qui pousse son peuple, et pas seulement sa jeunesse, à préférer mourir en mer plutôt que continuer à vivre sous la dictature aussi brutale que médiocre de l’Etat-Major.

Trente ans après, les Algériens découvrent la dénutrition et ses séquelles béantes, l’analphabétisme des temps modernes (des jeunes qui savent à peine lire et écrire en ‘darja’5) , les services publics inexistants, la santé entre les mains des trabendistes et la prostitution à ciel ouvert.

Trente ans après le coup d’Etat qui allait sauver le pays, les Algériens découvrent ces nouveaux riches qui ghettoïsent les pauvres dans des périphéries désadministrées et se ghettoïsent dans des quartiers protégés et des écoles privées où l’on apprend paraît-il aux enfants de privilégiés à parler plusieurs langues.

Trente ans après la condamnation d’Abassi Madani et Ali Benhadj, les chefs historiques du Front islamique du Salut (FIS) à 12 ans de réclusion criminelle pour atteinte à la sûreté de l’Etat, c’est Fethi Gheras, coordinateur national du Mouvement Démocratique et Social (MDS), l’ex-PAGS, communiste, qui est condamné à deux ans de prison ferme pour, entre autres, « outrage à corps constitué » et « diffusion de publications pouvant porter atteinte à l’intérêt national ». Laissons le soin aux éradicateurs de gauche comme de droite, de produire les analyses de circonstance…

Trente ans après le coup d’Etat, tous ceux qui ont cru inutile, vain, inopportun et risqué d’affronter la dictature et/ou de dénoncer ses crimes sous couvert du danger islamiste, devront rendre des comptes à leurs propres enfants.

Trente ans après, se réveiller en 2022 sur les mêmes bruits de bottes et les mêmes hurlements de sirènes, les mêmes cours de « justice » et les mêmes larmes, laisse un goût amer. Il est difficile, devant cette gangrène, de ne pas en vouloir à toute cette pseudo-classe politique qui a toujours préféré jouer les courtisanes des généraux et qui aujourd’hui, fait mine de découvrir la justice « du téléphone » et les détenus d’opinion. Avoir fêté ses vingt ans en octobre 1988 avec ces ouvriers de Rouiba torturés et violés par des paras, des policiers ou des gendarmes sous le regard glacé et parfois jubilatoire d’un wali ou d’un commissaire. Revivre cet anniversaire avec ces jeunes tous nés après le coup d’Etat me conforte sur un seul plan : il n’y aura jamais de salut islamique, laïc, démocratique ou identitaire tant que l’Etat-Major et ses hommes de main détiendront tous les pouvoirs, au premier chef celui du droit de vie et de mort sur les Algériens.

Malgré les souffrances, le désespoir et la misère, malgré toutes les entreprises de camouflage de l’histoire, malgré cet énorme dispositif juridico-policier pour mener une autre guerre contre le peuple, personne n’oublie les carnages, les innombrables victimes de disparitions forcées, les camps du sud, Bentalha, Raïs ou Relizane, les détenus d’opinion de la sale guerre, les harragas et les jeunes du Hirak qui croupissent en prison sans procès ou condamnés à des peines sans la moindre justification.

Le 11 janvier 1992 est plus que jamais une plaie ouverte et purulente.

 

1Services de sécurité terroristes

2 « Vous ne nous ferez pas peur avec la décennie noire »

3« Etat civil et non militaire »

4« Service de renseignement terroriste »

5 Arabe algérien