30 ans après le coup d’Etat: « Ils ont osé ! »

Nicole Chevillard, Journaliste, 74 ans, Algeria-Watch, 11 janvier 2022

« Ils ont osé ! » C’est la première phrase qui m’a traversé l’esprit lorsque j’ai appris, le 11 janvier 1992, la démission forcée du président Chadli, quelques jours à peine avant le second tour des élections législatives algériennes. Le fait est que je ne savais pas encore, en cette période de ma vie de journaliste française, à quel point la haute hiérarchie militaire pouvait être puissante en Algérie et combien les institutions politiques algériennes étaient fragiles. C’est le déroulement de ce coup d’État qui m’a ouvert les yeux.

Suivant alors heure par heure le fil des événements, j’espérais encore un sursaut du Conseil constitutionnel, une réaction des partis politiques au sein de l’Assemblée nationale, voire la poursuite du processus électoral… Mais j’appris, comme tout le monde, après coup, que l’Assemblée avait déjà été dissoute, le 4 janvier, et qu’un « Haut Conseil de sécurité » (à la légitimité encore plus douteuse que sa légalité) venait d’annoncer l’arrêt du processus électoral.

À l’inverse de beaucoup de mes consœurs et confrères français, je n’avais pas la hantise d’une arrivée des « islamistes » du FIS (Front islamique du salut) au pouvoir en Algérie. Et cela pour une raison très simple. Lors d’un reportage que j’avais effectué à Alger en juin 1990, au lendemain de la victoire du FIS aux élections municipales, j’avais eu la chance d’être immergée dans l’expérience du gouvernement des réformateurs mené par Mouloud Hamrouche. J’avais compris que l’ouverture du champ politique après des décennies de parti unique était, en elle-même, plus importante que l’inévitable ascension du FIS dans un tel contexte. Et je partageais l’analyse des réformateurs qui s’attendaient à ce que la popularité des islamistes soit freinée par leur inexpérience à la tête des communes.

Le fait est que le FIS a perdu près d’un million de voix entre les élections locales de juin 1990 et le premier tour des législatives le 26 décembre 1991. C’est le découpage électoral, initialement conçu pour maximiser le nombre de sièges du parti arrivé en tête (dans la perspective d’une victoire du FLN), qui a joué en faveur du FIS : avec 25 % seulement des inscrits, dans le contexte d’une abstention massive (52 % des inscrits), il s’est immédiatement trouvé doté de 188 sièges !

Des institutions politiques solides auraient fort bien pu s’en accommoder. C’est d’ailleurs ce que semble avoir tenté le président Chadli dans l’entre-deux tours. L’armée algérienne se targuait alors d’être devenue « professionnelle », légaliste, écartée du pouvoir, et j’étais tentée, par excès d’optimisme, de lui accorder le bénéfice du doute… Jusqu’à ce qu’elle renverse, d’un seul coup, l’ensemble de la façade civile du pouvoir algérien, creusant un « vide juridique » exploité à son avantage.

C’est là que j’ai commencé à comprendre la vraie nature du pouvoir en Algérie. À commencer par les manipulations qui avaient entraîné la chute du gouvernement Hamrouche au début juin 1991, dans le sillage de la répression violente de la grève et des manifestations du FIS (ce que Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire ont ensuite fort justement décrit comme le « premier coup d’État » dans leur ouvrage de 2004 : Françalgérie, crimes et mensonges d’États).

L’assassinat en juin 1992 de Mohamed Boudiaf (« mais que diable était-il venu faire dans cette galère ? »), les arrestations de masse, les internements dans les camps du Sahara, toutes les exactions qui se sont enchaînées à un rythme infernal en ce début de la « décennie noire » m’ont guidée dans la rédaction d’une étude sur l’Algérie parue en 1995 (1). Je n’aurais sûrement jamais poussé aussi loin mes investigations au sein de l’armée algérienne et des services si je n’avais pas compris le rôle central joué par le coup d’État des « janviéristes ». Je dois aussi beaucoup aux explications des réformateurs algériens avec lesquels j’avais gardé le contact et qui avaient été contraints de s’exiler pour sauver leur vie et celle de leurs proches.

À cela s’est ajouté un événement qui me touchait de près : l’assassinat, le 27 décembre 1994, de quatre pères blancs à Tizi Ouzou, dont Jean Chevillard, cousin et homonyme de mon propre père, lui-même décédé en 1991. Je n’ai pas cru un seul instant que ces meurtres avaient été commandités par des groupes authentiquement « islamistes », tant la réputation des pères blancs dans ces milieux religieux était favorablement établie.

En revanche, cette tragédie coïncidait avec les négociations qui venaient de débuter, à Rome, sous l’égide de la communauté catholique Sant’ Egidio, entre le FIS, le FFS et le FLN (les trois partis qui avaient remporté l’écrasante majorité des suffrages lors des deux dernières élections), accompagnés de Louisa Hanoune (Parti des travailleurs) et de Me Abdenour Ali Yahia, de la Ligue des droits de l’homme. La « Plateforme pour une solution politique et pacifique de la crise algérienne » fut signée le 13 janvier 1995 et immédiatement vilipendée par les « éradicateurs » d’Alger. Ce qui ne m’a pas du tout empêchée d’être conquise par la hauteur de vue de ce texte en tout point remarquable. Il m’a insufflé l’espoir d’une sortie de crise que j’ai tenu à développer dans l’un des chapitres de l’étude sur Algérie que j’étais en train d’écrire.

C’est cette étude qui m’a valu d’être auditionnée par la DST française au lendemain des attentats de Paris de l’été 1995. Philippe Parant, qui dirigeait alors ce service, se montrait particulièrement intéressé par la perspective de paix ouverte par l’accord de Rome. Le numéro deux de la DST, Raymond Nart, m’a, lui, tout de suite paru lié de très près à ses homologues algériens. De ces divers entretiens (avec également Rémy Pautrat, qui dirigeait alors le Secrétariat général à la Défense nationale), j’ai tiré la conviction que les autorités françaises n’étaient pas dupes du jeu sinistre du DRS (Département de renseignement et de sécurité, ex-Sécurité militaire algérienne) en Algérie et en France.

Par la suite, j’ai appris par un certain « M. Marin », qui s’était présenté à moi comme membre des services français, que mon nom avait été prononcé, assorti de menaces, par des généraux algériens réunis au Club des pins. Sans beaucoup d’illusion sur l’efficacité d’une telle mesure, j’étais quant même vite allée mettre notre numéro de téléphone familial sous liste rouge. Cet épisode n’a, en fait, pas eu de conséquence directe pour moi ensuite. Mais il m’avait fait ressentir, sur un mode mineur, le souffle de la terreur qui s’était abattue sur le peuple algérien à partir du coup d’État de janvier 1992.

1 Nicole Chevillard, Algérie : l’après guerre civile. Évaluer les chances de paix et anticiper la croissance, Nord Sud Export, juin 1995.