30 ans après le coup d’Etat: Trente ans de solitude. 11 janvier 1992 et 19 février 2019

Omar Benderra, 69 ans, ancien président de banque en Algérie, chargé de la dette extérieure sous le gouvernement des réformes (1989/1991). Consultant indépendant.

Algeria-Watch, 15 janvier 2022

Évoquer cette journée particulière n’est certainement pas un exercice agréable. Cette date est celle d’une forfaiture et d’un crime contre le peuple algérien perpétrés par ceux-là mêmes qui devaient protéger sa souveraineté. Le 11 janvier 1992 inaugure un chapitre sanglant d’une insondable cruauté : des centaines de milliers de morts et des milliers de disparus dans un conflit spectral, théâtre de toutes les manipulations, de tous les mensonges. La vie de nombre de mes amis a été directement impactée par le coup d’État, des carrières ont été brisées, des existences saccagées, des familles dispersées, d’aucuns noyés dans le désespoir et dans tous les effondrements. Certains sont morts en prison ou en exil parce qu’ils ont eu le courage de refuser la destruction de la base industrielle du pays et les orientations antinationales dictées par le FMI au régime servile et sans honneur issu de ce coup de force. Le 11 janvier 1992 restera dans l’histoire comme le premier jour d’un carnage et de la plongée du pays dans l’horreur et la régression généralisée. Mais si personne ne prévoyait le tunnel cauchemardesque à venir, nul n’avait été surpris ou pris de court par l’événement.

Plus que de la pressentir, je voyais se déployer les prodromes de la contre-révolution au fil des attaques de presse contre le gouvernement réformateur (septembre 1989-juin 1991) dès que celui-ci a commencé à cibler les gisements de corruption en établissant les bases juridiques de l’État de droit. La transgression majeure de la volonté populaire était inéluctable et les tentatives de le prévenir sans effet face à la détermination des putschistes aux commandes de l’armée. Alger, en ce samedi blafard un peu surréel, semblait être le décor d’une farce triste, d’un scénario cousu de fil blanc : rien n’était vrai dans le discours officiel et tous le savaient. La déposition télévisée du malheureux président Chadli Bendjedid par des généraux félons qu’il avait lui-même installés aux commandes de l’armée et des services de « sécurité » apparaissait comme le point d’orgue d’un processus déclenché par ces mêmes militaires en juin 1991(1). Beaucoup étaient peinés de voir Chadli, homme de bonne volonté sans grand discernement politique, se prêter à cette pantalonnade et boire son calice jusqu’à la lie.

Le grand hiver de la dictature

Dans la ville tétanisée, la circulation automobile était nettement réduite, beaucoup étaient devant leur écran de télévision, les rues étaient peu animées, la ville retenait son souffle dans un silence sépulcral. Au-delà d’un processus démocratique interrompu et bien plus qu’une victoire électorale volée aux islamistes du FIS, cet acte lourd de conséquences imprévisibles installait une atmosphère empoisonnée… L’ambiance était lourde, anxiogène, omniprésence policière : le malaise était perceptible.

Cet événement était sans précédent dans un pays qui avait pourtant l’expérience des coups de force. L’autre pronunciamiento, celui du 19 juin 1965, n’avait rencontré qu’une profonde indifférence, car la société sortait à peine d’une effroyable nuit coloniale, d’une guerre de libération atroce suivie d’un conflit de pouvoir au cours de l’été 1962. Le coup d’État du colonel Houari Boumediene, chef de l’armée, contre le président Ahmed Ben Bella a été vécu comme une péripétie, un pur et simple « réajustement » interne du régime. Tandis que le 11 janvier 1992, les chefs de l’armée ont attenté à l’expression du peuple dans sa manifestation la plus solennelle.

Avant même le 19 février 2019 et l’émergence du Hirak, le 11 janvier 1992 vient, pour moi, d’abord en contrepoint d’une autre journée singulière de l’histoire algérienne que j’avais vécue quelque trente ans auparavant à Mila, alors ville moyenne du Nord-Constantinois. En ce 19 mars 1962, toute la cité bruissait d’une nouvelle extraordinaire, espérée et attendue, mais à peine concevable : le cessez-le-feu avait été effectivement déclaré entre le FLN et le gouvernement français. Dans une région très éprouvée par la guerre, la proclamation officielle de la fin des hostilités n’a pas suscité de mouvements de liesse collective ni de célébrations victorieuses, cela aura lieu plus tard, aux premiers jours de juillet. Les gens ont accueilli cette annonce dans une joie retenue mais bien réelle, entre soulagement, espérance et incertitude. Qu’allait-il advenir du pays ? La réponse à cette question se résumait tout entière dans l’avènement radieux d’un printemps que la nature environnante exprimait avec exubérance… Trente années plus tard, face à la même interrogation, le bref printemps de l’indépendance a cédé le pas au grand hiver de la dictature.

En janvier 1992, comme de nombreux citoyens, aux antipodes de l’euphorie contenue de ce lointain mars 1962, j’éprouvais un sentiment d’expectative tendue et, pour le dire, quelque peu désabusée devant les sombres perspectives que le coup d’État ouvrait au pays. J’étais loin cependant d’imaginer le déchaînement de violence qui allait suivre. Je ne nourrissais guère d’illusions quant à la qualité des officiers qui dirigeaient alors l’armée. Leur réputation les précédait et j’en connaissais certains du fait de mes responsabilités de praticien des finances internationales et responsable de la gestion de la dette extérieure. Il s’agissait pour beaucoup au sommet de la hiérarchie d’intrigants cyniques qui ne respectaient aucunement la population, ces civils pour qui ils n’avaient que mépris. À l’origine officiers subalternes d’une armée d’occupation, ils poursuivaient la même carrière dans l’armée de leur pays de naissance. J’avais vu de près ce dont ces individus étaient capables en octobre 1988, quand ils n’avaient pas hésité à faire ouvrir le feu sur des manifestants, souvent très jeunes, et à torturer des gamins à peine sortis de l’adolescence. Certains de ces généraux crypto-fascistes se targuaient en privé d’avoir « sauvé le pays », se flattant de ce qu’ils avaient infligé à la population lors de ces terribles journées de l’automne 1988.

Il était clair pour tous à ce stade que la parenthèse démocratique ouverte en septembre 1989 avec le gouvernement Hamrouche était cette fois complétement refermée. Les réformes vitales pour le pays, entravées dès juin 1991 par un gouvernement inconsistant désigné par les militaires, seront enterrées pour donner aux putschistes et à leurs alliés bazaristes, les seigneurs de l’« import-import », la haute main sur les gisements de corruption offerts par l’organisation bureaucratique de l’économie. Dans ce domaine, la réalité du pillage effréné des ressources publiques, du démantèlement et de l’accaparement de la base productive nationale dépasse de très loin dans l’outrance et l’ignominie ce que je pouvais appréhender en 1992…

Dans les jours qui suivirent le putsch, au marché populaire du quartier de Kouba sur les hauteurs d’Alger où j’avais l’habitude de faire mes courses, les visages fermés des clients comme des commerçants exprimaient mieux que tous les discours le sentiment général. Il me semblait que les échanges se faisaient à voix plus basse qu’à l’accoutumée, l’inquiétude et une colère rentrée étaient palpables. Mais au long de ces premières journées post-putsch, j’ai peu entendu de voix condamner explicitement la forfaiture dont le pays était la victime, les gens semblaient en état de choc ou de sidération. Cette sourde déploration contrastait nettement avec la satisfaction parfois ostensible de collègues issus de milieux plus aisés, souvent francophones (mais pas seulement), qui sans toujours être militants étaient effrayés par la perspective d’une prise du pouvoir par les islamistes. Il faut dire que le FIS avait accumulé les erreurs tactiques, stratégiques et de communication fournissant à la police politique et à ses porte-voix tous les leviers pour diaboliser un appareil qui n’en avait guère besoin…

Le Hirak, lumineuse réponse au sombre 11 janvier 1992

Ce triste trentième anniversaire est celui d’un désastreux bilan politique, économique, diplomatique, social et culturel. Au bout de la faillite, des massacres, des leurres et des fausses contradictions, on peut valablement se demander si ce système n’a pas été pensé et créé pour détruire le pays. Si c’est bien cette hypothèse qu’il faut privilégier, il y a lieu de reconnaître que l’objectif a été presque totalement atteint. Les équilibres internes ont été mis à mal pour finir dans le pillage insensé de ressources non renouvelables, le futur hypothéqué, l’image internationale de l’Algérie gravement endommagée et sa voix rendue inaudible dans le concert des nations. Le 11 janvier 1992 a donné naissance à un régime qui a tenté de modifier l’ADN politique de l’Algérie en appliquant les catastrophiques recettes de libéralisation du FMI et en développant d’étroites relations avec les cercles les plus réactionnaires du monde arabe. Mais, préméditée ou non, cette entreprise de sabotage systématique n’a pas entamé le « germe indestructible de la Nation » selon la formule de Kateb Yacine. Le Hirak, qui en est l’évidence éclatante, a permis à l’Algérie de retrouver en 2019 une visibilité internationale positive en renouant avec un rôle pionnier dans les luttes démocratiques des peuples du Sud.

Les revendications portées par ce mouvement ne sont naturellement pas spécifiques aux Algériennes et aux Algériens. Même s’ils sont eux-mêmes bâillonnés et largement contraints, les peuples arabes et africains suivent avec intérêt les évolutions en cours. La vitalité politique du peuple algérien, seul dans sa lutte contre une dictature soutenue par les démocraties éclairées de la « Civilisation », préoccupe ainsi l’arc des tyrannies moyen-orientales qui craignent, par-dessus tout, les contagions démocratiques. L’offensive wahhabite en cours relayant le Makhzen appuyé par le sionisme contre l’Algérie vise avant tout à stopper une dynamique démocratique populaire redoutée par les despotismes golfiques et leurs sponsors occidentaux.

L’Algérie a vécu plus de la moitié de soixante années d’indépendance, depuis juillet 1962, sous la férule d’un autoritarisme aussi brutal que médiocre. Les centaines de prisonniers d’opinion en sont l’emblème et les milliers de harragas, la tragique incarnation. En dépit d’une répression exacerbée et de conditions socio-économiques de plus en plus dégradées, le peuple algérien est debout, inaltérable, sûr de son destin. L’unité nationale est intacte et le processus de libération reste le moteur politique de la société dans sa pluralité et sa diversité. Le Hirak a renvoyé les putschistes aux oubliettes de l’histoire : le 19 février 2019 est bien la réponse lumineuse du peuple au sinistre 11 janvier 1992.

1 Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, « Juin 1991 : le premier coup d’État », extrait de : Françalgérie, crimes et mensonges d’États. Histoire secrète, de la guerre d’indépendance à la « troisième guerre » d’Algérie, La Découverte, Paris, 2004, chapitre 9.