Ils devaient sortir la région de son isolement: Jijel, la wilaya des projets inachevés

Liberté, 29 décembre 2021

L’année 2021 s’achève comme elle a commencé à Jijel. Point de réalisation majeure ni d’inaugurations d’envergure. Ce ne sont pas les grands projets qui manquent, mais leur concrétisation qui pose problème. Pis encore, ils soulèvent moult interrogations dès lors qu’ils ont été lancés pour ne pas aboutir.

Des projets structurants à la traîne depuis de longues années. Du simple hôpital de 60 lits – la première infrastructure hospitalière dont a bénéficié cette wilaya depuis plus de trois décennies, en chantier depuis 2014 – au pôle universitaire d’El-Aouana qui traîne depuis la même date, la liste des projets en souffrance est longue. Elle englobe la pénétrante à l’autoroute Est-Ouest, également en chantier depuis plus de sept ans, et le terminal à conteneurs du port de Djendjen, au centre d’un litige qui ne se résout pas depuis plus de quatre ans.

Autre projet en souffrance qui s’ajoute à cette liste, l’usine de trituration des graines oléagineuses Nutris, récupérée, entre-temps, par l’État. Tous ces projets, s’ils venaient à être réalisés, feraient de Jijel un pôle économique d’envergure. Devenus la règle, les retards accumulés privent cette wilaya de l’opportunité d’amorcer un réel développement. Dans la série de ces projets, c’est la pénétrante qui intrigue sur le retard qu’elle enregistre. De la RN 43, à proximité du port de Djendjen (à Jijel) point de départ de cette pénétrante, jusqu’à El-Eulma à Sétif, en passant par Mila, ce chantier n’est que désolation.

Des ouvrages d’art non montés, des pièces en béton abandonnées. Un chantier à l’abandon est visible tout au long d’un parcours de 110 km. À proximité du port de Djendjen, un pont dont les travaux ont été lancés sans jamais être achevé, révèle les difficultés à sortir de cet état de chantier. Un ouvrage qui trône tel un bout de béton sur cette voie express. Pourtant, son importance est telle qu’il contribue à la réalisation d’un échangeur pour permettre au port de Djendjen d’avoir un accès direct à l’autoroute Est-Ouest. Sauf que ce projet est livré à l’incertitude, à l’instar des autres infrastructures qui semblent vouloir connaître le même sort. Bien que rien ne prédise leur achèvement dans les meilleurs délais, tous ces projets représenteront, une fois livrés, un espoir de développement à Jijel.

Du citoyen aux responsables, notamment ceux des secteurs concernés, le sentiment de dépit est le même face à ce décollage sans cesse ajourné. “Ça bloque partout, ce n’est pas uniquement la pénétrante, il y a aussi l’usine Nutris, sans parler du terminal à conteneurs”, réagit le responsable d’une importante entreprise économique à Jijel. Pour la pénétrante, rien n’augure de sa relance. Du moins dans l’immédiat. Pour le terminal à conteneurs, on entrevoit un espoir de débloquer ce projet. “Il est prévu un déblocage au début de l’année”, confie le directeur du port de Djendjen. “La cadence des travaux n’évolue pas au rythme voulu”, se borne à dire, pour sa part, un responsable du projet de la pénétrante.

Espoir déçu

L’espoir de ce développement avait pourtant été entrevu un certain 15 août 2013, lorsque Sellal, alors Premier ministre en campagne pour le troisième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, débarque à Jijel avec une cohorte de ministres et donne le coup d’envoi des travaux de la pénétrante. Symboliquement, un engin amorce les premiers travaux sous les applaudissements des présents. Une scène immortalisée par la Télévision nationale et retransmise au JT de 20h. Sur la lancée de l’euphorie de ce coup d’envoi, il est annoncé que ce projet serait livré dans un délai de 36 mois. Quelle aubaine ! Quel bonheur pour Jijel qui se désenclave, enfin, en direction des Hauts-Plateaux ! Passé ce moment, le vide s’installe. Ce projet n’a finalement été officiellement lancé qu’au mois de mars 2014.

Pour un montant initial de 176,987 milliards de dinars, il est confié à un groupement algéro-italien comprenant Rizzani De Echer, l’ETRHB d’Ali Haddad et Sapta, auxquels s’est jointe la turque Mapa pour le tunnel. Rapidement, le projet est confronté à des contraintes d’ordre technique liées à l’étude, aux opérations d’expropriation, mais aussi à des problèmes de financement. Des délégations de ministres, de walis, d’élus à l’APN et à l’APW sont, par visites interposées, au chevet de ce projet mort-né. Mais peine perdue, le constat est le même. Le projet n’avance pas, à telle enseigne que la livraison d’un simple tronçon de 13 km est rendue impossible en dépit des assurances données depuis 2019. Reliant le port de Djendjen à la localité semi-urbaine de Chadia, dans la commune de Kaous, au sud de Jijel, ce tronçon est pourtant fin prêt pour la livraison. L’ex-wali Bachir Far avait prévu sa mise en service à l’été 2019.

L’actuel wali, Abdelkader Kelkel, s’est déplacé, en juin dernier, à la tête d’une importante délégation de tous les intervenants dans ce projet, pour s’enquérir de l’état d’avancement des travaux. Sur les lieux, il n’a fait que constater que ce tronçon de 13 km attendait d’être livré. Dans un vif échange avec le directeur de l’Algérienne des autoroutes (ADA), il a insisté pour sa livraison à la date butoir du 31 décembre 2021. Vu l’impossible délai que représente cette date, son interlocuteur prolonge l’échéance au 31 mars 2022. Alors que l’année 2021 tire à sa fin et à trois mois du délai que s’est accordé le directeur de l’ADA, ce modeste tronçon de 13 km attend toujours son hypothétique livraison. C’est dire que toute une structure de 110 km se retrouve réduite à un petit tronçon de 13 km à livrer dans des délais loin d’être respectés.

En 2018, alors qu’il était ministre des Travaux publics, Abdelghani Zaâlane avait fait la promesse que le projet serait réceptionné en 2019. Une promesse de campagne qui “n’engage que ceux qui l’écoutent”. Ce feuilleton inachevé rend incertain le développement d’une wilaya qui dispose de potentialités économiques certaines. Tout est suspendu à cet ouvrage, destiné à rompre l’isolement de cette wilaya, à intensifier ses échanges avec le reste du pays et à booster le trafic portuaire du port de Djendjen. C’est dire toute l’importance économique de cette pénétrante, qui aura également un impact certain sur le développement touristique. Dans quel délai sera-t-elle livrée ? Pour toute réponse, des dates sont lancées pêle-mêle pour annoncer, tantôt 2023 tantôt 2024, et rien ne laisse présager que ces échéances seront respectées.

Des échéances sont également accordées pour la livraison du terminal à conteneurs et de l’ex-usine Nutris. Mais encore faudrait-il qu’elles soient respectées… Pour le terminal à conteneurs, c’est un blocage qui perdure en raison d’un différend dans l’interprétation du contrat conclu. Il oppose la partie algérienne au groupe sud-coréen Daewoo Engineering & Construction chargé de sa réalisation, renvoyant à plus tard sa réception. Pour l’usine des Kouninef, passée sous la main de la société nouvellement créée Kotama Agrofood du groupe Madar Holding, après la condamnation de ses anciens propriétaires à de lourdes peines de prison, le délai de 14 mois a été avancé pour sa réception lors de la visite à Jijel, du ministre de l’industrie, Ahmed Zeghdar, en octobre dernier. Toujours est-il que depuis cette visite, aucune évolution n’est à signaler sur le chantier de ce complexe agro-alimentaire qui attend la finalisation des procédures de transfert de propriété.

Amor Zouikri