Alain Gresh: “La normalisation un échec pour la Palestine”

Liberté, 8 décembre 2021

“Dans le contexte actuel de normalisation entre les pays arabes et Israël, on peut dire que c’est un échec total pour la Palestine”, analyse Alain Gresh, spécialiste du conflit israélo-palestinien, auteur de l’ouvrage “Le Fatah, la révolution palestinienne et les juifs”. 

“Liberté” : Quel avenir pour la cause palestinienne dans la nouvelle donne de normalisation des États arabes avec Israël ?
Alain Gresh : La cause palestinienne traverse une période extrêmement difficile depuis les Accords d’Oslo, signés en 1995, et leur échec pour des raisons multiples, à commencer par les divisions apparues entre les Palestiniens et la réduction de la question palestinienne à une affaire de territoires entre Israël et la Palestine. 
La question palestinienne n’est plus une cause de libération nationale, au même titre que les mouvements de libération de l’Afrique du Sud ou de l’Afrique australe. On peut dire que tous ces éléments ont déjà créé le contexte dans lequel les pays arabes se sont acheminés peu à peu, comme l’Égypte et la Jordanie, vers la normalisation avec Israël. Depuis une dizaine d’années, en raison notamment de l’affaiblissement des différents courants politiques palestiniens, cette tendance à la normalisation s’est précisée, à la faveur aussi de contacts multiples et, plus ou moins secrets, entre Israël et les pays arabes. Ce qui est important, de mon point de vue, est que cette tendance est liée directement à la crise du mouvement palestinien lui-même, qui est arrivé à bout de la période révolutionnaire inaugurée avec la guerre de juin 1967 et l’émergence du Fatah à la tête de l’OLP, portant un projet de libération nationale. Aujourd’hui, dans le contexte actuel de normalisation des pays arabes avec Israël, on peut dire que c’est un échec total pour la Palestine.

C’est donc une cause perdue ?
Pour ne pas être tout à fait négatif, les Palestiniens, dans ce contexte, disposent encore de deux atouts. D’abord, contrairement aux visées du projet sioniste, les Palestiniens sont encore majoritaires, représentant plus de la moitié de la population dans la terre historique de Palestine, avec une capacité de résistance importante, malgré les divisions de leadership. On l’a vérifié en mai dernier, avec toutes les mobilisations, autour de Jérusalem, des Palestiniens dans leurs différentes composantes de Gaza, de Cisjordanie, des citoyens palestiniens de nationalité israélienne ou encore des Palestiniens de la diaspora. Cela est le signe d’une grande conscience nationale.

L’autre élément important, malgré cette normalisation, c’est que la cause palestinienne reste à la fois une cause arabe, mais aussi mondiale.  Tous les sondages le montrent, la cause palestinienne continue de bénéficier d’un soutien international autant humanitaire que politique. Il est intéressant, par exemple, de voir comment le Soudan, en pleine révolution, a tenu tête et résisté face aux pressions énormes des États-Unis, poussant ce pays à normaliser ses relations avec Israël. Les peuples sont fondamentalement hostiles à un rapprochement avec Israël.

Qu’est-ce qui fait courir les pays arabes à normaliser leurs relations avec Israël ? Dans quel intérêt ?
Les motivations sont différentes d’un pays à un autre. Mais de manière générale, tous cherchent à s’attirer les bonnes grâces des États-Unis. C’est très important, en ce sens que si on établit des relations normales avec Israël, on aura automatiquement l’appui des États-Unis, ce qui est d’ailleurs vrai. Nous l’avons vérifié par exemple avec le Maroc. L’établissement de relations entre Rabat avec Tel-Aviv était la condition pour que l’ancien président américain Donald Trump reconnaisse la marocanité du Sahara occidental. Cela d’une part. Ensuite, il y a les raisons d’alliances stratégiques. La normalisation entre les Émirats arabes unis et Israël entre dans ce cadre de partenariat sécuritaire, dit antiterroriste, avec une collaboration accrue des services de renseignement et militaires. Cela correspond aussi à cette folie des Émirats arabes unis, qui se voient comme une grande puissance militaire intervenant partout, en Libye ou encore au Yémen, et qui pense qu’Israël leur apportera – et c’est sans doute vrai – une compétence technique dans sa stratégie d’influence régionale. L’exemple récent de la vente d’armement de pointe et de logiciel sophistiqués (Pegasus) aux Émirats arabes unis et au Maroc est édifiant de ce point de vue.
Aujourd’hui, on peut ouvertement travailler en commun avec Israël en mettant de côté la question palestinienne. L’Égypte, bien qu’elle ait établi de relations avec Israël depuis plusieurs années, n’est pas tout à fait dans cette configuration. Contrairement aux Émirats arabes unis et au Maroc, l’Égypte compte en partie sur sa propre influence et sa propre volonté d’hégémonie. Et, même si elle pousse à la normalisation, elle n’est pas tout à fait dans la même logique que les autres pays. L’autre exemple le plus intéressant nous vient de l’Arabie saoudite.
Il n’y a aucun doute que le prince héritier, Mohamed Ben Selmane, joue de toute son influence pour obtenir une normalisation avec Israël mais, jusqu’à présent, il continue de se heurter au veto du roi pour des raisons internes, liées directement à l’opinion publique saoudienne, hostile à toute forme de normalisation avec Israël. Le régime saoudien a peur des conséquences que cette normalisation pourrait engendrer.  Pour combien de temps ? Je crois qu’on est dans un mouvement général de normalisation et il sera assez difficile d’y résister.

Quels sont, selon vous, ces pays arabes qui suivront ce mouvement général ?
Je ne vois pas la Tunisie, le Yémen ou encore l’Algérie établir, du moins à moyen terme, des relations diplomatiques avec Israël. On a parlé de la Mauritanie comme potentiellement prête à normaliser ses relations avec Israël, mais cela reste encore à confirmer. Ce qui est sûr en revanche, comme je l’ai dit, c’est que nous sommes face à un mouvement général de normalisation qui est là pour durer, en tirant profit à la fois des divisions internes qui minent la Palestine et de la situation désastreuse, avec des guerres civiles, des régimes répressifs et toutes les difficultés pour les opinions publiques de s’exprimer.

Que gagne Israël ?
Israël a beaucoup gagné depuis les Accords d’Oslo. C’est lui qui a le plus profité de ces accords qui ont permis et conduit, en ce temps déjà, à une forme de normalisation dans les pays arabes, mais aussi en Afrique notamment, où tous les pays, pratiquement, ont normalisé leurs relations avec Israël. Ce dernier est fortement présent dans le continent noir et apporte un soutien clair et important aux régimes dictatoriaux. Cela donne une certaine légitimité à Israël avec l’impression, en sus, que la question palestinienne est réglée !

Sur le plan tactique, il est évident que l’alliance avec les Émirats arabes unis ou encore avec le Maroc et d’autres pays permet ponctuellement d’intervenir ensemble et de mener des opérations sur le sol. Il ne faut pas croire, en revanche, qu’Israël gagne sur le plan économique en élargissant sa politique de normalisation. Le gain principal, pour Tel-Aviv, est politico-stratégique.

Peut-on dire qu’Israël est aujourd’hui sorti de son isolement, notamment dans la sphère du Monde arabe ?
C’est incontestable. Mais en même temps, il faut préciser que cette normalisation s’effectue au niveau des États et des régimes.
La plupart des intellectuels égyptiens ou jordaniens refusent de se rendre en Israël ; ils refusent d’accueillir les Israéliens et refusent de reconnaître la légitimité d’Israël. On parle alors d’une normalisation au sommet. Si vous voulez, la normalisation avec Israël nécessite des dictatures. Si l’on était face à des régimes démocratiques, il est incontestable que tous ces pays tiendraient compte des opinions publiques qui, elles, sont hostiles à la normalisation.   

L’opinion arabe peut-elle changer cette donne ?
Elle influence déjà – dans le cas par exemple de l’Arabie saoudite – en résistant face à la volonté du régime saoudien d’établir des relations diplomatiques avec Israël. Maintenant, nous sommes à un moment de l’Histoire où le Monde arabe vit une crise sans précédent. L’autonomie des opinions publiques est difficile.

Il est, par ailleurs, clair que cette perspective dépendra des Palestiniens eux-mêmes, en faisant renaître leur cause à partir de leurs atouts, en mettant à profit à la fois le soutien que leur apporte l’influent mouvement de boycott international BDS, présent partout à travers le monde, mais aussi le soutien des peuples européens, très critiques vis-à-vis de la politique d’Israël. C’est d’ailleurs cela qui inquiète : malgré la reconnaissance, la légitimité d’Israël n’est pas là. Ni dans le Monde arabe ni ailleurs.         

Quelles sont les implications du rapprochement historique entre Tel-Aviv et Rabat sur la région du Maghreb ?
Il faut rappeler que la collaboration entre ces deux États existe depuis très longtemps, notamment dans leur lutte commune contre le communisme et contre les mouvements de libération en Afrique australe, par exemple. Au-delà du Maghreb, les implications de cette alliance stratégique se ressentiront dans toute l’Afrique, où Israël est déjà présent. Cette collaboration permettra, par exemple, d’éviter qu’il y ait des changements radicaux en Afrique. Entre les deux pays, il y a une convergence contre-révolutionnaire qui est ancienne, qui va se renforcer, et possiblement plus ouverte.
Les conséquences au Maghreb seront, elles, en lien direct avec le conflit du Sahara occidental. Avec l’appui d’Israël, le Maroc compte rallier les pays européens en les poussant à reconnaître sa légitimité sur le Sahara occidental. Dans ce contexte, il faut par ailleurs s’attendre à ce que la crise entre Rabat et Alger s’accentue, d’autant plus que l’Algérie s’inquiète beaucoup de voir Israël à ses frontières.    

­­­Entretien réalisé par : KARIM BENAMAR

 
* Spécisliste de la question proche-orientale