Les étudiants algériens sont de plus en plus nombreux à rejoindre les universités étrangères

Pourquoi ils partent !

Karim Benamar, Liberté, 3 novembre 2021

Le phénomène de la migration estudiantine prend de l’ampleur. En l’absence de perspectives, les jeunes diplômés sont de plus en plus nombreux à opter pour les universités étrangères. Une perte sèche pour le pays, qui ne bénéficiera pas de leurs compétences.

Le regard vif, le geste fébrile, trahissant un stress difficilement contenu, la préposée au guichet, installée dans son petit bureau au coin du hall d’entrée, semble débordée. Elle tente, tant bien que mal, d’orienter à haute voix les nombreux étudiants, affluant de plusieurs wilayas du centre du pays. Ils viennent par centaines, certains aux premières lueurs du jour, s’acquitter des frais d’inscription au test de connaissance du français (TCF), première démarche d’un projet d’études à l’étranger, avant d’espérer décrocher un visa d’études, le sésame qui fait rêver la majorité des étudiants algériens. Ce mercredi d’automne, alors que le mois d’octobre tire à sa fin, l’Institut français d’Alger, coincé dans une petite ruelle entre la baie d’Alger et l’imposant et mythique monument de la Grande-Poste, rappelle, à s’y méprendre, à l’effervescence d’une salle d’embarquement ! Dans la cour de l’un des plus actifs instituts français du monde, les étudiants forment une longue file d’attente face à une grande salle où trois guichets enregistrent les rendez-vous.

Visages crispés, piaffant d’impatience, ils scrutent, d’un œil anxieux, le tableau électronique indiquant le numéro de leur rendez-vous, avant le passage au guichet pour payer les frais de l’indispensable TCF, facturé à 10 000 DA. À 11h déjà, le tableau électronique affiche le numéro 357. “Je n’ai jamais vu un tel engouement après plus de 20 ans de service”, confie un employé. Hayet, 21 ans, arrivée de Boumerdès où elle poursuit ses études de littérature anglaise, Meriem, 23 ans, inscrite en automatisme à Blida et Manel, 22 ans, étudiante en informatique à l’université de Tizi Ouzou, palabrent au milieu de la cour, sous un soleil printanier. Elles s’échangent les dernières nouvelles sur les procédures à suivre, allant du passage du test de langue française jusqu’aux modalités d’inscription finale dans une faculté française. Pour elles, le rêve commence donc ici. Mais les trois jeunes filles, qui découvrent pour la première fois cet institut, appréhendent le rejet de leurs dossiers en réalisant que les procédures d’inscription s’avèrent plus compliquées que prévu. Mais pas seulement.  

Horizons brouillés 
“Il y a un tas de formulaires à remplir. Des dossiers à préparer scrupuleusement, en plus de tous les frais d’inscription, et tout cela sans garantie d’une réponse favorable, le jour de la demande du visa d’études”, redoute Meriem, l’étudiante de Blida, inquiète d’échouer, elle qui tient plus que jamais à rejoindre une faculté parisienne. Hayet, l’étudiante de Tizi Ouzou, tente, cependant, de la rassurer : “Il suffit de bien préparer son test de langue et de veiller à constituer soigneusement ton dossier. Il n’y a pas de raison de s’inquiéter.” Meriem acquiesce, mais fait remarquer qu’il ne s’agit pas seulement d’une question de dossier ou de test de langue. “Entre Alger et Paris, rien ne va plus”, observe-t-elle, allusion aux récentes tensions qui ont éclaté entre l’Algérie et la France. L’actualité politique s’invite ainsi à la discussion entre les trois demoiselles. Elles commentent la brouille diplomatique entre Alger et Paris, non sans appréhension. Comme elles, la plupart des étudiants rencontrés ici craignent que les retombées de cette crise partie pour durer ne pousse Paris à resserrer davantage l’étau sur les visas accordés aux étudiants algériens.  Entre les trois étudiantes, la discussion tourne au débat sur la décision du président français, Emmanuel Macron, prise à la mi-septembre, de réduire de 50% le nombre de visas accordés aux Algériens. Qu’à cela ne tienne, nos trois étudiantes ne semblent pas pour autant découragées. Ni les démarches d’inscription compliquées ni la grisaille entre Alger et Paris ne sont de nature à les détourner de leur projet  d’études à l’étranger. Manel, Hayet et Meriem sont bien résolues à réaliser leur rêve quitte, assurent-elles, à refaire les mêmes démarches l’année prochaine si d’aventure, la chance n’est pas au rendez-vous cette année.  

“Nous n’avons aucun avenir ici”
Mais qu’est-ce qui peut bien nourrir autant de détermination chez tous ces étudiants décidés à rejoindre, à tout prix, la rive nord de la Méditerranée ? Pourquoi partir étudier à l’étranger après avoir fait toute sa scolarité en Algérie ? Pourquoi cet attrait obstiné de l’Occident ? Ainsi posée, la question ne manque pas de susciter l’étonnement accompagné, souvent, d’un rire narquois chez les nombreux étudiants rencontrés à l’Institut français. Et pour cause. Pour eux, la réponse coule de source. “Qui n’ignore pas que le pays n’offre plus aucune perspective ? Nous n’avons aucun avenir ici”, tranche sèchement Nazim, 24 ans, inscrit en Master communication à l’Université d’Alger. Ce jeune Algérois, qui en a visiblement gros sur le cœur, ajoute, non sans dépit, que “rien ne l’emballe dans ce pays. Les horizons sont brouillés”, dit-il, amèrement. Au terme d’une scolarité de 18 années, tous paliers confondus, Nazim est aujourd’hui persuadé que rester ici, c’est, à coup sûr, connaître le même sort que ces milliers de diplômés sans emploi : “Les hitistes” (qui passent leur temps adossés au mur). “Je fais des études ici avec la nette certitude de me retrouver un jour sans travail. Rester ici, c’est le chômage assuré. Au mieux, travailler comme serveur dans un restaurant”, prédit-il, lui dont le rêve est d’embrasser une carrière dans un grand média à l’étranger ou encore suivre une carrière d’enseignant universitaire. Comme Nazim, ils sont nombreux ces étudiants pour qui l’obtention d’un visa d’études constitue une planche de salut et une option à un projet de vie. Ils rêvent ardemment de décrocher une inscription dans une faculté française ou ailleurs ; au Canada, en Grande-Bretagne ou encore, comme c’est le cas depuis quelques années, dans les richissimes monarchies du Golfe. Les départs d’étudiants à l’étranger prennent aujourd’hui l’allure d’un phénomène social. L’Algérie connaît, en effet, un véritable exode de sa matière grise. Une saignée aux coûts financiers faramineux doublée d’une perte sèche en matière scientifique puisque, au final, le pays n’aura pas su profiter de ses compétences. Pour Noureddine, étudiant en chimie, s’il est vrai que l’Algérie a consenti des investissements massifs dans l’enseignement supérieur, la qualité reste, en revanche, le parent pauvre de l’université algérienne. Ce qui motive, dit-il, sa décision d’aller poursuivre ses études à l’étranger. Coiffé d’un bonnet jamaïcain et barbichette à l’image d’un reggaeman, cet étudiant qui nourrit de grandes ambitions souhaite rejoindre une faculté d’excellence à l’étranger pour exaucer son souhait de devenir un grand chimiste, mondialement reconnu. “La chimie me passionne. Je ne sais faire que cela. J’irai partout, en France, en Grande-Bretagne ou encore aux États-Unis pour me parfaire et m’épanouir dans mon domaine”, s’enthousiasme-t-il devant ses camarades d’un jour, au milieu de la cour de l’Institut français. Un rêve impossible en Algérie ? Noureddine s’esclaffe devant cette improbable question. “Vous êtes journaliste ! Vous devriez certainement mieux connaître la réalité de notre pays”, fait-il observer. Une jeune étudiante, Sarah, assise à quelques mètres et qui semblait intéressée par la discussion, s’invite au débat.  “Véritablement, rien ne va plus dans notre chère Algérie. L’université n’offre plus la qualité. Les enseignements sont pauvres, mal conçus et les formations médiocres”, juge-t-elle sévèrement. Et d’enchaîner, l’air remonté : “Le plus triste dans tout ça, c’est que nous sommes déconsidérés, méprisés et sous-estimés. À la fin, c’est bien l’État, lui-même, qui nous pousse à aller voir ailleurs.” Un avis que partage Noureddine. “Allez faire une enquête sur l’état des infrastructures, des amphithéâtres où nous grelottons l’hiver et étouffons l’été. Allez voir l’état de délabrement des cités U livrées à l’insécurité”, exhorte-t-il. “L’État ne nous retient pas ici pour aider à l’épanouissement de notre pays”, déplore-t-il. 

Une harga légale
Si pour les trois étudiantes, Nazim ou encore Noureddine, le rêveur “chimiste”, l’ambition de rejoindre une faculté française est motivée par le souci d’accéder à une meilleure formation et mieux préparer leur avenir, pour d’autres, le visa d’études est perçu comme un moyen d’une “harga légale”. Nombreux, en effet, n’ont qu’une seule idée fixe en tête : quitter le pays à tout prix. Un pays souvent décrit comme “étouffant” et “sans avenir”. “Espoirs brisés”, “liberté brimée”, “jeunesse abandonnée”, “horizons sombres”, des qualificatifs qui ne manquent pas pour dépeindre leur pays assimilé à un rêve empêché. Attablée à la cafétéria de l’institut, une clope entre les doigts, Souhila, la vingtaine bien entamée, étudiante en Lettres françaises, ne se fait plus d’illusions.

Même les espoirs nés de la parenthèse du vaste mouvement populaire, le Hirak, sont désormais “anéantis”, affirme-t-elle, désabusée. “On y a cru pourtant. Mais la réalité a fini par nous rattraper. Pire, dit-elle, le pays est même plus déprimant qu’avant.” “Comment maintenir la flamme de l’espoir dans un pays où des étudiants, des universitaires, des avocats et des journalistes sont jetés en prison pour leur opinion ? C’est scandaleux et terriblement triste”, assène-t-elle encore d’une voix contrariée, avouant se “sentir mal” dans son pays, un sentiment doublement aggravé par sa condition de femme. “Ce n’est pas qu’une simple vue de l’esprit. Ce n’est pas non plus un de ces clichés galvaudés. La vie de femme en Algérie, ce n’est pas évident”, martèle-t-elle. Pour elle, la vie ne se résume pas uniquement à un poste de travail avec un revenu mensuel. “La femme occupe aujourd’hui toutes les sphères de la vie active. Pourtant, sa façon d’être, mais surtout son corps suscite l’hostilité et provoque des tempêtes en société. Je ne peux pas me promener dans les rues d’Alger, ou ailleurs, sans m’attirer des insultes ou des réflexions désobligeantes sur ma façon de m’habiller”, s’indigne la jeune étudiante, qui rêve de rejoindre un jour la Sorbonne. 

Une affaire de famille
Quand bien même les propos de Souhila sembleraient exagérés, par leur caractère un tantinet expéditifs, et ne reflétant peut-être pas toute la réalité, cela ne cache en rien la réalité de l’“exode estudiantin” qui a pris, ces dernières années, une ampleur inédite et inquiétante. Selon une étude du Centre de recherche en anthropologie (Cread) parue en 2019, pas moins de 25% d’entre eux projettent d’émigrer dans un pays étranger. Et dans cette quête de nouveaux horizons, de recherche de cieux cléments pour l’épanouissement personnel, la migration estudiantine est même devenue, avec les années, une affaire de famille. D’après le sociologue de l’éducation/migration, Karim Khaled, si ce phénomène existe depuis longtemps, la nouveauté réside dans le fait que de plus en plus de familles s’impliquent dans le projet d’études à l’étranger de leur progéniture. “Il s’agit de stratégies d’investissement scolaire (projet d’études à l’étranger) bien réfléchies par les familles algériennes”, assure le sociologue. Illustration : le troisième meilleur bachelier de cette année, Gaya Lahouazi, encouragé par ses parents, a fait le choix d’aller poursuivre ses études en France. Une perte pour l’Algérie, lui qui a même été décoré par le chef de l’État himself. À 13h passées, l’Institut français ne désemplissait toujours pas. La file d’étudiants devant les guichets de paiement des frais d’inscription au test de langue française est toujours bruyante, comme en début de matinée. Un homme, la cinquantaine consommée, se tient calmement parmi la cohorte d’étudiants. Intrus ? Entre les mains, il tient fermement la convocation de son fils. “Je viens inscrire mon fils qui poursuit ses études à l’Institut polytechnique de Sidi Bel-Abbes”, dit-il. Médecin à Alger, ce parent affirme qu’il ne conçoit pas l’avenir de son fils en Algérie. “D’abord, l’avenir, il n’y en a pas ici”, assène-t-il, en esquissant un sourire gêné comme pour dissimuler son agacement. Pour lui, les choses empirent de jour en jour, bouchant tous les horizons à la jeunesse algérienne, fût-elle brillante, dit-il. “Certes, mon fils fréquente une école d’excellence, mais malheureusement, rien ne lui garantit un avenir à la hauteur de ses ambitions en Algérie”, ajoute le médecin, non sans amertume. Sans doute que demain et les semaines qui viennent, les portes de l’institut seront encore grandes ouvertes pour accueillir d’autres étudiants qui, comme Manel, Nazim, Souhila ou encore Nouredine, sont en quête d’un avenir qu’il peinent à concevoir chez eux. 

Reportage réalisé par : Karim Benamar