Amar Mohand-Amer*: «La reconnaissance par la France que la colonisation fut un crime contre l’humanité apaisera les relations entre les deux pays»

Entretien réalisé par Karim Aimeur, Le Soir d’Algérie, 1 novembre 2021

Amar Mohand-Amer est historien, chercheur au Crasc d’Oran et résident à l’IEA de Nantes. Il est l’auteur de plusieurs publications sur l’histoire de l’Algérie. Dans cet entretien, il s’exprime sur les relations tendues entre l’Algérie et la France et estime qu’une reconnaissance par la France officielle que la colonisation fut un crime contre l’humanité participera à créer un climat plus apaisé dans les relations entre les deux pays.

Le Soir d’Algérie : 67 ans après le déclenchement de la guerre de Libération nationale, couronnée, sept ans plus tard, par l’indépendance du pays, le dossier de la mémoire empoisonne toujours les relations entre l’Algérie et la France. Pourquoi la « crise de la mémoire » a-t-elle autant duré dans le temps ?
Amar Mohand-Amer : Les tensions mémorielles entre l’Algérie et la France s’expliquent, en grande partie, par les conditions chaotiques de la sortie de guerre en 1962. Si les accords d’Évian ont été un pragmatique et solide compromis historique et politique, tout le reste a sombré dans les ressentiments et les surenchères mémorielles. En Algérie, la nature intrinsèque du FLN de la guerre de Libération nationale (1954-1962) a fait que l’histoire de la colonisation française de l’Algérie (1830-1962) soit le ferment le plus prégnant et emblématique de l’Algérie indépendante et de son régime politique ainsi que la matrice idéologique et historique de sa légitimation. En France, l’importance et la puissance symbolique des porteurs et entrepreneurs de la mémoire, très actifs et virulents dès 1962, la droitisation de plus en plus du débat politique sur cette période, l’affaiblissement des digues, qui jusqu’à ces deux dernières décennies, réussissaient à décrédibiliser les discours révisionnistes à des cercles réduits ou des microcosmes de l’extrême ou de la droite dure, participent à cette confrontation des mémoires. La loi de 2005 sur les bienfaits de la colonisation et les déclarations outrageantes du 30 septembre 2021 à l’encontre de l’histoire de l’Algérie d’Emmanuel Macron informent sur la difficulté à dépasser cette guerre des mémoires entre les deux pays.

Depuis sa campagne électorale jusqu’à la veille de la fin de son premier mandat, le Président français semble avoir choisi la politique des petits pas en vue d’« apaiser les mémoires ». Quelle est votre appréciation des gestes de Macron dans ce dossier ?
Je pense qu’Emmanuel Macron sous-estime la charge politique et émotionnelle de cette histoire. On ne règle pas les pesanteurs du passé par des déclarations à l’emporte-pièce ni par une politique des petits pas. Très bien conseillé au départ, il s’est complètement fourvoyé après. La tentative de rattrapage à l’occasion de la commémoration du 17 Octobre montre que cet exercice n’est pas aussi simple.
L’Histoire n’est pas régie par des considérations politiciennes ou électoralistes. L’oublier, c’est, à mon avis, devenir otage des courtiers de la mémoire.

La question des archives constitue, elle aussi, un objet de tension entre les deux pays. Pourquoi, à votre avis, elle ne trouve pas de solution définitive ?
Tout d’abord, il faudrait expliquer à nos compatriotes qu’aucun pays ne cède ses archives ; c’est une richesse nationale. Après cela, rien n’empêche qu’un partenariat sérieux sur les immenses fonds en relation avec l’histoire de l’Algérie conservés en France soit établi entre les deux pays. Cela, précisons-le, devrait se faire dans un cadre purement scientifique. Sinon, nous allons encore attendre des décennies, sinon plus. Le risque, et il est déjà là, de constater que faute de pouvoir travailler sur ces archives, qui sont en France, nos étudiants se désintéressent de cette période, d’autant qu’ici, chez nous, l’accès aux archives nationales est un scandale national.

Que faut-il faire pour tourner la page de l’histoire tumultueuse entre les deux pays et bâtir des relations économiques, politiques, diplomatiques… stables et durables sans qu’à chaque fois, une question mémorielle vienne les compromettre ?
Il faudrait, à mon avis, considérer l’Histoire comme une discipline académique qui devrait être du seul ressort des chercheurs et des enseignants. Construire des partenariats scientifiques sur la moyenne et la longue durée entre les universités des deux pays. Promouvoir des formations d’excellence pour les jeunes historiens (méthodologie, langues, etc.). Opposer aux entrepreneurs et aux courtiers de la mémoire des travaux plus nombreux et documentés.

Dans le sillage de l’actuelle crise entre l’Algérie et la France, des parlementaires proposent l’élaboration d’une loi criminalisant le colonialisme. Que pensez-vous de cette initiative ?
C’est une vieille rengaine, je ne crois pas du tout que cela se fera. La nature même de cette assemblée est son propre frein. Ne jouons pas avec notre histoire.

Êtes-vous de ceux qui exigent des excuses de la France ?
Non, ni excuses ni repentance. L’Algérie est indépendante depuis juillet 1962. Les excuses ou la repentance ne changeront rien à cet état ni ne feront revenir nos chouhada. En revanche, une reconnaissance par la France officielle que la colonisation fut un crime contre l’humanité participera, me semble-t-il, à créer un climat plus apaisé dans les relations entre les deux pays.

Que pensez-vous de la badissia-novembria ? Ce lien est-il valable historiquement ?
Là aussi, nous sommes dans ce qu’on peut qualifier de « marché de l’Histoire et de la mémoire ». Chacun de son côté fabrique et construit une histoire ou récit à partir de considérations idéologiques, régionalistes ou de filiation familiale ou autre, jette les anathèmes sur tel ou tel héros de la nation, triture le roman national à sa convenance. À ce titre, la fable de « badissia-novembria » renseigne bien sur l’instrumentalisation de l’Histoire à des fins politiques et politiciennes. Bien actionnée durant le Hirak de 2019, elle vient, vraisemblablement, de connaître son épilogue ou fin de mission, avec la récente déclaration du président du Sénat, Salah Goudjil.
K. A.

* historien, chercheur au CRASC d’Oran, résident à l’IEA de Nantes