Il y a 33 ans, la jeunesse algérienne brisait le système du parti unique

Ressac d’Octobre

Liberté, 6 octobre 2021

Victime d’une pernicieuse entreprise de disqualification, le 5 Octobre 88 et l’espérance démocratique qu’il incarnait ont failli être effacés de la mémoire collective. Dans le silence et la douleur, la jeunesse algérienne est parvenue à les réinventer un certain 22 Février 2019.

Le symbole est frappant. Le RAJ (Rassemblement Actions Jeunesse) risque l’extinction. Le sort de cet enfant légitime d’Octobre 1988, visage encore vivant d’une jeunesse de rupture, est entre les mains de la justice suite à une plainte du ministère de l’Intérieur qui demande sa dissolution. Signe d’une page que l’on cherche à tourner ou d’une histoire à achever. Acte fondateur dans le parcours de l’Algérie indépendante, le 5 Octobre, ce moment qui devait être gravé dans le marbre de la Constitution a subi par de pernicieux procédés un travail de diabolisation jusqu’à en faire un objet de soupçon. Jusqu’à douter de son identité. Une entreprise de perversion.

Pour les partisans du nationalisme éculé, il fallait faire du 5 Octobre et de ce qu’il incarnait comme imaginaire politique, social et sociétal le monstre qui a plongé le pays dans l’horreur. L’objectif était de faire regretter aux Algériens leur désir démocratique. Allié du national-populisme en fin de parcours, l’islamisme a fait le reste. Trois décennies après, Octobre ne résonne plus de la même intensité. Il est presque un lointain souvenir d’un rêve d’un printemps démocratique vite propulsé dans un sanglant cauchemar. La courte parenthèse d’enchantement a été vite fermée par la violence massive qui a inauguré le cycle tragique d’une Algérie arrachée à l’autoritarisme du parti unique.

La fécondité culturelle et intellectuelle d’une société réinventée a cédé devant la régression inféconde. L’islamisme politique, introduit sciemment dans le jeu politique, a eu comme effet immédiat l’abrogation de la démocratie naissante. Les libertés acquises au terme du sacrifice suprême des jeunes des quartiers populaires étaient mises en veilleuse. Les réformes économiques libérales devant accompagner l’ouverture politique ont été méthodiquement abolies. Le paysage politique, association syndicale et médiatique qui avait vocation à structurer l’Algérie post-parti unique, a évolué dans une extrême adversité. Malmenés et remodelés, ces instruments de démocratisation du pays finissent totalement épuisés au sortir des années du terrorisme.

Le retour d’Abdelaziz Bouteflika au pouvoir marque la fin de cette “œuvre” de destruction-reconstruction autoritaire. Visage d’un passé fantasmé, le successeur de Liamine Zeroual, en redoutable tacticien, déploie une incroyable énergie pour façonner un régime qui va dérouter partisans et adversaires. Mais surtout qui va désarticuler les fondements du pays et ses institutions surannées. Sa gouvernance fondée sur des confusions en tout genre en brouillant tous les repères, en jouant à l’excès les contradictions du système, a conduit vers une impasse intégrale. Mais sans pour autant enterrer définitivement l’esprit d’Octobre dont la flamme a été maintenue grâce aux rares poches de résistance.

Vent debout, les enfants d’Avril et ceux d’Octobre ont traversé les tempêtes et survécu aux assauts liberticides. Dans ces années de violence extrême et d’humiliation insupportable se forgeait une conscience citoyenne. Dans la douleur et le silence. L’éminent sociologue Rabeh Sebaa a su résumer ce puissant désir des Algériens à triompher des défaites programmées. “L’Algérie de l’Octobre qui dure. L’Octobre qui chemine. Et qui fulmine. Depuis ce jour de l’année quatre-vingt-huit. Un Octobre qui ne sait plus s’arrêter. Et qui souffle sur les toits de l’Algérie entière. Un Octobre qui nous est revenu en février”, professe-t-il.

Dans un prolongement historique quasi naturel, le 5 Octobre fut réincarné le 22 Février. Et de manière massive et exaltante. Une extraordinaire réinvention du désir d’avenir. Sans le sang d’Octobre. Avec les roses de printemps. Le “spectre” (Anza) des jeunes de Bab El-Oued et de Kabylie a rattrapé les bourreaux. Une revanche de l’histoire, mais jamais de la vengeance. La manière avec laquelle Ahmed Ouyahia et ses “copains” ont été éjectés de l’Histoire – eux qui n’ont cessé de disqualifier les enfants d’Octobre — avec leur abaissante expression “chahut de gamins” — illustre d’un irrémédiable bouleversement politique. La jeunesse de Février ramène l’Algérie au centre du monde, lui redonne un nouveau visage, moderne et exaltant.

À l’opposé des prophètes des malheurs qui prêchent “la fin de l’Histoire”, la génération 22 réinvente l’espoir, réenchante l’Algérie qui sort abîmée d’un long cycle d’enfermement. Mais dans un étrange paradoxe, la deuxième manche qui est à l’œuvre en ce moment renvoie curieusement à celle jouée au lendemain d’Octobre. Trois ans après, le désespoir se réinstalle. Il est incarné tragiquement par les embarcations de fortune surchargées qui quittent les plages algériennes. Les plus obstinés des hirakistes subissent une terrible punition. La peur gagne les esprits et le silence domine. De nouveau, le pays s’inquiète. Passée inaperçue, la journée d’hier sonne comme un ressac muet. C’est parce que le train d’Octobre a été détourné que l’Algérie a déraillé.

Hassane Ouali