Smaïn Lalmas, économiste : « L’Algérie est en situation de stagflation »

Y. D., TSA, 23 Septembre. 2021

Le plan d’action du gouvernement Aïmene Benabderrahmane a été adopté hier mercredi par le Conseil de nation, après avoir obtenu le vote des députés de l’APN. L’économiste Smain Lalmas jette un regard critique sur ledit plan. Il affirme que l’Algérie est en « situation de stagflation ».

Dévaluation vertigineuse du dinar, inflation et dégradation du pouvoir d’achat…Sur ces deux thèmes, le plan d’action du gouvernement a-t-il apporté les bonnes réponses ?

Il faut préciser tout d’abord qu’en Algérie, tout a augmenté sauf les salaires qui continuent de stagner malgré le niveau de vie insupportable.

Il est clair que l’inflation engendrée par cette politique de dévaluation du dinar entamée depuis quelques années, par les autorités, qui à vrai dire, a pour objectif de gonfler les recettes pétrolières par effet de change, ainsi que l’absence de politique de distribution, aggravée par une gestion catastrophique des importations dont l’effet direct est la spéculation, en plus de celle des barons de l’informel , devient de plus en plus pesante face à l’absence d’un plan gouvernemental efficace pour minimiser son impact sur le quotidien du simple citoyen.

Si on revient au plan de relance de l’actuel gouvernement au même titre que les gouvernements précédents, on se rend compte que le volet que vous citez a fait l’objet encore une fois de textes littéraires, loin de toute approche technique, stérile en chiffres.

On peut par exemple lire : « Accroissement et consolidation du pouvoir d’achat du citoyen », mais comment justement, ce gouvernement va-t-il améliorer le pouvoir d’achat dans le contexte actuel, sachant que le problème dure depuis des années, et que rien n’a été fait ?

En même temps, ce plan préconise une relance économique basée sur la diversification de la production nationale, alors que le pouvoir d’achat de nos citoyens se dégrade, réduisant ainsi, toute chance de croissance ou de relance par la consommation ni par l’exportation d’ailleurs, vu les prix des intrants importés et l’absence d’une stratégie export.

Cela dit, si on analyse bien la situation du cas Algérie, à mon avis, parler d’inflation serait une erreur, mais il s’agit plutôt de stagflation qui est à vrai dire, une équation paradoxale d’une croissance faible et d’une forte inflation.

En plus simple, c’est la combinaison d’un fort chômage et d’une stagnation économique accompagnée de façon paradoxale par de l’inflation. C’est le cas de notre pays dont la situation est caractérisée par un fort taux de chômage qui ne cesse d’augmenter avec une stagnation économique qui perdure avec une forte inflation non contrôlée.

Pourquoi je parle de situation paradoxale, parce que, la stagnation économique, est accompagnée plutôt par une déflation, pour la simple raison que la demande baisse donc les prix aussi.

En réponse à votre question, encore une fois, je n’ai malheureusement trouvé aucune réponse aux problèmes que vous avez évoqués dans le plan de l’actuel gouvernement. Vous avez bien sûr compris que c’est le simple citoyen qui va subir les conséquences de cette mauvaise gestion.

Le premier ministre, ministre des Finances, Aïmene Benabderrahmane, a affirmé que le gouvernement avait finalisé la révision de la loi relative à l’investissement qui sera présentée dans les semaines à venir à l’APN. Que vaut une telle annonce dans le contexte d’absence de confiance de la part des investisseurs locaux et étrangers ?

Effectivement, M. Benabderrahmane a précisé qu’une révision significative a été engagée pour la loi relative à l’investissement qui répondrait, selon lui, aux besoins de la politique de diversification économique. Un code des investissements censé attirer les investisseurs étrangers dans le but de contribuer au développement de notre économie.

Je tiens à vous rappeler que les anciens codes des investissements avaient aussi les mêmes objectifs, à savoir créer un cadre plus attractif pour les investissements nécessaires au développement économique de notre pays, pourtant, la réalité est tout autre.

Le premier ministre a parlé du fameux guichet unique qui sera dédié aux investissements, et d’une vision prospective à travers ce plan, en tenant compte des mutations que connait l’économie nationale. Alors qu’il faudrait plutôt tenir compte des mutations de l’économie mondiale pour voir quelles seraient les possibilités de l’intégrer.

Souvent, les autorités du pays pensent que modifier ou réformer les codes des investissements ou certaines lois ou changer certaines personnes, suffirait à attirer les investisseurs locaux ou étrangers, alors que cela est complètement faux.

Il faut savoir qu’il existe un consensus général autour d’un bon nombre de facteurs déterminants le choix de localisation des firmes multinationales. Il y a des facteurs liés aux aspects économiques à savoir l’existence et la taille du marché du pays d’accueil, la liberté de commercer, la stabilité des lois, l’état des infrastructures et des institutions, le pouvoir d’achat…etc. , mais il y a aussi des facteurs qui relèvent des aspects politiques comme la bonne gouvernance, la stabilité politique, la légitimité des institutions, la lutte contre la corruption .

Aussi, en vue d’améliorer le climat d’investissement, il est indispensable d’instaurer la crédibilité des institutions, un premier pas vers l’instauration de la confiance qui déterminera la décision d’investir, de quelle manière investir, ou ne pas investir du tout.

Je lis que d’après le Premier ministre, « le gouvernement s’apprête à examiner tous les dossiers d’investissement cumulés et en suspens » de façon rigoureuse et profonde « à l’effet de prendre les mesures nécessaires à la levée des obstacles qui ont rendu leur concrétisation impossible….. « . En parlant de la levée d’obstacles, la question qui s’impose, est-ce que, dans ce nouveau code des investissements, des mesures sont prévues pour éradiquer les faiseurs d’obstacles ?

Par ailleurs, l’amélioration du climat des investissements n’est pas une opération conjoncturelle, c’est plutôt un processus dynamique.

Je me demande si les autorités pensent réellement pouvoir attirer des investisseurs locaux ou étrangers et développer notre économie dans un climat d’instabilité politique caractérisé par toutes ces arrestations au quotidien et le tout sécuritaire.
Quelles sont les autres observations que vous avez relevées dans la présentation du plan d’action ?

Il faut tout d’abord savoir qu’un plan d’action est un document qui définit une stratégie à mettre en œuvre pour atteindre un certain nombre d’objectifs identifiés. En général, il s’inscrit dans un processus à plusieurs étapes qui passerait forcément par l’étape de concertation, puis la phase d’élaboration, celle de mise en œuvre et ensuite l’étape qui est souvent négligée par absence de paramètres de contrôle, à savoir la phase de suivi et d’évaluation.

Souvent, le plan d’action permet un véritable pilotage, en optimisant les moyens humains et financiers, préciser les délais de réalisation du plan, afin de ne pas naviguer à vue.

Mais malheureusement, encore une fois, ce plan d’action gouvernemental a été caractérisé, lui aussi, par l’absence de chiffres précis, des délais de réalisation ainsi que les paramètres de contrôle. Finalement, le plan d’action du gouvernement ne dispose pas d’éléments essentiels que je viens de citer mais je rajouterai aussi, que ce gouvernement a hérité du discrédit des gouvernements précédents, un handicap sérieux pour l’avenir de l’action gouvernementale.