Ce que Abdelaziz Bouteflika a fait perdre à l’Algérie

Makhlouf Mehenni, TSA, 18 Septembre 2021

Abdelaziz Bouteflika est mort vendredi soir à 84 ans, deux ans et demi après avoir quitté le pouvoir qu’il avait exercé pendant vingt ans.

Deux décennies pendant lesquelles l’homme avait tout pour changer le visage de l’Algérie et le mettre définitivement sur la voie de la modernité et du décollage économique : il avait l’argent, le temps, le pouvoir et les circonstances de son côté. Qu’il n’ait pas voulu ou pas su le faire, l’histoire le retiendra à sa charge, plus que tous les autres ratages de sa présidence.

Bouteflika a pris les rênes de l’État algérien en avril 1999, ramené par le pouvoir réel en « sauveur » après une décennie de terrorisme.

Dans les premiers mois, et même jusqu’à la fin de son premier mandat, en 2004, il avait fait forte impression par un discours direct qui tranchait avec la langue de bois de ses prédécesseurs, ses critiques envers « l’ancien régime », ses promesses de tout chambouler pour donner un nouvel essor au pays.

Le président fait vite oublier les circonstances de son élection, marquée par le retrait de tous les autres candidats pour des soupçons de fraude. Les Algériens sont séduits au moins par ce nouveau mode de communiquer.

Le projet de « concorde civile », qui deviendra plus tard la « réconciliation nationale », ne rencontre globalement pas de résistance. Bouteflika gagne encore en popularité en devenant l’homme qui a ramené la paix dans un pays ensanglanté et déchiré, même si, de son propre aveu, il n’a fait que donner « une couverture légale » à des accords informels conclus entre l’armée et une partie des groupes terroristes à partir de 1997.

Le nouveau président tient ses premiers atouts : une popularité grandissante, la paix et la sécurité retrouvées et une population qui ne demande qu’à ne pas revivre le cauchemar duquel elle venait de sortir.

Outre les traditionnels soutiens du pouvoir, une partie de l’opposition est séduite par les projets présidentiels (RCD, le PRA de Noureddine Boukerouh…).

Le président aura complètement les coudées franches à partir de 2004, année durant laquelle il réalise un coup double : il est réélu pour un deuxième mandat et dégomme peu de temps après ceux qui, au sein de la hiérarchie militaire, ne partageaient pas sa vision.

Il avait dit à son arrivée ne pas vouloir être un « trois quarts de président » et son vœu est désormais exaucé. Bouteflika devient le président tout puissant de la République algérienne, sans contre-pouvoirs ni opposition influente. Et la période de grâce ne fait que commencer.

Un alignement des planètes qui risque de ne pas se représenter

En avril 1999, le prix du baril de pétrole, principale ressource du pays, était à 13 dollars. Il venait d’entamer une hausse qui ne s’estompera que 15 ans plus tard.

Le gain pour l’Algérie était providentiel : de 10 dollars en décembre 1998, le baril atteindra les 147 dollars en juillet 2008. Bouteflika lui-même évoquera dans l’un de ses discours une récompense de Dieu pour ses intentions sincères. La manne a servi pour rembourser quasiment l’intégralité de la dette qui a grevé la bourse du pays pendant les années 1990. Un État sans dette extérieure, c’est un autre atout non négligeable, mais ce n’était pas tout.

En 1999, la population algérienne était de 29 millions d’habitants et n’atteindra les 35 millions qu’en 2010. Le pays avait moins du tiers de la population actuelle à prendre en charge. Un tel alignement des planètes est rarissime et risque de ne plus se représenter.

Bouteflika avait tout entre les mains et les réformes, que le pays a maintes fois repoussées faute d’argent et par peur d’un soulèvement social, pouvaient être entamées dans la sérénité.

Mais il lui restait le plus important : faire le choix de l’orientation à donner au pays. La responsabilité du président était immense, historique. De sa décision dépendait l’avenir de générations entières.

Hélas, pour des raisons qu’il appartient à l’Histoire de déterminer, Abdelaziz Bouteflika n’a pas fait les bons choix. En 20 ans, il a dépensé près de 1500 milliards de dollars en infrastructures, certaines utiles, d’autres superflues, en projets d’un gigantisme délirant, et dans la quête perpétuelle de préserver la paix sociale. L’accumulation des erreurs stratégiques a plombé l’avenir du pays.

Il a mis la charrue avant les bœufs en ajournant les réformes structurelles qui devaient précéder de telles dépenses. Le résultat fut qu’une partie de la manne est détournée en surfacturation des projets, corruption et transferts illégaux vers l’étranger.

À son départ sous la pression de la rue et de l’armée en 2019, Bouteflika avait laissé le pays comme il l’avait trouvé en matière de fonctionnement de l’économie et des institutions, avec la même dépendance dangereuse aux hydrocarbures.

Aucune des réformes envisagées, dont certaines avaient même fait l’objet de commissions ad hoc, n’a été menée à terme : économie, système bancaire, investissement productif, justice, école…C’est le plus grand mal fait par Bouteflika à l’Algérie. L’ancien président avait les moyens de changer les choses, il ne l’a pas fait. Il a manqué de vision et d’ambition pour l’Algérie.

Ces réformes qui étaient possibles dans les années de vaches grasses sont très difficiles à mener quand les caisses de l’État sont vides, comme c’est le cas actuellement.

Même le pétrole, principale source en devises du pays, a perdu définitivement sa valeur stratégique, au profit des énergies renouvelables.

L’Algérie a raté l’opportunité de changer de visage pour de bon et il lui faudra sans doute des décennies voire plus pour avoir de nouveau une telle fenêtre de tir.