Érosion du pouvoir d’achat : le salarié algérien en mode survie

Younès Djama, TSA, 16 Septembre 2021

L’érosion du pouvoir d’achat des Algériens se constate au quotidien. La hausse constante des prix des produits de consommation couplée au chômage mettent à rude épreuve leurs portefeuilles. En dix ans, la valeur du salaire moyen en Algérie a été divisée par deux, alors que les prix n’ont pas cessé de grimper. Les couches sociales défavorisées n’en peuvent plus.

La Coordination des syndicats algériens, collectif de syndicats relevant de divers secteurs, a prévenu lundi 13 septembre contre la chute dangereuse du pouvoir d’achat des salariés algériens, appelant à une mobilisation des travailleurs en vue de revendiquer un meilleur cadre de vie.

Meziane Meriane, syndicaliste dans l’éducation et membre de la CSA dresse un constat amer de ce qu’est un salarié algérien en 2021. « On n’a pas besoin d’être expert pour dire qu’il y a un marasme social qui est dû à la cherté de la vie. Tous les prix ont flambé, automatiquement le pouvoir d’achat devait chuter. On le constate de visu », pointe-t-il.

« Imaginez un salarié avec 20 000, 30 000 et même 40 000 DA par mois. Comment pourra-t-il faire face ? La situation est catastrophique. On a l’habitude de voir que ce sont les produits de luxe qui sont touchés par les hausses de prix, mais cette fois-ci ces hausses touchent aussi les produits de base. Ce sont les produits qui sont consommés par le pauvre qui sont touchés. Par ces hausses c’est le salaire du pauvre qui est rogné pas celui du riche », développe-t-il.

« Le salaire, un sérum de la survie »

La classe moyenne, colonne vertébrale de toute économie florissante et garante de la stabilité sociale, a quasiment disparu en Algérie, sous le double effet de la hausse des prix et la fermeture d’entreprises privées.

« Il n’y a que des pauvres d’une part, et des riches d’autre part », résume le syndicaliste.

« Le salarié algérien est en train de survivre. Un salaire est le sérum de cette survie. La plupart des Algériens sont en train de serrer la ceinture ou de supprimer ce qu’ils consomment jusqu’au strict minimum : on supprime le dessert, les viandes blanches notamment le poulet qui a atteint 500 DA le kilo, etc. », expose M. Meriane.

Une situation qui n’est pas sans rappeler, pour lui, les années dures pendant et juste après l’indépendance. « Cela correspond au strict minimum dont on nous parlait au lendemain de l’Indépendance voire pendant la guerre. Ce sont ces images qui nous reviennent. Bientôt ce sera de l’eau et du pain uniquement, encore faut-il qu’il y ait du pain », anticipe le syndicaliste.

L’informel pour arrondir les fins de mois difficiles

« Le travailleur algérien ne peut plus supporter la cherté de la vie, s’inquiète Boualem Amoura du Satef, également membre de la CSA. Les gens se privent, c’est la seule façon pour eux de faire face à la cherté ».

« Il y a beaucoup de parents qui sont contents que leurs enfants se restaurent dans les cantines scolaires. Ce sont des bouches de moins à nourrir à la maison », observe ce syndicaliste du secteur de l’éducation.

« Un père de famille se contente d’une seule paire de chaussures pendant toute l’année », complète-t-il.

Comment les Algériens se débrouillent-ils pour faire face aux dépenses du quotidien ? D’après M. Amoura, pour joindre les deux bouts et arrondir les fins de mois de plus en plus difficiles, beaucoup de salariés algériens activent dans l’informel.

« C’est l’érosion du pouvoir d’achat qui a poussé beaucoup d’enseignants à prodiguer des cours particuliers », lâche-t-il en réponse aux nombreuses voix qui dénoncent justement que le « commerce des cours particuliers » fait florès. « Il y a eu des augmentations de salaires en 2012 et depuis il n’y a plus eu d’autres », observe Boualem Amoura, alors que le pouvoir d’achat n’a depuis cessé de baisser.

« Les pouvoirs publics sont interpellés »

Sentiment d’abattement pour le salarié algérien, mais point de résignation. « Maintenant, il ne faut pas que les pouvoirs publics prennent la patience des ouvriers et des fonctionnaires comme une faiblesse ou une résignation de leur part », met en garde Meziane Meriane.

Il interpelle les pouvoirs publics afin d’actionner les mesures d’aide « y compris par le biais de la solidarité », dit-il. « Pourquoi la solidarité uniquement au mois de Ramadan ? Pourquoi pas à l’occasion de la rentrée sociale pour venir en aide aux familles démunies qui vont être saignées par les frais des fournitures scolaires ? Les pouvoirs publics doivent trouver des mécanismes pour juguler cette cherté de la vie et venir en aide aux familles démunies », enjoint le syndicaliste.

L’occasion pour Mustapha Zebdi de l’Apoce de rappeler l’État à ses responsabilités en matière de protection du pouvoir d’achat du citoyen. « La question du pouvoir d’achat, c’est la tâche des pouvoirs publics qui prennent des mesures pour améliorer le pouvoir d’achat et faire baisser les prix », estime-t-il.

« Dans le plan d’action du gouvernement (en discussion à l’APN, ndlr) il y a un chapitre dédié à cette question. Pour nous, il y a donc une volonté politique de prendre en charge ce dossier. Les pouvoirs publics sont conscients de la dégradation du pouvoir d’achat des Algériens. En tant qu’association qui défend les intérêts des consommateurs, nous attendons les mesures qui vont être prises pour sauver le pouvoir d’achat des simples citoyens et améliorer leur vie », explique M. Zebdi.

Une augmentation des salaires est-elle envisageable ? « Dans le plan d’action du gouvernement, il y a cette éventualité, c’est écrit noir sur blanc », rétorque-t-il. Une option que M. Zebdi ne partage pas. « Pour nous, ce n’est pas la solution. Même le consommateur est conscient que l’augmentation des salaires n’est pas une solution si on n’arrive pas à réguler le marché à freiner la hausse des prix des produits de base. De cette manière on entre dans l’inflation », prévient-il.

Une vision plus large de la question du pouvoir d’achat

Réguler signifie-t-il plafonner les prix ? Le président de l’Apoce note que l’État peut contrôler les prix et fixer le prix légal sur le marché. Et de veiller que chaque intervenant bénéficie de sa marge de bénéfice. « Ce ne sera qu’après qu’on pourra parler d’augmentation de salaires », conditionne-il. « De plus, il ne faut pas perdre de vue qu’il y a aussi des salariés dans les activités libérales et les travailleurs journaliers. Allons-nous leur dire que l’augmentation des salaires est la solution ? Il faut avoir une vision plus large » de la question du pouvoir d’achat, considère Mustapha Zebdi.

« Nous sommes en stagflation »

Selon Mohamed Achir, docteur en économie, l’Algérie se trouve « carrément dans une situation de stagflation » qui décrit une conjoncture économique associant « une augmentation galopante des prix des produits de consommation de base » et « un taux de chômage très important ».

« Ce qui provoque une situation de précarité très importante surtout pour les couches défavorisées », complète l’économiste. Cette stagflation, explique-t-il, fait suite à l’injection de la masse monétaire non conventionnelle pour le financement du déficit budgétaire interne.

« Une partie a comblé le déficit et l’autre partie qui a été injectée sous forme de crédits à l’investissement publics ou privés n’a pas créé le retour sur investissement », explique l’économiste.

Quels sont les leviers existants pour pallier à l’érosion du pouvoir d’achat ? Une augmentation des salaires est-elle envisageable ? Mohamed Achir estime que la « situation est extrêmement difficile au plan budgétaire » évoquant même une « impasse budgétaire ».

Explications : « Nous sommes face à des déficits et à une dette publiques très importants. Il faut trouver comment fiscaliser davantage l’économie informelle et bancariser plus l’argent qui circule dans l’informel ». Et de rappeler : « Le rapport de la Banque d’Algérie d’avril 2021 a mentionné quelque 6 463 milliards de dinars qui circulent en monnaie fiduciaire hors circuit bancaire. Soit un tiers de la masse monétaire globale ».