Washington reconsidère sa décision: Doutes sur la vente d’armes au Maroc

Houari Barti, Le Quotidien d’Oran, 4 août 2021

Le projet de vente de drones et d’autres équipements militaires au Maroc par les Etats-Unis est en train de tomber à l’eau. C’est ce qu’a révélé le journal espagnol El Confidential, dans son édition du 1er août, évoquant même des «tensions» dans les relations entre Washington et Rabat.

Un retournement de situation qui intervient dans le sillage de «plusieurs scandales internationaux impliquant le Royaume Chérifien, dont celui de l’affaire Pegasus», mais aussi, en réaction «des violations croissantes du Maroc des droits de l’homme au Sahara occidental». Toutes ces dérives ont conduit l’administration Biden «à reconsidérer la vente, bloquée actuellement dans des commissions clés du Congrès et du Sénat». L’establishment américain, tant démocrate que républicain, est «de plus en plus mal à l’aise avec son allié à Rabat», écrit le journal espagnol.

Le sénateur Leahy, père de la loi Leahy, une législation qui interdit essentiellement aux départements d’État et de la défense des États-Unis de fournir une assistance militaire aux armées étrangères qui violent les droits de l’homme, préside actuellement la commission des crédits, qui influence les éventuels transferts et ventes d’équipements militaires.

Sa position initiale commence à être renforcée par les récents développements. «À l’heure où nous écrivons ces lignes, plusieurs responsables de commissions clés du Congrès et du Sénat usent de leur autorité pour bloquer la vente, ils ont donc demandé à l’administration Biden de leur fournir davantage d’informations sur les drones», écrit El Confidential.

Doute sur l’utilisation réelle des armes américaines

Le fait est que le MQ-9B Skyguardian et les bombes JDAM sont bien plus meurtriers que l’armement conventionnel que les États-Unis vendent généralement à Rabat. Leur potentiel destructeur élevé exige le niveau de responsabilité que les Américains exigent de leurs alliés de l’OTAN. Le Maroc ne fait pas partie de l’Alliance atlantique et, de plus, la reprise du conflit militaire avec le Front Polisario sahraoui (en  » état de guerre  » depuis la violation du cessez-le-feu en novembre 2020), fait douter de l’utilisation réelle que le Maroc pourrait faire de cet armement pour poursuivre ses objectifs militaires.

Le drone MQ-9B Skyguardian est, pour rappel, l’un des joyaux de l’US Air Force. Cet aéronef sans pilote, doté de matériel et de logiciels de pointe, conçu pour survivre à toutes sortes d’impacts dans les conditions météorologiques les plus défavorables, est en quelque sorte le drone parfait. Il transporte et livre les munitions les plus meurtrières, comme les bombes à guidage de précision JDAM, dont le système GPS leur confère une efficacité maximale.

Washington avait l’intention de vendre quatre de ces drones et des munitions JDAM au Maroc. Un projet scellé fin 2020 par Donald Trump, en échange d’une normalisation du Maroc de ses relations avec l’Etat Hébreu. Le président sortant avait même, dans un de ses gestes de diplomatie sur Twitter, reconnu la pleine souveraineté du royaume sur le Sahara occidental.

Cette reconnaissance dans les arrêts de jeu avait généré un sentiment d’impunité à Rabat, ce qui l’a conduit à accentuer ses violations des droits de l’homme dans le territoire sahraoui. «Les tortures, les viols, les passages à tabac et les disparitions n’ont jamais cessé, mais se sont maintenant intensifiés depuis que le Maroc a rompu en novembre 2020 un cessez-le-feu qui durait depuis 1991. Il n’y a pas de liberté de la presse ou de liberté de mouvement au Sahara occidental, mais ces violations des droits de l’homme finissent par être connues à Washington», affirme le journal espagnol citant Suzanne Scholte, présidente de la Defense Forum Foundation, une organisation basée à Washington qui se concentre sur la protection des droits de l’homme dans des endroits comme la Corée du Nord et le Sahara occidental lui-même.

C’est également à cette époque, dans le compte à rebours de l’ère Trump, que Washington a décidé de vendre au Maroc les drones MQ-9B Skyguardian et les bombes JDAM.

Mais Biden n’est pas Trump. Le cadeau «empoisonné» laissé par Trump a, dès le début, constitué un casse-tête pour l’administration Biden, cherchant à se sortir de ce pétrin.

Depuis son investiture, le nouveau président américain, Joe Biden, a, en effet, souligné que son pays revenait aux principes du droit international et au soutien des droits de l’homme. Bien que les Sahraouis n’aient jamais figuré en bonne place dans l’agenda des États-Unis, qui se contentent d’apprécier la stabilité pro-occidentale qu’offre le statu quo entretenu par la monarchie alaouite. Mais la cause Sahraoui ne passe pas non plus inaperçue : elle suscite une sympathie lointaine.

Le Maroc se rabat sur des drones turcs

La vente de drones américains s’est arrêtée. C’est peut-être la raison pour laquelle le dernier achat de drones de Rabat – une douzaine de Bayraktar TB2 d’une valeur de 70 millions de dollars, qui doivent arriver à Rabat dans deux mois – a été effectué auprès de la Turquie. Ankara maîtrise cette technologie militaire et offre au Maroc deux avantages : ses drones sont moins chers que les drones américains, et ses procédures de ventes militaires sont moins restrictives que celles des États-Unis ou d’Israël.

Mais l’achat par le Maroc de drones à la Turquie pourrait être la goutte d’eau qui fait déborder le vase de la patience américaine. La législation américaine ne se contente pas de contrôler ses exportations de défense, mais surveille également l’éventuel double usage de la technologie militaire par les acheteurs potentiels, que les États-Unis leur aient ou non vendu cette technologie.

En l’état actuel des choses, le débat à Washington sur la question marocaine prend de l’ampleur. La sous-secrétaire d’État aux affaires politico-militaires doit vérifier si, selon ses normes juridico-éthiques, les drones et les bombes peuvent être vendus au royaume alaouite. Une résolution n’interviendra probablement pas avant 2022. Le débat de fond qui circule actuellement dans les couloirs du Capitole pourrait se résumer à la dichotomie suivante : vaut-il la peine de leur vendre l’armement ? Le « oui » serait en raison de leur utilité dans la lutte contre le terrorisme, le « non » parce que ces drones et bombes pourraient être utilisés contre des civils sahraouis.