La grâce de Tebboune entre la lutte des clans et la liberté provisoire

Lynda Abbou, Maghreb Emergent, 16 juillet 2021

Le ministère algérien de la justice a annoncé mercredi, une grâce présidentielle complémentaire à celle du 4 juillet dernier. Elle avait touché des détenus d’opinion poursuivis pour avoir participé aux manifestations du Hirak.

Les libérations ont commencé le jour même, une cinquantaine de prisonniers d’opinion a été relâchés dans la nuit de mercredi à jeudi. Une trentaine a été libéré hier au moment où beaucoup de familles attendent devant les prisons de différentes wilayas du pays la libération éventuelle de leurs enfants.

Le ministère a annoncé la libération de 101 détenus d’opinion mais sans donner de liste. La classe politique et les acteurs du Hirak ne s’emballent pas et qualifient les mesures de « timides » tant que la décision ne touche pas la totalité des détenus et ne les réhabilitent pas.

Pour plusieurs acteurs et observateurs de la scène nationale, l’incohérence et la timidité des décisions du pouvoir dénote d’une « probable lutte de clan ».

« Image à l’international »

Dans une réaction adressée à Radio M, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), a relevé qu’au moment où des « prisonniers d’opinion sont libérés dans certaines wilayas, il y a des condamnations à des peines de prison dans d’autres régions». Pour ce Parti, « ceci est un épisode de la série de mascarades que commet le système politique incapable de trouver des solutions (à la crise) ».

Pour le parti de Mohcine Belabbas, les clans du pouvoir « sont d’accord pour s’opposer à la volonté populaire ». « Il y a ceux qui attribuent cette contradiction dans les décisions du pouvoir à la lutte des clans au sein du régime. Mais ce qui est sûr, les clans du pouvoir s’accordent sur le refus de la volonté populaire », assène le RCD.

De son côté, le politologue Toufik Bougaada, nous a expliqué qu’un « tri est en train de se faire au sein du pouvoir. Il laisse apparaitre une tendance unitaire des différentes parties du système. Les dernières incarcérations de personnes importantes du système dans le cadre de ce qu’on appelle (la badissiya novembaria), en est la preuve».

Pour le politologue, le pouvoir vient « de reconnaitre sa tentative de salir le Hirak et ses personnalités ». Il pense que d’autres libérations vont encore se faire par étape, car selon lui, le système est « obligé de blanchir son image à l’international ».

Liberté provisoire

Pessimiste, l’avocat et défenseur des droits de l’homme, Abdelghani Badi, a précisé à Radio M, que ces libérations ne sont que des procédures de liberté provisoire. « Nous sommes contents de voir ces détenus retrouver leurs familles, mais ce sont des libérations qui ne durent pas dans le temps. Le pouvoir reviendra à la charge et arrêtera de nouvelles personnes pour une simple opinion », a regretté Me Badi. Selon lui, ce sont les espaces de libertés garantis par la Constitution qu’il « faut récupérer».

« On se réjouit pour la libération de ces détenus mais nous sommes tristes pour l’effondrement des institutions de l’Etat. Ça fait peur de voir la justice entre les mains du pouvoir exécutif. Cette situation est un risque pour l’Etat Algérien », a-t-il développé.

Pour sa part, le cadre du Parti des travailleurs (PT), Ramdane Youcef Taazibt, a insisté dans une déclaration à Radio M, sur le fait que la libération de ces algériens incarcérés pour leurs idées « est une exigence démocratique et inconditionnelle ». Le dirigeant du parti de Louisa Hanoune fait remarquer que « 200 autres restent arbitrairement en prison » en estimant que la joie de voir une partie des détenus retrouver leur liberté ne doit pas faire oublier aux algériens les autres détenus. « Il faut que la répression cesse immédiatement et que les libertés fondamentales soient respectées », a-t-il ajouté. Sur une question de Radio M relative à sa lecture de cette « tergiversation » dans le traitement du dossier des détenus, M. Taazibt relève « l’impossibilité de faire une lecture des évènements dans une situation marquée par pleines de contradictions ».

Départ de Zeghmati

Interrogé sur la relation entre le départ de l’ancien ministre de la justice Belkacem Zeghmati et cette grâce au profit des détenus d’opinion, le politologue Toufik Bougaada est affirmatif ; « il s’agit d’une nouvelle étape dans le traitement des dossiers des opposants politiques et du Hirak par le pouvoir ».

En revanche, le militant et avocat Me Badi, trouve que cette grâce n’est pas liée au départ de Zeghmati, car selon lui, « le problème n’est pas celui des personnes mais celui d’une stratégie sécuritaire et politique». « Ce sont des décisions politiques et sécuritaires qui n’ont rien avoir avec la justice », a conclu l’avocat.