Justice : Abderrachid Tebbi hérite d’un terrain miné

Nouri Nesrouche, El Watan, 11 juillet 2021

Deux changements dans le nouveau gouvernement ont capté l’intérêt de l’opinion publique, à savoir le retour de Ramtane Lamamra aux Affaires étrangères et le départ de Belkacem Zeghmati du ministère de la Justice.

Ce dernier n’a pas encore livré ses secrets, si ce n’est des conjectures. Comment interpréter le départ de Zeghmati ? A-t-il mécontenté ses mentors ? Ou alors la mission pour laquelle il a été recruté a pris fin ? Ce sont autant d’interrogations qui restent sans réponses.

Dans l’ensemble, le gouvernement Aïmen Benabderrahmane ne diffère pas du précédent et n’augure pas d’un changement de cap politique. Qu’est-ce qui explique alors le remplacement de ce ministre qui a joué un rôle central dans la «guerre» menée au hirak ?

Certainement pas la haine populaire qui s’est concentrée sur lui et l’inimitié déclarée de la part des avocats de la défense. «Avec Zeghmati, nous avons désespéré de la justice. Depuis l’indépendance, nous n’avons pas vu autant d’arrestations que sous son règne, sans parler de la légèreté avec laquelle on porte atteinte à la liberté des gens. Même en Octobre 1988, la répression par la justice n’avait pas atteint ce niveau. Je ne peux pas dire qu’il était le seul à décider, mais il a joué un rôle important dans cette situation», commente Me Aouicha Bakhti, du collectif de défense des détenus d’opinion.

De son côté, Boudjema Ghechir, avocat et ancien président de la Ligue algérienne des droits de l’homme, affirme que le ministre sortant avait été désigné par Ahmed Gaïd Salah et bénéficié de son soutien, ce qui lui a garanti une position forte par rapport à ses collègues au sein du gouvernement. «Mais ses décisions étaient marquées par la précipitation dont il ne mesurait pas les conséquences. Une précipitation qui l’empêchait de garder la sérénité nécessaire pour accomplir sa mission», a-t-il expliqué à El Watan, en rappelant l’épisode «grave» de la loi de déchéance de la nationalité aux opposants.

En même temps, ajoute Me Ghechir, «Zeghmati a régné dans une conjoncture où il y avait un consensus au sein de l’Exécutif pour ne pas respecter les règles de droit, où les intérêts du système politique primaient sur ceux de la société et de l’ouverture démocratique et les libertés.» Sur les 24 mois de règne de Belkacem Zeghmati, il y a manifestement beaucoup à dire. «Ce n’était finalement qu’un exécutant zélé et démuni de charisme politique», résume Me Abdallah Heboul, lui aussi membre du collectif de défense des détenus d’opinion.

El Mendjel

Pour mieux comprendre l’œuvre de Zeghmati, il est indispensable de se placer dans le contexte temporel et rappeler, comme le veut Me Heboul, que sa venue coïncidait avec le début de la répression du hirak, qui a commencé par la campagne visant les porteurs du drapeau amazigh.

«Après, pour gérer cette conjoncture politique, ni les journalistes, ni les politiques, ni les simples militants ne furent épargnés, la justice a totalement cédé aux desiderata du pouvoir.»

Il a offert, à ce titre, «la couverture juridique à la répression politique du hirak», poursuit notre interlocuteur, devenant le bras qui tient «el mendjel» (la faucille), terme employé par les partisans de l’ancien chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah, dans sa guerre contre les supposés «ennemis de la nation».

Les «dérives» signées Zeghmati sont nombreuses, à en croire Me Heboul, à commencer par le jusqu’au-boutisme dont il a fait preuve pour contrer la grève des magistrats en octobre 2019, atteignant un seuil intolérable quand des gendarmes avaient pénétré dans l’enceinte de la cour d’Oran et tabassé les magistrats grévistes.

La suspension et la radiation d’un nombre de magistrats pas «assez obéissants», dont Saaeddine Merzoug, fait partie de l’œuvre du ministre sortant, rappelle Me Heboul, soulignant que «durant son règne, le ministère a été utilisé pour créer un nombre de textes de lois liberticides, dont le dernier amendement de la loi sur le terrorisme, qui est d’une extrême gravité, et la modification très grave du code de procédure pénale, où l’on a supprimé un mécanisme de contrôle qu’exerçait le parquet sur la police judiciaire».

C’est vraisemblablement une liste non exhaustive des bombes à retardement dont va hériter Abderrachid Tebbi, en plus d’un secteur miné et décrié par les Algériens. Quelle est la feuille de route du nouveau ministre de la Justice et garde des Sceaux ? Quelle est sa marge de manœuvre ? Saura-t-il respecter l’indépendance des juges ?

Cela dépendra de la volonté politique, affirme Me Bekhti, qui relève néanmoins de bonnes intentions en attendant de juger sur les actes. Elle réitère, à l’occasion, son appel à l’apaisement adressé aux autorités.

Un apaisement qui passe, explique-t-elle, par la libération de tous les détenus du hirak et l’abandon des poursuites contre les prévenus. Idem pour Me Ghechir, qui a exprimé son vœu de voir ce changement permettre de «donner un autre visage à la justice algérienne, dont le peu de capital confiance et de sympathie du peuple envers elle a été perdu ces derniers temps».