Idir Hachi*: «Le soulèvement de 1871 avait une dimension nationale»

Mustapha Benfodil, El Watan, 06 juillet 2021

L’Institut national d’études de stratégie globale (INESG) a abrité, avant-hier, une conférence donnée par un brillant historien, Idir Hachi, sur le soulèvement de 1871, dont nous célébrons en cette année 2021 les 150 ans. Le jeune historien a mis l’accent sur le fait que l’insurrection était d’une ampleur exceptionnelle de par son étendue géographique et des populations insurgées, impliquant 800 000 personnes dont plus de 200 000 combattants en armes. Sévèrement réprimée par l’armée coloniale, l’insurrection s’est soldée par la confiscation de 2,5 millions d’hectares.

Le soulèvement de 1871, appelé aussi «l’Insurrection d’El Mokrani et de Cheikh Aheddad», constitue, on le sait, une station majeure dans l’histoire des luttes anticoloniales menées par notre peuple, et l’on peut dire que 150 ans après son irruption, l’événement continue à occuper une place centrale dans notre mémoire collective, dans le débat sur la colonisation, et à nourrir abondamment les travaux des historiens.

En témoigne le copieux ouvrage que vient de lui consacrer un jeune historien de 36 ans, Idir Hachi, sous le titre : Mille huit cent soixante et onze. Une levée en armes pour l’honneur et la terre, paru en mai 2021 aux éditions Chihab, à Alger.

Idir Hachi est né en 1985 à Bologhine. Il est maître de recherche au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc). Docteur en histoire, il a soutenu sa thèse en 2017 à Aix-Marseille. Son sujet de thèse portait sur l’Histoire sociale de l’insurrection de 1871 et du procès de ses chefs (Constantine, 1873).

«De Cherchell à Tébessa»

Ce dimanche 4 juillet, la veille de la célébration de l’Indépendance, Idir Hachi était invité à donner une conférence à l’Institut national d’études de stratégie globale (INESG), sur justement son sujet de prédilection : l’insurrection de 1871. Le conférencier apporte d’emblée de précieuses indications sur l’étendue géographique de ce soulèvement massif.

«Du point de vue de la géographie d’abord, ce soulèvement de 1871, que j’ai appelé ‘‘levée en armes de 1871’’, a véritablement une dimension nationale», relève l’historien, avant de détailler : «Il a concerné d’ouest en est : la région de Cherchell et de Beni Menaceur ; la Kabylie, celle du Djurdjura, de la vallée du Sébaou, des Issers ; la Médjana, mais aussi la région de Ouanougha, dans l’actuelle wilaya de M’sila, le Hamza, la région de Arib et de Bouira, la Vallée de la Soummam, les Bibans et les Babors, la région de Jijel jusqu’à Collo, le Nord constantinois, à Mila et El Milia, la région de Sétif, notamment Righa, El Eulma, Aïn Oulmene, Ras El Oued. L’insurrection s’est étendue aussi à l’espace oasien, embrasant les oasis de Negrine, de Ferkane, de Touggourt, de Ouargla ; elle a touché également les régions de Tébessa et de Biskra.

Donc, on a vraiment affaire à un soulèvement massif par sa géographie, avec une étendue territoriale qui concerne environ les deux tiers de l’Algérie septentrionale.» Autre indicateur édifiant : sa durée. «L’insurrection a duré environ un an, peut-être même plus si on la fait débuter à partir de ses prémices, qui remontent à l’automne 1870», souligne le conférencier, avant de préciser : «Mais on a tendance à la faire débuter à la date du 23 janvier 1871, qui correspond aux mutineries des Spahis de Medjebeur, dans le Titteri, du côté de Boghari (dans l’actuelle wilaya de Médéa, ndlr), et de Aïn Guettar, près de Souk Ahras.» Le soulèvement a «pris symboliquement fin avec l’arrestation de Boumezrag El Mokrani, et nous avons le privilège d’avoir parmi nous un de ses descendants», lance l’orateur dans un sourire.

«200 000 combattants au plus fort de l’insurrection»

Autre élément qui retient l’attention : le niveau d’implication des populations «autochtones» dans le soulèvement. «De l’aveu de Louis Rinn lui-même, l’auteur d’Histoire de l’Insurrection de 1871 en Algérie, paru en 1891, l’insurrection a concerné de près ou de loin près de 800 000 âmes. Si on rapporte ce chiffre au recensement de 1872, qui estimait la population algérienne de l’époque à 2,1 millions d’habitants, on en arrive à plus de 40% de la population», note l’historien.

Toujours en s’appuyant sur le livre de Louis Rinn, le chercheur rapporte qu’«au plus fort du soulèvement, entre avril et juin 1871, celui-ci a mobilisé 200 000 combattants». Après ces premières indications qui permettent de saisir l’ampleur de la révolte qui, comme le dira un intervenant dans le débat, «est loin d’être une simple jacquerie», le Dr Hachi s’est attelé à analyser la «matrice profonde» du soulèvement populaire et sa «cause la plus vraie», formule qu’il emprunte à Platon.

A cet effet, le chercheur dresse une «typologie des lieux pris d’assaut par les insurgés». «Ce que l’on constate lorsque l’on essaie d’établir cette typologie, c’est que les insurgés de 1871 s’en sont pris préférentiellement à des centres de colonisation comme, Bordj Bou Arréridj, Mila, Milia, Tizi Ouzou, Sétif, etc. Toute une série de centres de colonisation qui abritaient, en règle générale, des embryons de colonat de 500 à 1000 colons», observe l’historien.

«Ce que l’on note également, poursuit-il, c’est que les insurgés s’en sont beaucoup pris à des fermes. Des fermes isolées, des moulins à huile, des meules à fourrage, toute sorte d’édifices et d’outils de transformation de biens agricoles. Ils s’en sont également pris à des caravansérails, à des gendarmeries, à des maisons cantonnières.» A partir de cet inventaire, Idir Hachi en vient à qualifier la rébellion qui embrase le pays de «soulèvement anticoloniste».

La mutinerie des Spahis

Le fils de l’éminent anthropologue Slimane Hachi s’est ensuite attaché à questionner «la personnalité de ce soulèvement, son identité profonde». «Pour rendre compte de cette identité, j’ai mis en évidence trois temps forts qui attestent et témoignent d’un effet assez extraordinaire de revivification des structures anthropologiques anciennes de la société algérienne», explique-t-il.

Premier temps fort : «la révolte des Spahis de Medjebeur et de Aïn Guettar», fait mentionné plus haut. Les Spahis sont «un corps de cavalerie autochtone créé sous la régence ottomane que les Turcs chargeaient d’exploiter des terres ‘‘azel’’, sises dans des régions potentiellement hostiles. Pour mettre en valeur ces terres, il fallait les confier à des fermiers-soldats chargés de les exploiter mais aussi de les protéger», indique le conférencier.

«Les Français ont maintenu ce corps et l’ont intégré aux régiments autochtones de l’Armée d’Afrique.» Lorsqu’en juillet 1870 éclate la guerre franco-prussienne, ordre fut donné d’enrôler les Spahis pour aller combattre les troupes de Bismarck. Au moment d’embarquer les soldats aux ports de Annaba et d’Alger, sous les cris déchirants et les larmes de leurs femmes et de leurs enfants, «les Spahis tirent sur les brigadiers chargés de les accompagner», refusant de s’engager dans une guerre loin de leurs fiefs. «Ce sont les premiers tués français de cette insurrection», souligne l’orateur.

Cette mutinerie des Spahis est considérée comme «le premier grand acte de l’insurrection de 1871 car elle permet un saut qualitatif. Jusqu’à l’hiver 1870, on avait affaire à des faits anonymes qui étaient de l’ordre de signes avant-coureurs. Nous avons des tribus qui refusent de payer l’impôt ; des rapports militaires alarmistes qui signalent qu’au long des frontières avec la Tunisie et le Maroc, il y avait un inhabituel commerce de poudre ; nous avons des rapports qui évoquent des poteaux télégraphiques qui étaient coupés, etc. Mais ce ne sont que des initiatives anonymes».

Avec l’insurrection de 1871, nous voyons un «leadership s’affirmer». «Quel est ce leadership ? C’est celui du fils de l’Emir Abdelkader, Mahieddine, qui revient de Bilad Echam, de Damas. Mais il n’était pas le seul. Nous avons également Bennasser Ben Chohra, l’ancien caïd de Laghouat jusqu’en 1851, révoqué par les autorités militaires. Nous avons également Keblouti Ben Tahar Ben Rezgui, ancien caïd de la tribu des Henanchas également révoqué.» Ces élites traditionnelles, ces «hommes du passé», comme dit l’historien, jouissaient encore d’une «grande légitimité».

Ces notables sont «issus des grandes familles, des familles de grande tente, et sont venus s’emparer des rênes de cette insurrection qui était alors entrée en processus de maturation». Idir Hachi voit dans ce ralliement des élites traditionnelles une illustration de «l’extraordinaire effet de redynamisation des structures anciennes» évoqué précédemment.

L’alliance de la «noblesse d’épée» et de la Rahmaniya

Ce mouvement sera conforté par l’entrée sur scène d’une haute figure de ce que le conférencier appelle la «noblesse djouad» ou «noblesse d’épée» : le Cheikh El Mokrani.

Cette noblesse «djouad» va faire jonction avec l’autorité confrérique des Rahmaniya, incarnée par son chef spirituel, Cheikh Aheddad. Ainsi, après le «premier grand acte» que fut la sédition des Spahis, «le deuxième grand acte de cette insurrection, c’est évidemment la déclaration de guerre de Mohammed Ben Hadj Ahmed El Mokrani adressée au général Augeraud le 14 mars 1871, lequel général Augeraud était commandant supérieur des forces terrestres à Constantine.

Deux jours plus tard, le 16 mars 1871, El Mokrani se lance à l’assaut du centre de colonisation de Bordj Bou Arréridj à la tête de 15 000 hommes. On a du mal à croire que Mohammed Ben Hadj Ahmed El Mokrani aurait pu en deux jours rassembler 15 000 hommes si ce soulèvement n’avait pas été préparé en amont». L’implication de Cheikh Aheddad dans le conflit constituera pour sa part «le troisième grand acte de ce soulèvement quant à la trame de son processus de mise en marche, la troisième grande date».

Cela survint exactement le 8 avril 1871, rappelle l’historien. Et ce ralliement de la Tariqa Rahmaniya s’est fait «manifestement à la demande d’El Mokrani», assure le conférencier. «Il semblerait qu’il ait envoyé des émissaires à Cheikh Aheddad pour lui demander de lancer un appel au djihad, ce qu’il a fait au marché de Mcisna (près de Seddouk).»

Idir Hachi souligne que «la Tariqa Rahmaniya, qui était dirigée par la famille des Ben El Haddad à partir du début des années 1860, était la confrérie religieuse la plus importante de par le nombre d’affiliés qu’elle comptait à cette époque. Elle avait un réseau de zaouïas considérable et chacune de ces zaouïas était un relais mobilisateur capable d’adjoindre un supplément d’hommes à ce soulèvement».

L’universitaire précise : «A partir de là, l’insurrection enregistre un regain considérable d’intensité. Louis Rinn affirme que l’appel du 8 avril 1871 a permis au soulèvement de s’adjuger 120 000 combattants supplémentaires.»

2,5 millions d’hectares confisqués

L’insurrection, de par son ampleur, a été contrée par une répression féroce de la part de l’armée coloniale. «Il a fallu plus de 20 colonnes militaires pour venir à bout de ce soulèvement de 1871. L’Armée d’Afrique a mis en branle des contingents estimés à 90 000 hommes commandés par 20 généraux et officiers supérieurs», fait savoir l’orateur. «Les mesures de séquestre collectif sont de l’ordre de 2,5 millions d’hectares», soit la «superficie de 5 départements», selon Charles Robert Ageron, cité par l’historien.

Les autorités coloniales ont procédé, par ailleurs, à la «confiscation de 80 000 fusils». En outre, «des amendes collectives ont été infligées aux populations insurgées. Elles s’élevaient à 36 millions de francs or».

La répression de l’insurrection a donné lieu également à des procès retentissants. Les tribunaux qui ont siégé relevaient de juridictions militaires et civiles. Les audiences ont tenu l’opinion en haleine dans plusieurs villes : Batna, Souk Ahras, Touggourt, Blida, Alger. «Et il y a évidemment eu le procès le plus important, le procès des ‘‘chefs de l’insurrection de 1871‘‘. C’est ainsi que la justice française l’a qualifié. Ce procès s’est tenu de mars à septembre 1873, à Constantine, où on a jugé et condamné pas moins de 213 insurgés.» Le Dr Hachi indique que parmi les prévenus, il y a avait «15 ou 16 Mokrani» et «trois Ben El Haddad : le Cheikh Aheddad et ses deux fils, M’hamed et Aziz».

Les fils du chef de la Rahmaniya «ont été condamnés à la déportation en Nouvelle Calédonie». Le Cheikh Aheddad, lui, trouvera la mort à la prison de Constantine le 29 avril 1873. Pour le reste, il y a eu des dizaines de condamnations à des peines d’emprisonnement, à des déportations à vie ainsi qu’à des peines de mort.

Au cours du débat qui a suivi la conférence, nombre d’intervenants ont souligné la filiation entre l’insurrection de 1871 ainsi que les autres maillons de la «chaîne libératrice», selon le mot de l’historien, et la Révolution de 1954.

«Depuis le 5 juillet 1830, le combat ne s’est jamais arrêté, appuie Idir Hachi. Il a été porté de 1932 à 1947 par l’Emir Abdelkader, il s’est poursuivi également avec Ahmed Bey à l’Est, avec les Zaâtacha et la révolte de Cheikh Bouziane en 1849, avec la révolte de la Dahra en 1845 sous la férule des Boubaghla, Boumaâza, Bouaoud ; avec le combat de Lalla Fadhma N’Soumer, avec les Ouled Sidi Cheikh de 1864 à 1870… Si bien que l’on peut dire, notamment au XIXe siècle, que dès qu’un feu s’éteignait quelque part, il y en avait un autre qui s’allumait ailleurs.»

* Conférence d’Idir Hachi à l’Institut national d’études de stratégie globale (INESG) sur l’insurrection d’El Mokrani et Cheikh Aheddad